Interview – Yan England : « 1:54 ouvre un dialogue entre les enfants et leurs parents »

Après son beau succès populaire au Québec, le poignant et touchant 1:54 sort en salles en France ce mercredi 15 mars. Rencontre avec son réalisateur passionné Yan England…

547-product1:54 montre très bien que, désormais, le phénomène du harcèlement ne s’arrête pas aux portes de la maison. Il est omniprésent, à portée de téléphone et d’ordinateur…

Le harcèlement a toujours existé. Les grands-parents qui viennent voir le film m’en parlent. Ce qui a changé effectivement, c’est qu’il était auparavant plus circonscrit à l’école. Aujourd’hui il nous suit dans la poche arrière. La première chose que l’on fait le matin, c’est de jeter un œil au portable. Le harcèlement, c’est la loi du silence : « Si j’en parle, cela va être pire, donc je n’en parle pas… » Les adultes se disent qu’ils sont capables de voir les choses mais quand leur enfant reçoit un texto, ils ne savent pas forcément ce qu’il contient. Toute la difficulté aujourd’hui est là, même si ce décalage a toujours existé. Le lycée est une micro-société. On y passe un temps fou, beaucoup plus qu’à la maison. On veut s’y intégrer, y être « comme les autres ». Au lycée, la différence fait de toi une cible, alors qu’à la fac on veut et on peut plus facilement assumer ses différences. Je connais bien cette réalité parce que je côtoie beaucoup de jeunes à travers les émissions que je fais au Québec ou les films que je fais, et parce que je suis également entraîneur de natation. J’ai toujours gardé un lien avec des jeunes. Ils me posent des questions et je parle beaucoup avec eux. C’est aussi grâce à cela que j’ai réussi à conserver une vérité dans le film.

J’ai réussi à conserver une vérité dans le film.

La prise de risque est totale avec cette fin laquelle, sans la révéler, est forcément sujette à controverse. Cela a sans doute été compliqué de la conserver telle quelle…

Je voulais montrer jusqu’où les choses peuvent aller. Fort heureusement cela ne finit pas toujours ainsi. Le film, c’est 3 ans d’écriture. Bien évidemment il y a eu beaucoup de questionnements. Les gens ont suggéré plutôt ceci ou plutôt cela… Mais mes productrices m’ont soutenu et la fin est toujours restée intacte. Cela crée un choc, une surprise. Beaucoup d’étudiants de collège et du lycée m’ont dit qu’ils en étaient « contents », non pas parce qu’ils sont heureux de ce dénouement mais parce qu’il est sincère. Et c’est très bien ainsi parce que souvent les adultes ont tendance à penser que c’est trop dur. Mais les jeunes sont capables de vivre les choses, de supporter ces émotions. L’adolescence est un moment de la vie où le ressenti est total. Les adultes tempèrent beaucoup plus, ils ont la maturité. La première peine d’amour, c’est la fin de tout, parce que l’on vit intensément. Au Festival d’Angoulême, le film a reçu le Prix du jury étudiants. C’était une belle récompense, parce qu’elle soulignait qu’on avait réussi un film juste jusqu’au bout. Mais je suis conscient que certains spectateurs peuvent en sortir outrés, tout comme ils peuvent être choqués de la violence des commentaires que Tim lit sous la fameuse vidéo le concernant. Ils ne peuvent ou ne veulent pas croire que cela puisse exister. Et ils sont d’autant plus étonnés lorsqu’ils apprennent que je n’ai pas moi-même « écrit » ces commentaires. Je suis allé directement les prendre sur Internet en changeant simplement les noms.

1_54 photo 297 -crédit Bertrand Calmeau

La scène la plus touchante, pour moi, est celle du père au chevet de Tim. Il le rassure sur son amour inconditionnel pour lui…

Cela montre bien que le film n’est pas uniquement destiné aux adolescents. Il s’adresse à tout le monde. Le film étant toujours du point de vue de Tim, beaucoup de parents prennent conscience de certaines choses. La plus belle récompense du film tient au fait qu’il ouvre un dialogue. Plusieurs ados sont retournés le voir avec leur famille. Un père me racontait d’ailleurs que, sur le trajet en voiture en revenant du cinéma, son fils lui avait avoué que ce que le film racontait était très proche de ce que lui-même vivait. A l’inverse, des parents sont allés voir 1:54 avec leurs enfants pour ouvrir le dialogue avec eux par la suite. Même si Tim reçoit le soutien et l’amour de beaucoup de gens, sa trajectoire montre qu’il ne faut jamais abandonner, parce qu’on ne sait pas tout.

Antoine-Olivier Pilon a toujours été votre premier choix pour Tim. Pourquoi ?

Mommy est un grand film de Xavier Dolan et Antoine y livre une performance formidable. Il crie, il s’exprime de manière extravertie… Dans 1:54, on voit un tout autre comédien, dans un rôle beaucoup plus mutique. Comme il dit, en terme de dialogues, cela a été son film le plus facile à apprendre (rires) mais le plus difficile émotionnellement. J’ai rencontré Antoine lors de la sortie d’un film intitulé Les Pee-Wee 3D. J’animais une émission durant laquelle il allait faire un saut à l’élastique du haut de la plus haute plateforme en Amérique du Nord au profit d’Amnesty International. Je parle avec lui en bas et je découvre un garçon réservé, timide. Je poursuis l’entrevue sur la plateforme et là il se tient droit, il a les yeux déterminés, prêt à sauter… Je découvre un autre mec ! A cette époque, l’histoire de 1:54 mijotait en moi et j’ai compris qu’il était mon Tim. Ensuite, tout au long des 3 années d’écriture, j’avais toujours Antoine en tête. Toutes les scènes que je pouvais écrire, je savais qu’il allait les faire et que cela allait être vrai. Je n’avais aucun doute. Quand j’ai enfin terminé le scénario, il était la première personne que j’ai approché. Je lui ai envoyé le scénario, on s’est rencontré, il m’a posé des questions et m’a dit qu’il avait besoin de prendre une semaine pour réfléchir. Il se demandait si, à 17 ans, il était prêt à interpréter tout cela. J’ai trouvé cette réaction d’une grande maturité. Lorsqu’Antoine se lance, il se lance pleinement. Une semaine après, il m’a dit qu’il était partant. A la première projection du film sa mère me racontait qu’Antoine était Tim tout au long du tournage. Il rentrait du plateau et s’enfermait dans sa chambre sans parler à personne. Ses parents ont eu un peu peur ! (rires)

Tout au long des 3 années d’écriture, j’avais toujours Antoine-Olivier Pilon en tête.

Robert Naylor, qui était formidable dans le 10 1/2 de Podz, est à nouveau impressionnant dans ce film. Surtout l’empreinte que laisse son personnage de Francis est importante…

Il est d’une authenticité… Il compose un personnage avec un regard honnête envers tous les sentiments. Tous les comédiens ont eu un dévouement incroyable envers le film. Sur le tournage, je leur demandais de s’appeler par les prénoms de leurs personnages. Ils n’avaient pas le droit de briser cette barrière. Antoine et Lou-Pascal Tremblay (ndlr : qui incarne Jeff, l’antagoniste principal de Tim) sont deux grands potes dans la vie, et ils n’avaient pas le droit pendant les 23 jours de tournage de se voir en dehors.

