Auteur du film culte Le déclin de l’empire américain, oscarisé et césarisé pour Les invasions barbares, lauréat du Prix du jury de Cannes pour Jésus de Montréal, Denys Arcand est de retour avec La chute de l’empire américain.
À la fois thriller et fable morale autour de l’argent, le film suit Pierre-Paul, titulaire d’un doctorat en philosophie, témoin d’un braquage qui tourne mal, le laissant seul devant deux sacs contenant 12 millions de dollars. Sans réfléchir, il les prend. Désormais traqué par la police et par la pègre, liée à cette somme faramineuse, ce jeune homme à la morale rigide confrontée à ces circonstances exceptionnelles est confronté à cette question impossible : que faire de ce butin ?
À l’époque du tournage, le film se nommait « Le triomphe de l’argent ». Pourquoi l’avoir changé au final ?
En cours de montage, j’ai commencé à douter de ce titre. Pour deux raisons. La première est mystérieuse : les gens semblaient ne pas le retenir. Ils disaient « Ouais, ton film sur l’argent… « La victoire de l’argent »… « L’argent triomphe »… » Cela avait l’air confus. Ou alors ils disaient carrément que l’argent ne les intéressait pas, qu’ils ne voulaient pas du tout en entendre parler. Le loup de Wall Street les en avait déjà écœuré. J’ai donc commencé à angoisser. J’avais peut-être un mauvais titre… Or au cinéma, cela peut être catastrophique. Certains films se plantent simplement à cause de ça. Margin Call, qui traite d’ailleurs aussi de cette question, est éblouissant mais n’a pas du tout marché. Les gens ne savent pas ce qu’est un « margin call », un « appel sur marge ». Cela ne parle qu’à ceux qui connaissent déjà le sujet. C’est dommage car c’est sans doute le meilleur film sur Wall Street. Je me suis donc dit qu’il fallait que je change de titre. Par ailleurs, j’avais fait Le déclin de l’empire américain et je me rappelais le livre d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, un essai obligatoire lorsqu’on étudie l’histoire… Ce titre bouclait la boucle, d’une certaine façon.
Au final, le film raconte moins cette chute qu’il ne cesse d’observer les déliquescences morales de cette chute déjà effective…
Je suis intimement convaincu que les États-Unis, qui ont connu leur apogée en 1945, sont sur une pente descendante plus rapide que celles des Romains ou de celui de l’empire français ou britannique. Cela va vraiment vite. Le pays s’effondre sous nos yeux, il est ingouvernable. Les Démocrates ne savent pas qui opposer à Trump. En fait, la guerre de sécession n’a jamais été résolue. Le Sud a juste été vaincu par les armes. S’il pouvait rétablir l’esclavage, il le ferait dès demain. La droite dans ce Sud, qui parle toujours de Jésus et de la bible, est armée avec des fusils d’assaut…
Le film nous amène à nous confronter à notre propre jugement moral. Sommes-nous d’accords avec ceux qui volent, avec au final, peut-être, de bonnes intentions ou avec les autorités, qui œuvrent pour la collectivité ? C’est une position non pas floue de votre part mais quasiment provocatrice, sans aucune forme de cynisme…
Au départ, Pierre-Paul vole des voleurs. Les 12 millions qui sont là dans les sacs appartiennent à la pègre. Il ne braque pas une banque, une société ou un individu. C’est de l’argent amassé par des dealers qui ont vendu des doses d’héroïne et de cocaïne. La pègre l’a donc d’une certaine manière volé à de pauvres gens. Prendre cet argent, c’est voler la pègre. Donc que faites-vous quand vous tombez dessus ? Vous téléphonez à la pègre ? À la police ? Or, et c’est dit dans le film, quand cette dernière récupère des sommes dans ces circonstances, elle en garde la moitié pour ses services, lesquels, même s’ils sont moins pires aujourd’hui qu’au moment où j’ai tourné, restent douteux. Connaissant cela, vous voulez vraiment leur donner 6 millions de dollars ? À une plus large échelle, les gouvernements d’un bord ou de l’autre gaspillent notre argent dans toutes sortes de folies invraisemblables. Donc vous voulez donner cette somme d’argent au gouvernement ? Pourquoi au final ne pas le garder et en disposer soi-même ? C’est le dilemme moral au cœur du film.
Certes, mais le protagoniste principal devient par la force des choses ou par sa décision lui-aussi un voleur !