On ne révélera pas la fin mais le silence lorsque le générique démarre provoque un effet étonnant. Comme si vous souhaitiez que nous retenions notre souffle…

Lorsqu’un film se termine, on déclenche généralement la musique. Là, je voulais que la fin résonne un peu plus longtemps, au-delà, avec le spectateur. A ce moment-là, le film ne m’appartient plus. Toute cette histoire est racontée du point de vue de Tim. Il est de toutes les scènes, à l’exception de deux… dans lesquelles on parle de lui. Je voulais qu’on reste constamment à ses côtés, qu’on vive avec lui tout au long du récit. C’est aussi pour cela d’ailleurs que je voulais créer un sentiment d’immersion totale avec l’ambiance sonore et la musique. On a beaucoup travaillé le son à l’école par exemple. C’est la beauté du cinéma, on peut mettre le spectateur en plein centre de ce décor. Et à travers la musique, on voulait créer une progression pour suivre Tim dans toute la complexité de sa situation. Il ne faut pas non plus oublier les battements de cœur, présents tout au long du film et, à travers cela, la récurrence du temps, le chronomètre…

Je voulais créer un sentiment d’immersion totale avec l’ambiance sonore et la musique.

Charlie Chaplin et Steven Spielberg sont deux figures de cinéma importantes pour vous…

Je suis comédien depuis l’âge de 8 ans. En primaire, une institutrice me demande si je connais Chaplin. Je réponds que non. Elle me demande alors d’écrire une petite dissertation sur lui pour en apprendre un peu plus. J’ai fait les recherches et je suis tombé à la renverse. Réalisateur, scénariste, comédien, compositeur… Je ne me comparerai jamais à ce génie qui a fait des films tous différents les uns des autres qui, par des émotions, font réfléchir. Et ses œuvres sont encore valables aujourd’hui, il suffit de regarder Le Dictateur ou Les Temps modernes. Chaplin est mon idole. Le cinéma m’a toujours passionné mais c’est lui qui m’a fait comprendre que je pouvais aussi faire des films. Et puis il y a Spielberg. Il a fondé mon imagination à travers ses films, ses points de vue, sa façon de raconter les choses. Quand je suis nommé aux Oscars pour le court-métrage Henry en 2013, mon rêve c’est de le rencontrer pour le remercier. Après la cérémonie de récompense, je me rends à la soirée où sont réunis tous les nommés. Je le cherche, je le cherche… et je le vois en pleine discussion avec Daniel Day Lewis. Je ne veux pas les interrompre donc je me poste quelques mètres en retrait. Leur discussion se termine et je file dans sa direction. Je l’interpelle et là il me regarde. On discute alors 5 bonnes minutes. On parle de mon court-métrage, de ses films… Et à la toute fin, il me dit : « D’accord, maintenant va faire des films. » C’est la plus grande phrase que quelqu’un m’ait jamais dite. Le message est simple. Le lendemain matin, même si l’histoire de 1:54 trotte dans ma tête depuis un long moment, je me mets à l’écriture.

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Antoine-Olivier Pilon et Yan England sur le tournage de « 1:54 »

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 6 mars 2017

Remerciements à Yan England et Rachel Bouillon

Synopsis du film : « 1.54, c’est le chrono que doit atteindre Tim sur 800 mètres, s’il veut participer aux championnats. Mais à 16 ans, Tim a d’autres combats à mener… »

Interview – Vincent Biron : « Avec Prank, on rend justice à tous ceux qui n’ont pas eu une adolescence héroïque ! »

Réalisateur et directeur photographie, Vincent Biron a tapé très fort avec Prank, son premier long métrage présenté aux festivals de Toronto et Venise. Rencontre avec un jeune cinéaste revendiquant une cinéphilie variée…

=> Lire la critique de Prank

PRANK

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© Le Girafon / Art & Essai / Romance Polanski

Prank est un Teen Movie sur des adolescents qui ne sont ni formidables, ni brillants, ni particulièrement drôles. Est-ce cela qui le rend finalement plus « universel » ?

Je pense effectivement que c’est l’idée. J’en parlais justement hier lors d’une projection du film aux Rendez-Vous du Cinéma Québécois. Avec les scénaristes, on voulait montrer l’ordinaire chez les adolescents. On a parfois tendance à dramatiser l’adolescence, peut-être particulièrement au Québec, et à la rendre ainsi exceptionnelle. Les scénaristes et moi avons vécu à l’opposé une adolescence somme toute normale. On voulait mettre ça à l’écran, parce qu’on pensait qu’il y avait justement un potentiel dramatique sans tomber dans des thématiques trop lourdingues.

C’est aussi un récit d’apprentissage de l’adolescence, un âge ni magnifié ni déprécié, un âge littéralement ingrat, avec tout ce que cela de haut et de bas. Et, paradoxalement, c’est ce qui le rend beau, qui fait qu’il touche juste. C’est en ne le rendant pas héroïque qu’on rend justice à l’adolescence ?

On rend justice à tous ceux qui n’ont pas eu une adolescence héroïque ! (rires)  Personnellement, je suis un très grand fan de Ratcatcher (ndlr : film de Lynne Ramsay) et de Kids (ndlr: de Larry Clark). Mais je ne veux pas monter en dogme ma façon de faire et je n’avais pas vu de film comme celui-là au Québec, où on montrait l’adolescence pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une période charnière pendant laquelle on passe la majeure partie du temps à glander ! (rires) J’avais envie de le montrer.

On rend justice à tous ceux qui n’ont pas eu une adolescence héroïque !

Concernant les influences dans Prank, je ressens fortement celle de John Hughes…

Je suis vraiment content d’entendre ça ! Au Québec, la cinéphilie pointue a parfois un rapport assez difficile avec le cinéma américain. Il peut être regardé de haut. Les gens me parlent ainsi assez rarement de John Hughes, alors que l’influence est bien là.

Il y a donc du John Hughes, mais aussi du Judd Apatow et Jackass…

Étonnamment peut-être, moins Jackass. Bien évidemment je connais le format et j’ai vu quelques épisodes, sans être pour autant fan. L’idée des pranks vient en fait d’amis qui m’ont demandé de filmer leurs blagues un 1er avril. Je me suis renseigné sur Internet à propos de ce qui se faisait. Je me suis alors rendu compte que c’était bien plus élaboré que ce qu’on faisait à l’époque. L’influence de Judd Apatow vient d’abord de mes collaborateurs et amis. C’est un cinéaste que j’apprécie beaucoup, aussi pour sa gestion des dialogues, pour cette comédie de mots. Il y a quelques années, j’avais vu un court-métrage qu’un de mes co-scénaristes avait écrit qui avait vraiment ce ton-là, avec notamment un dialogue rapide et brillant. J’étais allé les voir pour leur dire que je voulais travailler avec eux. Mon amitié avec Eric K. Boulianne est née à ce moment-là, et elle dure depuis 7 ans. Quand j’ai décidé de faire Prank, j’ai approché mes amis qui ont tous un peu ces mêmes influences. Enfin, en ce qui concerne John Hughes, on est tous fans. On ne l’a pas forcément fait consciemment. Eric avait donné une copie de Ferris Bueller à Etienne Galloy, le comédien principal. Et c’est devenu son film préféré. Il y a quelque temps, Etienne a réalisé un court-métrage et m’a demandé d’être derrière la caméra. On tournait dans un chalet et un soir on a regardé Ferris Bueller. J’ai réalisé alors à quel point il y avait des parallèles entre ce film et Prank. Mais cela s’est fait de manière totalement inconsciente. On aime tellement Ferris Bueller qu’il fait désormais partie de notre ADN.

On aime tellement Ferris Bueller qu’il fait désormais partie de notre ADN.

D’autres influences à chercher dans Prank et dans votre cinéma ?

afficheTous les scénaristes et moi sommes des cinéphiles boulimiques. On voit beaucoup de films dans beaucoup de genres. On rit de Béla Tarr dans le film, mais je l’aime et c’est amusant de s’en moquer un peu, même si Les Harmonies Werckmeister est une sublime expérience de cinéma. Je suis également un grand fan de Wes Anderson, cela apparaît dans quelques compositions je pense. Je pense aussi à Todd Solondz… Quand je faisais des courts-métrages, il était une très grande influence. Quand on écrit, on ne pense pas nécessairement à nos influences. Mais si on fait le travail à l’envers, on s’aperçoit qu’on a beaucoup de goûts variés et qu’on n’est pas des snobs. On aime autant les séries B que les grands classiques. Le film le revendique pour nous.

Quels sont les films qui ont marqué votre adolescence ?

A l’adolescence, j’ai découvert les films plus sérieux. Quand je suis tombé sur Fellini, j’ai pris conscience que c’était peut-être cela que je voulais faire. Solondz a été une grande découverte, comme je le disais, Kevin Smith également. J’ai compris que cela pouvait également être « ça » le film d’auteur. Même si je ne suis plus aussi admiratif de ses derniers films, à l’époque c’était une révélation.

Prank n’est ni une comédie, ni un drame, ni une comédie dramatique… C’est un film qui semble assumer ses moments de comédie autant que ses moments de drame, assumer aussi ses ruptures de ton. Et il y en a des ruptures. Ce côté brut, parfois déconcertant, était quelque chose que vous recherchiez ?

Quand je suis allé voir mes camarades avec l’idée du film, j’avais l’histoire générale, une description des personnages, le désir de montrer l’humour un peu niaiseux parfois des adolescents, l’envie d’opposer la vie des jeunes et celle des adultes de façon très détachée, d’avoir une rupture à cet endroit… Mais cette rupture d’une certaine manière est née du processus de fabrication. On sait que c’est dur de faire un film avec peu de moyens. Le budget de Prank c’est 10 000 dollars. Quand tu pars avec cela, tu écris beaucoup autour du paradigme de tournage. C’est la meilleure méthode.

C’était volontaire de faire Prank avec si peu de moyens.

Un budget de 10 000 dollars, c’est rien… C’est un moteur autant qu’une libération ?

C’était volontaire de le faire avec si peu. Parfois les gens pensent qu’on a essayé d’avoir des sous sans y arriver. Je suis également directeur de la photographie et je sais qu’une équipe de tournage c’est merveilleux mais aussi potentiellement un frein créatif. Et un budget un peu plus conséquent, c’est aussi paradoxalement se buter constamment contre le manque de moyens, contre les limites. J’ai décidé de me passer de ces limites. L’équipe de tournage de Prank, c’est 3 personnes. Mais c’était conçu ainsi dès l’écriture, on pouvait contourner les limites dès ce stade-là. A l’origine, le personnage de Stefie devait déféquer du haut d’un viaduc surplombant une autoroute. Mais en l’état, c’était impossible à tourner. Il a fallu trouver autre chose et c’est à ce moment-là qu’on a appris qu’un des comédiens avait une Porsche. C’est encore mieux s’il chie sur une Porsche ! C’est socialement subversif ! (rires) A partir du moment où tu assumes pleinement le paradigme de tournage, tu peux t’en servir comme tremplin et avoir du fun avec.

Le film a été présenté à Toronto et à Venise. C’est drôle de présenter un film comme Prank dans ces institutions, non ?

Oui ! (rires) Toronto, avec sa programmation tellement vaste, un peu moins que Venise. J’ai un historique avec Toronto, j’y ai présenté tous mes courts-métrages. J’ai même gagné le prix en 2010 avec Les fleurs de l’âge. Je me doutais donc un peu qu’on allait se retrouver à Toronto, mais Venise a été une surprise totale, surtout que le film a été retenu à la Semaine de la Critique. Avoir l’approbation d’une institution comme celle-ci… Un des autres films programmé était celui d’un jeune philippin protégé de Lav Diaz ! C’était dingue d’être dans la même programmation qu’un protégé de Diaz ! (rires) On revendique une cinéphilie très élargie et variée. Or je pense qu’il y a deux courants dans la cinéphilie. Certains veulent conserver un cinéma très « pur » et « exclusif ». La meilleure blague que l’on pouvait faire à ces gens-là était de voir Prank dans une telle programmation. Cela revient à dire finalement que le cinéma, c’est Béla Tarr mais c’est aussi des films comme ça !

CARRIÈRE

Vous avez réalisé 7 courts métrages avant de passer au long. Il était temps de le faire ?

Cette question commence à me tanner ! Au Québec, le court-métrage est considéré comme une « école » par laquelle on doit passer avant de pouvoir faire un long. L’idée derrière Prank, c’était aussi d’arrêter de penser comme cela. Xavier Dolan a totalement échappé à cela en passant directement au long ! J’ai des projets avec la SODEC (ndlr: Société de développement des entreprises culturelles) pour des films un peu plus conventionnels et avec un peu plus de moyens. Mais il ne fait pas toujours suivre ce que les institutions et les parcours veulent nous imposer. Il n’y a pas de mauvais chemin pour faire un film. Peut-être aurais-je dû faire Prank plus tôt et revenir ensuite au court-métrage. C’est comme si les critiques littéraires avaient dit à Raymond Carver qu’il fallait passer au roman après toutes ses nouvelles. Le court comme le long sont deux médiums différents.

En tant que directeur de la photographie, vous avez notamment collaboré avec Denis Côté sur Bestiaire. Le film est très singulier, parfois très dérangeant. Que retenez-vous de cette expérience ? Et de votre collaboration avec Côté ?

1Je fais beaucoup plus de fictions que de documentaires mais Denis Côté a une telle notoriété que ce film me « poursuit » ! (rires) Dans beaucoup de descriptions de Prank, on me présente comme « le directeur photo de Bestiaire ». J’étais jeune à l’époque et Denis cherchait un directeur photo talentueux et surtout disponible. Et quand Denis Côté te demande de travailler avec lui… Pour moi, c’était comme entrer dans la cinématographie. Denis est un érudit du cinéma, un « moine du cinéma ». Il n’y a pas de vie en dehors ! (rires) C’est enrichissant de travailler avec une telle personne. Quand j’évoquais les deux franges de la cinéphilie… Denis fait partie des puristes. Quelquefois j’étais brusqué par sa vision ! Mais cela a surtout débouché sur beaucoup de discussions intéressantes et m’a fait réfléchir à ma propre conception du cinéma. Travailler sur Bestiaire m’a vraiment fait évoluer. Pour en revenir strictement au film, Denis n’est pas tant dans ce qui fait une belle image mais ce qui la rend intéressante. Bien évidemment il se révèle beau et esthétique, mais en réalité on ne tournait pas tant que quelque chose d’intéressant ne surgisse.

Quelle est la suite pour vous ?

Je travaille beaucoup en tant que directeur photo en ce moment, notamment sur le premier long métrage de Matthew Rankin, un cinéaste de Winnipeg, qui serait une sorte de Norman McLaren sous acide ou un nouveau Guy Maddin. Il a une approche très singulière. Par ailleurs, j’ai beaucoup de projets. J’adapte une pièce de Simon Boulerice, intitulée Pig. Je développe en long mon court-métrage Une idée de grandeur, car j’ai le sentiment de ne pas avoir tout dit de cette histoire. Et puis avec la bande de Prank, on a un autre projet. Maintenant qu’on a fait un film fauché, on aimerait en faire un autre avec tout ce qu’on a appris. On a une vraie expertise sur comment faire un film avec peu de moyens. Il faut vraiment développer pleins de projets parce qu’il y a tellement de choses qui peuvent aller mal. En plus j’ai un processus d’écriture relativement lent donc si je ne veux pas faire un film tous les 8 ans…

CINÉMA QUÉBÉCOIS

Quelques réalisateurs québécois s’installent avec succès à Hollywood (Jean-Marc Vallée, Denis Villeneuve…) ou s’imposent dans le monde (Xavier Dolan). Comment expliquez-vous ce succès des réalisateurs québécois ?