C’est justement ce qui est intéressant : il n’y a pas de solution simple. Vous pouvez être en désaccord avec lui ou en accord avec la police. Mais même ces derniers… J’ai eu pleins de conversations avec des policiers. Ils disent qu’ils sont les gardiens de la paix. Ce ne sont pas eux qui font les lois, ils ne sont pas parlementaires ou ministre de la justice. Ils maintiennent le couvert sur la marmite. C’est ça leur rôle. Ils ne veulent pas mettre des gens en prison mais juste, comme dans le film par exemple, que la guerre ne se déclenche pas entre la pègre italienne et les motards. La paix, ils veulent la paix.
C’est aussi un film qui ramène toujours le spectateur à ces êtres démunis, laissés pour compte. Il se termine d’ailleurs là-dessus. C’était important de clôturer cette fiction sur des images crues de pur réalisme, de réalité ?
Oui c’était fondamental. Parce que si vous évoquez l’argent, il faut parler des gens qui en ont trop et des gens qui n’en ont pas du tout. Et puis je voulais aussi établir au départ que mon héros Robin des bois soit un homme bon, qui aime les sans-abris. Quand La chute commence, on voit qu’il a un copain vendeur d’un journal de rue. Il n’oublie personne. C’est fondé sur une réalité : je suis devenu copain avec un gars qui vend un journal de rue à Montréal, baptisé « L’itinéraire« . Il est vendu 3 dollars, la moitié revient à l’organisation, l’autre au vendeur. Avec ça, des gens réussissent à avoir un petit salaire, leur permettant de se payer un petit appartement, pas du luxe, mais au moins un toit sur leur tête. Il y avait un vendeur assez populaire dans le coin où j’habitais. Je passais des heures avec lui, à l’écouter. On parlait de toutes sortes de sujets. Je me suis dit très vite qu’il était vraiment un personnage. Et puis pendant le tournage, j’ai découvert les Inuits, couchés ici ou là… Au montage, on s’est dit qu’ils avaient pleinement leur place. Et que cette place était à la fin. Parce qu’il ne faut jamais oublier que ce sont eux dont on parle réellement.
Cela rappelle un peu un de vos précédents films, Joyeux calvaire…
C’est là où la première fois où j’ai… J’ai fait Joyeux calvaire par hasard. Ce n’était pas un choix… Claire Richard, la femme de Réjean Ducharme (ndlr : célèbre auteur et scénariste), était bénévole dans des foyers. Elle y travaillait tous les midis, elle y servait la soupe. Les personnes lui parlaient, lui racontaient des trucs. Quand elle rentrait chez elle à la Petite-Bourgogne, dans le Sud de Montréal, elle notait tout. À un moment donné, elle a eu 300 pages ! Elle est allée les porter au directeur des programmes de Radio Canada en disant qu’il devrait en faire une émission ou un film. Ce directeur, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a envoyé ce paquet de notes pour savoir ce que j’en pensais. Il n’y avait aucune structure, je ne savais pas quoi en faire. J’ai pensé à ça tout un week-end et ça m’a hanté. C’était d’une profondeur. C’était la misère humaine qu’on ne soupçonne pas. J’ai alors appelé Claire et Réjean, mais c’était compliqué car ce dernier ne voulait voir personne. Et puis ils n’étaient pas très riches, n’avaient pas d’auto. Alors j’ai dit à Claire que j’irai la chercher pour travailler chez moi. Donc j’allais la prendre tous les matins après que Réjean soit parti et je la ramenais avant qu’il ne revienne. Mais ce fou furieux m’a aidé à faire ce film ! Quand Claire revenait le soir chez elle, Réjean regardait et faisait des remarques. Quand elle revenait le lendemain chez moi, elle me communiquait ses commentaires. Donc, même si on ne s’est jamais vus et jamais dit un mot, car il ne voulait parler à personne, il en est un coscénariste ! Puis il y a eu le tournage dans les refuges. J’y ai rencontré des gens extraordinaires et merveilleux, avec une générosité… Cela m’a beaucoup… Cela m’a modifié. Je n’ai plus jamais regardé les itinérants de la même manière. J’ai commencé à les aider, j’ai participé à des campagnes… La chute de l’empire américain reflète forcément ça aussi.
Dans votre dernier film, il y a aussi ce rappel, peut-être inconscient, à vos débuts. C’est aussi cela qui fait de La chute non pas une œuvre somme mais une forme d’introspection sur vos films, à la fois inscrits dans le temps et traversant les époques…
On pourrait simplement titrer chaque film : « Cette époque dans laquelle nous vivons. » Tous mes longs métrages font partie de ça, de cette « comédie humaine. » Je ne fais pas toujours le même film mais mon attitude face à un nouveau film est toujours la même. C’est quelque chose qui se passe en moi, là où j’en suis rendu et les gens autour de moi.