Xavier Dolan est en train de dominer le monde entier ! (rires) Pour répondre à la question, je ne sais pas ! Peut-être que les Américains nous trouvent tout bonnement efficaces. On a l’habitude de livrer des films qui ont l’air beaucoup plus chers qu’ils n’ont effectivement couté. Le peu de moyens que nous avons nous rend très habiles.

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Propos recueillis par Thomas Destouches le 26 février 2017

Remerciements chaleureux à Vincent Biron

=> Le site officiel de Vincent Biron

=> Lire la critique de Prank

Interview – Jozef Siroka: « Le cinéma est l’art démocratique par excellence »

Journaliste au pupitre à LaPresse.ca, Jozef Siroka est aussi une des plus belles plumes de la critique et de l’analyse cinématographique, que l’on peut lire sur son Blogue… Rencontre avec un cinéphile singulier, désireux de casser certains réflexes analytiques et un vrai passionné du 7ème Art.

=> Rendez-vous sur le blogue de Jozef Siroka

MA VIE DE CINEPHILE

Quel est votre premier souvenir de spectateur ?

Dans ma ville natale de Zagreb, je devais avoir 5 ans, pas plus, et mon grand-père m’a amené voir Les Dents de la Mer 3-D. J’en ai encore des cauchemars. Mais si on recule encore plus loin, j’étais dans le ventre de ma mère pour une séance d’Alien, elle a dû apprécier la scène du chestburster…

Quel est le premier film qui vous a tiré une larme ?

2015-03-31-1427768386-5860183-lifeitselfposterUne question qui dépasse ma capacité de mémoire. Le film qui m’a assurément le plus fait pleurer cependant est le documentaire sur Roger Ebert, Life Itself. J’avais lu le livre avant de voir le film, et j’ai découvert une personne d’une humanité, d’une authenticité et d’un charme des plus rares. Sinon, je ne sais pas si c’est le film qui m’a le «plus» fait pleurer, mais Papa est en voyage d’affaires (1985), juste à y penser, ça me tire des larmes. C’est l’histoire d’une famille dans la Yougoslavie communiste des années 1950 vue à travers les yeux d’un garçon, ce qui vient naturellement me rejoindre. Kusturica imprègne cette tragi-comédie (la première de ses deux Palmes d’Or) avec un souffle mélodramatique typiquement slave, complètement éclaté, excentrique. On décèle aussi dans ce film des traces de réalisme magique (l’épisode de faux somnambulisme, par exemple) qui imprégnera son chef-d’œuvre, Le temps des gitans, sorti trois ans plus tard.

Lire la suite « Interview – Jozef Siroka: « Le cinéma est l’art démocratique par excellence » »

Interview – Ricardo Trogi : « Il faut faire confiance à la vérité des sentiments »

En cinq films, et autant de succès, il s’est imposé comme un des auteurs les plus populaires de la Province. Rencontre avec le cinéaste Ricardo Trogi…

Le Mirage est le premier film que vous réalisez mais que vous n’écrivez pas. Qu’avez-vous dans cette histoire de Louis Morissette ?

J’ai reconnu beaucoup de pans de ma vie dans ce scénario, que ce soit par rapport à l’engagement amoureux qu’au niveau des responsabilités auxquelles doit faire face le personnage principal. C’est vraiment un film sur des gens normaux, et je fais partie de ces gens normaux ! Il faut se l’avouer ! (rires) C’était vraiment un scénario qui me parlait.

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© Christal Films Productions

Il y a une vraie volonté de ne pas juger négativement le personnage interprété par Louis Morissette. Vous montrez ses erreurs mais vous ne les condamnez pas, vous ne le rendez pas antipathique. C’est une ligne très fine…

Sur le papier, il était sans doute moins sympathique que dans le film finalement. Avec un tel personnage, il y avait un risque de perdre le spectateur. J’ai vraiment misé sur le fait que beaucoup de spectateurs allaient se reconnaître en lui et retrouver leurs erreurs dans les siennes. Il se perd un petit peu, et c’est quelque chose qui nous parle forcément. J’en avais parlé avec Louis pour rendre ce personnage plus sympathique. Cela passe par des petites choses, comme dans une scène où il drague un peu lourdement une femme. Je n’étais pas très à l’aise avec l’approche. Insérer une gaffe monumentale du personnage à cet instant permettait ainsi de désamorcer.

En terme de mise en scène justement, Le Mirage est votre film le plus « radical ». Vous prenez davantage de risques qu’à l’accoutumée, il y a une ambition plus grande. On peut évoquer les plans séquence, mais c’est surtout l’âpreté de la mise en scène que vous rajoutez au récit qui me frappe le plus…

C’est vrai. A partir du moment où je n’ai qu’à réaliser, où je n’ai pas participé à l’écriture en amont, j’essaie de voir où je peux installer quelque chose qui va me satisfaire, qui va me donner l’impression que je participe d’une manière ou d’une autre à la création. Donc j’ai pris des risques à certains moments en effet. Cela m’a permis au final de m’exprimer encore davantage à travers la mise en scène.

Voyez-vous un prolongement thématique entre Horloge Biologique et Le Mirage ?

Oui, on en a parlé avec Louis justement. D’ailleurs, il m’a contacté justement à cause de ça. Il avait beaucoup aimé Horloge Biologique et il voulait quelque chose dans le même style. Il souhaitait être le plus proche de la réalité. C’est toujours plus troublant quand un personnage est proche de soi, de son voisin, de sa famille.

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© Go Films

Le Mirage a été le 2ème plus gros succès d’un film québécois en 2015. Horloge Biologique, Québec-Montréal, 1981 et 1987 ont tous été des succès également. Vous n’avez pas fait un seul bide en 5 films…

Je l’attends ce bide ! (rires)

Mais justement, enchaîner les succès donne davantage de confiance pour tenter ou paralyse ?

Les deux ! Cela va par séquence. Durant l’écriture, parfois je suis confiant. Quelques jours après je peux être un peu paralysé. Je me demande si je vais être à la hauteur de ce que les gens attendent de moi ou si je ne suis pas prisonnier d’un type de film que les gens s’attendent de voir. Après 5 films, le public s’attend nécessairement à un type de film de ma part. Les spectateurs se sont habitués à ma recette. J’hésite parfois à utiliser de nouveaux ingrédients, par peur que le restaurant fasse faillite ! (rires) Dans le premier jet de mes scénarios, je me laisse toujours aller. Mais quand approche le temps de le faire, je ressens plus ce que veut le public peut-être. Mais j’ai un auditoire assez large. Les commentaires que je reçois sont assez disparates. Je n’ai pas un public particulier. Donc cela ne m’aide pas forcément ! (rires) Au début je pensais m’adresser plus particulièrement aux gens de ma génération, mais 1981 et 1987 m’ont montré que les jeunes s’y intéressent également. J’ai reçu de leur part beaucoup de messages de félicitations, où ils me disaient qu’ils s’y retrouvaient, alors qu’il n’y a aucun élément technologique de leur époque. C’est d’autant plus étonnant que je fais des films essentiellement sur la communication, donc cela m’étonne qu’ils s’y retrouvent. J’ai reçu également le témoignage de spectateurs plus vieux qui se retrouvaient dans mes films, avec un peu de nostalgie. J’ai un public plus large que je croyais.

Après 5 films, le public s’attend nécessairement à un type de film de ma part.

Vous avez retrouvé Louis Morissette pour la série les Simone. Un portrait de trois jeunes femmes dans la trentaine. Pourquoi vous être lancé dans cette aventure ?

Je me suis posé la même question ! (rires) D’autant que je ne suis pas forcément la cible principale de cette série au départ. Je pense que c’est d’abord le destin dramatique de ces 3 femmes. On peut penser de prime abord que c’est une série légère, mais moi c’est vraiment la trame dramatique qui m’a parlé. La diffusion de la première saison s’est achevée au Québec et on a eu un beau succès. Je pense que le public s’est attaché à ces 3 filles. On ne réinvente pas le genre avec cette série mais elle est attachante, aussi parce qu’elle est collée à la réalité. C’est pour cela que Louis, qui est producteur, est venu me chercher je pense. Louis a une boîte de production et reçoit des paquets de scénario et voit en fonction des projets qui peut faire quoi.

Vous tournez la seconde saison à partir du mois de mars ?

Oui, tout à fait. J’aime le texte et ça me tente de continuer ce que j’ai commencé. Et puis il ne faut pas oublier une chose : au Québec, on ne fonctionne pas comme en France. On fait plusieurs choses en même temps. Je ne suis par exemple pas cantonné au cinéma à vie. Faire de la télévision et du cinéma, c’est quelque chose qui est parfaitement accepté. Il n’y a pas de malaise. Je me fais offrir beaucoup plus de séries que je ne peux en faire. C’est une autre façon de travailler. En télévision, il faut être efficace, rentrer dans une case horaire. Et le temps est extrêmement important pour nous, il n’est pas question que la demi-heure qui se réalise dépasse les 30 minutes allouées. Alors bien évidemment, tu ne peux pas toujours te permettre de partir dans des grands trucs ou donner l’ampleur que mériteraient certains textes, donc ça peut être frustrant parfois.

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© Go Films

Vous allez prochainement tourner le 3ème volet des aventures cinématographiques de Ricardo, après 1981 et 1987. Que va raconter 1991 ?

En 1991, j’ai 21 ans. Cela correspond chez nous au moment où juste avant l’entrée à l’université, ou juste au début des études, où les jeunes pendant l’été partent soit dans l’Ouest canadien, soit en Europe et font le tour des auberges de jeunesse. C’est un truc assez populaire. Venir en France, voir d’où on vient, le pays qu’on a connu à travers tous les films, c’est fou ! Le film raconte donc mon premier voyage en solo en Europe. J’avais décidé d’aller en Italie pour apprendre la langue, mais surtout pour suivre à Pérouse une fille dont j’étais amoureuse. J’ai rencontré des tas de gens pendant ce voyage, mais c’était surtout pour suivre cette fille. C’est un peu un mélange de road trip et d’un film d’amour.

Ce Ricardo, qui est votre double cinématographique, c’est un peu votre Antoine Doinel à vous…

C’est vrai… Mais ce n’est pas quelque chose que j’avais prévu surtout. Cela s’est fait tout seul. Quand j’ai fait 1981, j’ai trouvé après coup que j’avais trouvé ma signature, quelque chose qui me ressemblait et que je n’avais vu nulle part ailleurs. L’avantage de raconter ma vie, c’est qu’il y a une sincérité, et que je peux me permettre des choses avec le matériau. Le désavantage, C’est que cela peut être aussi un peu complaisant ou ennuyant. Il faut donc savoir doser et ne pas tout prendre, manipuler un peu les faits pour éviter l’ennui. Il faut d’abord faire confiance à la vérité des sentiments. Cela ne m’a pas trop mal réussi.

Il faut d’abord faire confiance à la vérité des sentiments.

Il ne faut jamais dire jamais mais avec 1991, avez-vous l’impression de boucler la boucle ?

J’aurais l’impression que oui. Mais il y a un élément que je garderai, c’est l’utilisation de la voix off dans la narration. Je garderai sans doute ce procédé pour d’autres films parce qu’il y a là-dedans quelque chose qui me plaît beaucoup. Mais honnêtement, je ne sais pas comment je vais réagir après 1991…

En France, on voit finalement assez peu de films québécois. Si l’on considère le volume de production, il y en a très peu qui sortent en salles. Idem pour la télévision, où ils sont assez peu visibles. Certains de vos films, notamment 1981 et 1987 justement, ont eu la chance d’être diffusés, mais c’est rare. Comment expliquez-vous cette rareté ?

Je ne sais pas vraiment. Ce n’est pas exactement mon champ de compétence. Je peux également être surpris du succès d’un film québécois à l’étranger et que dans le même temps je n’ai pas réussi à vraiment dépasser nos frontières. Est-ce un problème de distribution ? Est-ce le ton de mes films ? On m’a dit parfois que j’étais trop « local »…

On m’a dit parfois que j’étais trop « local »…

Ce qui est étonnant, les thèmes que vous abordez étant plutôt universels… Cette rareté serait-elle due à la barrière la langue ?

C’est effectivement toujours le premier argument avancé. C’est du québécois, ce n’est pas forcément facile à comprendre etc. Je ne sais pas quoi dire, je n’ai pas les oreilles des Français. Mais effectivement mes films ont des thèmes plutôt universels, je ne parle pas de cabane dans toutes les scènes, ou de terroir québécois… Je pense que cela se joue davantage au niveau de la distribution. Posez plutôt cette question au distributeur eOne peut-être… Des amis m’ont envoyé des extraits de 1981 qui étaient doublés en français ! C’est effectivement drôle de les voir dans ce doublage. Mais je n’ai pas un regard paternaliste là-dessus. Si je fais un truc, que les gens le voient tant mieux, et s’ils ne le voient pas tant pis.

Vous n’avez pas réalisé de films hors du Québec…

J’ai eu des offres. On en a souvent qui viennent des États-Unis, mais c’est généralement pour des séries B ou des téléfilms. Il faut comprendre que c’est très long de faire un film. Cela peut prendre un ou deux ans. Je ne suis pas prêt à donner deux ans de ma vie pour réaliser quelque chose dans lequel je ne vois pas beaucoup d’intérêt, même si cela pourrait m’ouvrir une porte. Si je dois réaliser ailleurs qu’au Québec, ce sera pour quelque chose qui me plaît. Je suis ambitieux mais pas à n’importe quel prix.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 16 janvier 2017

Lire les critiques de :

Interview – Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell & François Simard : « Turbo Kid est une lettre d’amour à notre enfance »

Rencontre avec le collectif RKSS, alias Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell et François Simard, les trois réalisateurs du jubilatoire Turbo Kid, sorti en août 2015 au Québec (et diffusé ce mercredi 28 décembre sur la chaîne française OCS Choc)…

=> Lire la critique de « Turbo Kid »

LA GENÈSE

La matrice de Turbo Kid est ce petit court-métrage T is for Turbo, réalisé en 2011. On voit déjà quelques influences, totalement issues d’une certaine pop culture. Mais comment vous est venue cette idée ?

Pour T is for Turbo on est parti du concept Mad Max meets BMX Bandits. On s’est aussi inspirés des rip-off Italiens de Mad Max auxquels on voulait rendre hommage.

Quatre ans entre le court-métrage et le long, est-ce difficile à ce point de monter un film de genre « un peu dégénéré » au Québec ?

En fait, ça s’est passé très vite, on a été très chanceux. On a fait le court-métrage en octobre 2011. En 2012 on recevait l’appel d’Ant Timpson (qui voulait nous aider à l’adapter en long) et en début 2014 on était déjà en tournage! On peut parler d’un temps record si l’on se compare à d’autres projets au Québec. C’est en effet difficile de monter un film de genre ici, mais depuis le succès de Turbo Kid, on peut voir qu’il y a une belle ouverture d’esprit de la part de tous et c’est très encourageant pour le futur.