Il y a une vraie volonté d’introspection. Sans aigreur…
Il n’y a jamais d’aigreur ! Je n’en ai pas. Je pense qu’il y a deux raisons à cela. Ce qui amène l’aigreur chez un cinéaste, c’est le manque de succès constant. Moi, j’ai eu de la chance. Si tous mes films n’ont pas eu du succès, loin de là, j’en ai eu assez pour continuer. Je peux toujours en faire un autre sans grande difficulté. En outre mes films ne coûtent pas cher, ils sont tournés rapidement et ne dépassent jamais le budget… Pour un producteur, ces données comptent. Si vous êtes Michael Cimino et que vous faites La porte du Paradis, votre vie ne va pas être facile… Je suis quelqu’un de raisonnable, je fais des petits films, sans costumes, dans des décors naturels, faciles à produire. Et dans mon cas, il y a un phénomène qui a commencé il y a 10 ou 15 ans, et qui s’est amplifié dans les dernières années, c’est l’amour du public. Un jour, avant le tournage de ce film-ci, je suis à l’épicerie, je choisis des oranges. Et puis une dame passe à côté de moi et me dit « On attend. » Je ne sais pas si elle me parle des oranges donc je lui dis « Pardon » et là elle me répond « On attend, là » et puis elle part. Je vis pleins de petits trucs comme ça tout le temps. Je serais vraiment un crétin si j’étais amer, parce que c’est extraordinaire de recevoir cet amour des gens. « On attend » signifie « On attend votre prochain film. Quand est-ce que vous le faites ? » Hier soir, il y avait une projection au Cinéma des Cinéastes, la salle était pleine. Une personne m’a dit « Je sais pas si vous savez ce que vous signifiez pour moi. J’ai vu Le déclin de l’empire américain 40 fois. Les invasions barbares 10 fois. Celui-là, je vais le revoir ! Votre cinéma fait partie de nos vies. » Si on est aigri avec ça, il vaut mieux quitter ce monde !
Est-ce que, arrivé à ce point de votre carrière et après toutes les récompenses, on ne se sent pas « libéré » de toute pression, de toute obligation de prouver ? Non pas qu’il ne faille pas donner son meilleur, mais qu’il reste juste le plaisir de faire du cinéma…
Il y a toujours une forme de pression. Un film, ce n’est jamais simple à faire. Il y a toujours des difficultés, il ne faut pas se tromper de comédiens, il faut la bonne équipe… Mais oui, désormais je fais des films pour le plaisir. Juste le plaisir. Mon avenir est assuré. Ma fille a 23 ans, elle est à l’université. Aujourd’hui, c’est juste le plaisir de faire du cinéma qui prime. Donc autant le faire le mieux possible. Je n’ai pas de pression. Aucune. Et comme je dis toujours : tous les prix que je pouvais gagner, je les ai gagnés. J’ai trois César, vous voulez que j’en gagne quatre ? Ce n’est pas nécessaire.
Propos recueillis par Thomas Destouches le 15 février 2019 à Paris
Les bons débarras, de Francis Mankiewicz (1980)
Les ordres, de Michel Brault (1974)
La famille est généralement vue comme un bloc sur lequel on peut se reposer. Dans votre film, c’est justement quelque chose qui peut nous entraîner vers le fond.
Ces deux frères ne se ressemblent pas. Et la manière dont vous les filmez ne se ressemble pas. Votre caméra est toujours très proche de JP. Elle laisse plus de libertés dans le cadre à Vince…
Les personnages ne donnent jamais l’impression de devancer l’intrigue. Ils la font vivre…
On me répond aussi souvent que les cinéastes québécois sont appréciés à Hollywood car ils savent très bien et très vite travailler avec peu de moyens.
Le film de zombies est un genre en soi, très codifié. Jusqu’où peut-on jouer, tordre ou pervertir son imagerie ?
Il y a aussi dans votre film cette notion de mouvement et de non mouvement. Et ce non mouvement, notamment des zombies, est parfois plus flippant, gênant qu’une horde de zombies courant derrière ou poursuivant un survivant.
Vous avez choisi le cinéma pour exprimer votre point de vue sur ce qui vous entoure. C’est quoi ce point de vue ?
Réalisation : Alexis Durand-Brault
Réalisation : Patrice Sauvé
Réalisation et scénario : André Turpin