Certaines idées fondatrices du film et quelques images fortes (le cadavre comme « haut de forme ») sont déjà contenues dans ce court-métrage. Comment, par quels axes avez-vous développé ce long format à partir de cette petite histoire de 5 minutes ?

Au moment de faire le long-métrage, on avait déjà le concept, mais il nous manquait l’élément principal qui nous permettrait de nous démarquer. Donc pour la première fois, nous avons écrit une histoire d’amour avec des personnages forts et attachants. On aime le contraste entre le cœur et la violence.

On aime le contraste entre le cœur et la violence.

François Simard a esquissé un dessin de Laurence Leboeuf en Apple avant qu’elle ne soit choisie. Et ce dessin lui a visiblement plu. A quoi ressemble ce dessin ?

C’est un portrait d’elle dans la peau d’Apple, avec le casque et le branding du film, le tout exécuté dans Photoshop. C’est très cool !

Pour ce rôle, vous aviez vu quelque chose en Laurence Leboeuf, qu’elle-même n’avait probablement pas vu, habituée davantage aux rôles sombres. Qu’aviez-vous vu justement en elle ?

Apple est un personnage très difficile à interpréter, la ligne est très mince et c’est facile de tomber dans la parodie. Laurence a un talent fou, c’est justement à travers ses différents rôles qu’elle a su le prouver. C’était un rêve pour nous de pouvoir travailler avec elle, mais on ne croyait pas qu’elle soit atteignable, on s’est lancé tout de même ! Elle a fait un travail incroyable !

Avoir Michael Ironside en grand méchant de l’histoire est le choix de casting parfait. Au-delà du comédien et de ses qualités, c’est tout ce qu’il apporte « en tant que » Michael Ironside qui vous intéressait non ?

Michael est non seulement une icône de la science fiction Canadienne, mais le méchant par excellence des années 80. Il a donc nourri notre imaginaire en tant que créateurs. Même que lorsqu’on écrivait les dialogues de Zeus, c’est sa voix qu’on avait en tête. Cela dit, on n’aurait jamais pu nous imaginer qu’il puisse embarquer dans notre délire. La présence de Michael a non seulement ajouter de la crédibilité au projet, mais également son professionnalisme et sa qualité de jeu digne du vétéran qu’il est.

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Michael ironside, alias Zeus dans « Turbo Kid » – ©Filmoption International

LES INFLUENCES

On pense aux films italiens un peu dégénérés qui ont pullulé après Mad Max, à Buckaroo Banzai, à La Guerre des Tuques… Quelles sont les films qui ont le plus servi Turbo Kid ?

Que ce soit pour l’atmosphère, l’histoire, la musique, la nostalgie, les costumes, les personnages et le gore, nos inspirations premières nous viennent des post-apos italiens, Mad Max, John Carpenter, Peter Jackson, Sam Raimi, BMX Bandits, L’Histoire sans fin, La Guerre des tuques, et on en passe !

On sent aussi, non pas une nostalgie, mais des souvenirs joyeux des premiers jeux sur consoles. C’est une influence à la fois forte sur les ressorts dramatiques (la batterie du Kid) mais aussi sur certains aspects visuels. D’une certaine manière, on pourrait considérer que Turbo Kid n’est pas une adaptation mais un prolongement de ces jeux ? Et d’ailleurs quels jeux vous ont le plus marqué ?

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous, bien au contraire. C’est pour cette raison qu’on a voulu faire une lettre d’amour à notre enfance. Beaucoup de jeux nous ont marqué autant dans notre plus tendre enfance que plus tard en tant qu’adulte. Voilà seulement quelques uns d’entre-eux qui auront inspiré Turbo Kid : Zelda, Megaman, Contra, Excite Bike, etc.

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous.

Il y a aussi un peu d’animes japonais. Des dessins animés qui, eux, pouvaient être d’une violence inouïe pour des gamins. Sans ces dessins animés des années 80, il n’y aurait pas eu de Turbo Kid. Est-ce que ce film, d’une certaine façon, est destiné à des adultes ayant gardé une âme d’enfant… mais un enfant désormais dégénéré ?

Absolument ! Et c’est dommage que les dessins animés du samedi matin soient si différents maintenant. Dans le temps, on n’hésitait pas à aborder des sujets plus matures, comme la mort, dans des programmes destinés aux enfants. La plus grande inspiration provenant des dessins animés de notre enfance que l’on peut retrouver dans Turbo Kid (principalement dans la musique) est l’émission Les mystérieuses cités d’or.

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Le dessin animé « Les Mystérieuses ités d’or » est une influence majeure de « Turbo Kid » – © MK Production / DIC

L’ESPRIT DU FILM

Les influences sont nombreuses et diverses. Mais le film réussit cet alliage absolument parfait de les intégrer sans parasiter le film. Il faut s’approprier les influences pour ne pas être écrasé par elle en quelque sorte ?

Oui, pour nous c’était très important que les références servent à l’histoire et ne soient pas utilisées pour simplement « flasher » à l’écran. Dès qu’une référence était présentée pour le facteur « cool » seulement, on la retirait.

Il y a à la fois une approche totalement méta et très premier degré. C’est comme si vous aviez poussé jusqu’à l’extrême limite sans tomber dans le pastiche, la caricature ou la citation. Où situez-vous cette limite à ne pas dépasser ?

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance, tout était fait dans le but de rendre hommage à nos influences et non d’en rire. Alors voilà la ligne qu’on suivait. Un peu comme dans tous nos court-métrages.

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance.

Il y a quelque chose d’amusant de faire émerger l’émerveillement et la naïveté au sein de ce monde désolé d’Apple… la moins humaine des personnages. Généralement les robots sont des figures de droiture extrême, de logique voire de danger. C’était une dynamique amusante d’inverser cette dynamique amusante justement ?

Oui justement, on aime bien jouer avec les contrastes et pour nous Apple représente la vie au milieu de tout ce qui est désolation et mort.

Oui on est dans le gore. Mais vous poussez tellement loin que cette violence, sans être annihilée, devient over the top. Et on bascule non pas dans le pastiche mais dans le cartoon, comme si vous faisiez un Bugs Bunny totalement barré. C’est une clé de lecture importante selon moi…

Tu as tout vrai. En fait on décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte ». Notre but étant de divertir et non de choquer.

On décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte »

Vous êtes trois réalisateurs… pour un seul film. On connaît de nombreux duos au cinéma (les frères Dardenne, les Coen, les Russo…) mais peu de trio. Comment vous répartissez-vous le travail sur le tournage ?

Au moment où nous nous retrouvons sur le plateau, on est extrêmement préparé. Notre vision est très clairement définie alors il nous est possible de nous séparer pour plus d’efficacité, sans toutefois créer de confusion. Ainsi, tous les artisans savent qui aller trouver s’ils ont une question.Yoann est à la direction des acteurs. François, qui a une longue expérience en montage, sera avec la technique et avec le storyboard en main, s’assurera que nous avons tout pour que le montage soit cohérent. Anouk, aussi à la technique, gère l’ensemble en s’assurant que la vision soit respectée.

Le film circule dans différents festivals depuis des mois. Il y récolte de nombreux prix. Mais surtout, les fans se sont appropriés ce film, lequel semble être sur le chemin de devenir un phénomène à voir, à montrer, à projeter… J’imagine que ce n’était pas forcément votre intention, de faire « un objet de culte », même si c’est flatteur. Justement, quel effet cela fait, alors qu’il ne s’agit que de votre premier film, de voir votre film vous être « dépossédé » et totalement « récupéré » par des légions de fans de par le monde ?

C’est extrêmement valorisant. Bien sûr, quand on a fait Turbo Kid, on avait comme mission de faire le meilleur film possible avec les moyens et les restrictions qu’on avait. On espérait qu’il ait un bon parcours en festivals et qu’il soit apprécié du public. Bien qu’on souhaitait un succès, on ne pouvait pas s’imaginer l’ampleur de la réception que Turbo Kid a eue ! On en est très heureux et très reconnaissant. On a des fans hyper généreux qui nous partagent des fanarts, des tattoos et des cosplays. C’est assez incroyable !

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Des fans (Matthew Sperzel, James T Wulfgar, Steven K Smith et John Quade) costumés comme les personnages de « Turbo Kid » – © Facebook Turbo Kid

LES PROJETS

Il y a une vie après le film, déjà avec ce comic consacré à Apple et son « Aventure perdue ». Le film passe par la case comic pour prolonger l’aventure. Le film étant proche de l’esprit comic, c’est une suite logique non ?

C’est aussi une belle collaboration avec le Studio Lounak et l’artiste Jeik Dion, qui a dessiné la majorité des storyboards sur Turbo Kid. L’univers du film est tellement vaste et les possibilités d’aventures tellement variées, il fallait qu’on se lance. D’ailleurs, le deuxième volume, celui-ci mettant en vedette Skeletron, sortira le 4 janvier en librairie et en version numérique.

A la fin du film, le Kid part à la découverte des territoires perdus. C’est une invitation à une suite. Et vous avez déjà déclaré avoir des idées pour ce numéro 2… Alors : à quand cette suite ?

Justement, nous avons eu l’aval des institutions pour commencer l’écriture de la suite de Turbo Kid. Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario, c’est très excitant de reconnecter avec les personnages et l’univers que nous avons créés.

Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario de « Turbo Kid 2 ».

Et vous avez aussi déclaré qu’une trilogie était possible, en fonction du succès… Est-ce toujours un projet qui vous plaît ?

Absolument. Nous avons toujours espéré faire de Turbo Kid une trilogie, comme c’était souvent le cas avec les films de notre enfance. L’univers que nous avons créé, se prête d’ailleurs parfaitement à être exploité de la sorte.

Vous avez également en projet un film sur une femme qui se venge. Au-delà de ce simple pitch, que pouvez-vous nous en dire ?

Nous avons déjà une version de scénario, mais nous avons dû momentanément le mettre de côté, car la demande pour Turbo Kid 2 était très forte. Cela dit, nous avons très hâte de nous y replonger. Nous avons également deux autres projets en chantier dont on peut parler. Une adaptation du comic book paru sous Les Humanoïds Associés « Les Zombies qui ont mangé le monde » par Jerry Frissen et Guy Davis et un film d’horreur assez dark. Les deux sont actuellement en casting.

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Couverture du 2ème comic dérivé : « Turbo Kid – Skeletron déchaîné » – © Studio Lounak

LE CINÉMA QUÉBÉCOIS

Les nominations au Gala du cinéma québécois vous ont-elles surpris ?

Oui et on peut également dire que ça nous a fait extrêmement plaisir de recevoir la reconnaissance de nos pairs.

Le cinéma du genre est rare au Québec. Il y a quelques tentatives ici et là, peut-être pas aussi déjantées que Turbo Kid. Pourtant, comme en France, je pense qu’il y a de la place et un public. Le pensez-vous aussi ?

Oui et on l’a toujours dit ! D’ailleurs, les succès des festivals tels que Fantasia en sont la preuve !

Quel est votre regard sur le cinéma québécois actuel ? Y a-t-il des cinéastes que vous suivez et/ou admirez particulièrement ?

On trouve qu’il semble y avoir finalement une ouverture pour un cinéma plus varié et ça fait du bien. Au Québec, nous faisons d’excellents films d’auteurs et de drames, mais nous avons également d’excellents créateurs de genre qui méritent tout autant leur chance ! Nous suivons bien sûr, avec fierté, le parcours impressionnant de Denis Villeneuve!

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements chaleureux à Anouk , Yoann-Karl et François

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Lire également les critiques de :

=> « Turbo Kid »

=> Comic « Turbo Kid – L’aventure perdue »

=> Court-métrage « Bagman, Profession meurtrier »

=> Court-métrage « Demonitron, la Sixième dimension »

Interview – Marc-André Lussier: « La critique s’est pratiquement métamorphosée en guide d’achat pour le consommateur »

Chroniqueur cinéma à La Presse, auteur du livre « Le Meilleur de mon cinéma« , Marc-André Lussier est une des grandes plumes de la critique cinématographique… et pas seulement québécoise. Entrevue avec un monstre de cinéphilie !

 

MA VIE DE CINEPHILE

Quel est votre premier souvenir de spectateur ?

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© Walt Disney Pictures

Mary Poppins, lors de vacances familiales dans une station balnéaire du New Jersey. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Je ne comprenais pas un traître mot d’anglais mais le film avait quand même eu sur moi un bel effet. Mes parents m’ont souvent raconté à quel point j’avais été insistant à la sortie pour qu’ils m’achètent un parapluie !

Quel est le premier film qui vous a tiré une larme ?

Hum… Les critiques ont des cœurs de pierre, c’est bien connu. J’hésite entre Kramer vs. Kramer et Ordinary People…

C’est quoi un « bon film » ?

Vaste question. Pour laquelle il n’y a pas de réponse absolue. Je dirais simplement que j’inclus dans cette catégorie toute œuvre cinématographique qui, pour une raison ou une autre, laisse un bon souvenir ou une émotion tangible.

Quel est votre réalisateur préféré ? Et pourquoi ?

Difficile d’en choisir un mais j’ai toujours eu une affection particulière pour François Truffaut. Autant le cinéaste que l’homme. Beaucoup aimé le cinéma de Patrice Chéreau aussi. Parmi les cinéastes contemporains, il est clair que je ne raterais pour rien au monde les nouvelles offrandes d’Almodovar, Kechiche, Dolan ou Audiard.

Quel est votre acteur préféré ? Et pourquoi ?

Michael Fassbender. Sensible, polyvalent, intense et désinhibé. Et toujours juste. Chez les femmes, Catherine Deneuve. Pour l’ensemble de son œuvre et son insatiable curiosité.

Combien de films vous voyez par an ?

Environ 250 longs métrages par an. Le taux hebdomadaire varie beaucoup.

Quel est le chef d’œuvre à côté duquel vous passez complètement ?

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. Jamais été capable de passer par dessus le jeu outrancier (à mon avis) de Daniel Day-Lewis.

Quel est votre plaisir coupable ?

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© Columbia Pictures

White Nights (Soleil de nuit) de Taylor Hackford. Je ne me lasse jamais des numéros de Mikhail Baryshnikov et Gregory Hines !

Quel est le dernier grand film que vous avez vu ?

Arrival (Premier contact) de Denis Villeneuve.

 

MA VIE DE CRITIQUE

Depuis un peu plus de 20 ans, vous êtes critique cinéma à La Presse. Est-ce que cet exercice critique a évolué depuis tout ce temps et si oui, en quoi ?

Beaucoup. Je dirais que la transformation majeure réside dans le fait que, compétition des blogues et réseaux sociaux obligent, la critique s’est pratiquement métamorphosée en guide d’achat pour le consommateur. C’est du moins le cas dans les médias grands publics. Ainsi, la rédaction d’une critique est moins liée à la pensée personnelle du critique qui la rédige, et davantage construite en fonction du public que le film pourrait intéresser.

Quel est votre rituel de critique ? Vous prenez des notes pendant la projection ? Vous écrivez juste après la projection ? Vous laissez le film reposer quelques jours avant de clore votre critique ?

Je prends très rarement des notes au cours d’une projection. Je le fais uniquement dans les occasions où, par exemple, un film québécois est présenté en primeur mondiale dans un festival international. Dans un contexte festivalier, nous n’avons évidemment pas le luxe de nous permettre de laisser reposer le film. Il faut écrire à chaud, souvent quelques minutes à peine après la fin de la projection. En temps normal, je préfère écrire quelques jours après la projection.

Durant toute votre carrière, y a-t-il une critique particulièrement dure à écrire et pourquoi ?
Nouvelle-France. Une production ambitieuse, la plus chère jamais produite au Québec, réalisée par Jean Beaudin, un des cinéastes les plus estimés au Québec (J.A. Martin photographe, Being at Home with Claude, la télésérie Les filles de Caleb). Film raté pour lequel j’ai mis deux bonnes journées à rédiger une critique sincère en tentant de trouver le ton juste. Le plus récent film de Carole Laure m’a aussi causé des maux de tête. En parlant de Love Project, la réalisatrice était si convaincante qu’on aurait aimé que le film soit à la hauteur de sa conviction et de sa sincérité. Ce n’était pas le cas.

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© Les Editions La Presse

Dans votre ouvrage « Le meilleur de mon cinéma », publié en 2013, vous êtes revenu sur certaines de vos critiques. Y en a-t-il une justement avec laquelle vous vous êtes aperçu que vous n’étiez plus du tout en accord en revenant dessus ?

C’est assez rare, mais oui, cela arrive parfois. Je me souviens avoir rédigé une critique beaucoup trop favorable de la comédie québécoise La vie après l’amour de Gabriel Pelletier. Que j’ai trouvée correcte, sans plus, au second visionnement…

Qui sont les critiques de cinéma qui vous ont le plus marqué, qui ont participé à votre formation de critique ?

Je ne pourrais pas fournir de noms précis, mais dès l’adolescence, je me suis senti des affinités avec des publications à vocation plus « populaire » comme Première, Studio, et La revue du cinéma (et Séquences au Québec), plutôt qu’avec les magazines plus spécialisés dans lesquels on pouvait lire des critiques écrites par de grands théoriciens du cinéma. J’ai appris à les apprécier aussi au fil du temps, bien sûr, mais aujourd’hui, j’avoue ne pas beaucoup lire les autres critiques.

 

LE CINEMA QUEBECOIS ACTUEL

Quelles sont les grandes problématiques auxquelles est confronté le cinéma québécois actuel ? La fréquentation « modeste » ? Son financement ?

Financement, baisse d’affection du public, clivage entre cinéma d’auteur voué à un rayonnement international et cinéma commercial au rayonnement très limité, sinon nul. Plus de 55 longs métrages par an pour un pays de huit millions d’habitants, c’est peut-être trop…

Comment expliquez-vous que nombre de réalisateurs québécois (Villeneuve, Falardeau, Vallée…) soient « recrutés » par Hollywood ?

Outre les talents indéniables de ces cinéastes, le fait qu’ils soient étrangers, mais quand même de culture nord-américaine, constitue assurément un atout. Les Américains disent souvent à propos de ces cinéastes « French Canadian » qu’ils ont un œil différent.

Je n’aime pas résumer « un cinéma » à « un réalisateur » mais on ne peut passer à côté du phénomène Xavier Dolan, le représentant le plus médiatique de la cinématographie québécoise. Il a signé 6 films. C’est une œuvre jeune, en mutation et, je dirais même, à un point de jonction, mais déjà une œuvre. Quelle est votre vision de son cinéma ?

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© Les Films Séville

À mes yeux, il a cette capacité de faire un cinéma très personnel, très distinctif, même quand il s’attaque à l’univers d’un autre. Lors d’une rencontre de presse à Paris, un journaliste français lui disait justement que Juste la fin du monde était un film dans lequel il y avait tout de Lagarce, mais tout de Dolan aussi. Je crois que ça résume assez bien.

Quels sont, selon vous, les jeunes réalisateurs québécois à suivre avec attention ? Et pourquoi ?

De jeunes réalisatrices sont en train de s’imposer et l’on ne peut que s’en réjouir. À la tête de ce mouvement, Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Pays) et Anne Émond (Les êtres chers, Nellie). Une nouvelle génération de scénaristes et de cinéastes se fait aussi valoir, notamment dans le film Prank de Vincent Biron. Yan England est à surveiller également. Après avoir réalisé Henry, un court métrage qui s’est rendu jusqu’aux Oscars, il a offert cet automne 1 :54, un film qui connaît beaucoup de succès présentement au Québec.

Le cinéma québécois n’est pas à part. Il est touché, comme tous les pays, par la crise économique et les tragiques événements. Comment est-ce qu’il traduit notre monde torturé ?

Le cinéma d’auteur québécois a souvent eu la réputation d’être très gris. Cette accumulation de thèmes plus déprimants y est d’ailleurs pour beaucoup dans la désaffection du public envers son cinéma. Le Québec étant une « petite » société, les cinéastes d’ici auront tendance à aborder les enjeux sociaux en passant par des histoires intimes au cœur desquelles se trouve une quête d’identité personnelle ou collective. Le mal être du « mâle » québécois est aussi l’un des thèmes récurrents du cinéma québécois. On laisse généralement aux autres le soin d’évoquer les grands enjeux internationaux…

Quels sont les films québécois à venir cette année que vous attendez avec une impatience particulière ?

Nous arrivons pratiquement à la fin de l’année. Je n’ai pas encore vu Pays. Et j’ai très hâte de voir la comédie Votez Bougon !, tirée d’une série à l’humour très grinçant, qui a connu un immense succès à la télé québécoise il y a 10 ans.

Le cinéma québécois, hors quelques succès exceptionnels (Starbuck, Mommy…), a beaucoup de mal à s’imposer, ou même s’exporter, en France. Regrettez-vous cette absence ? Est-ce que la « langue » est la seule barrière à cette absence ?

En principe, la France devrait être une alliée naturelle pour le cinéma québécois mais force est de constater que ce n’est pas le cas. Et je crois que la langue – et l’accent – y est pour beaucoup dans ce déséquilibre. Je sais que des Québécois s’offusquent quand ils apprennent que certains de nos films sont sous-titrés lors de leur présentation en France, mais ce n’est pas mon cas. Et s’il faut sous-titrer tous nos films, qu’on le fasse !

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements très chaleureux à Marc-André Lussier pour sa disponibilité

 

Interview – Podz : « Mon sujet de prédilection est l’être humain dans toute sa beauté et sa laideur »

Interview publiée dans le numéro 57 de Cinemateaser !

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MA RENCONTRE AVEC PODZ

La toute première chose que j’ai vue, concernant votre travail, est la série Xanadu, produite pour Arte. Au-delà du sujet, qui avait fait beaucoup parler à l’époque, ce qui m’avait profondément marqué, c’était votre utilisation du flou. En explorant davantage votre travail, je me suis aperçu que ce « flou » était récurrent chez vous… et jamais gratuit parce que toujours signifiant : une volonté d’isoler un élément de l’image voire un personnage, la projection psychologique d’un personnage… ou le désir pour vous, en tant que cinéaste, d’affirmer votre vision » cinématographique » et non réaliste d’une scène. Pourquoi cette attirance pour ce flou ?

Tout ça, les plans flous, ont débuté durant la création de la série Minuit Le Soir. Je devais trouver une façon d’introduire le personnage de Fanny. Je ne trouvais rien. Je travaillais fort pour trouver une introduction originale. Et le matin du tournage, lorsque je revoyais les scènes de la journée, et que j’écrivais ma liste de plan, l’idée m’est venue de faire avancer la caméra vers Fanny, mais sans toucher la bague de foyer. De faire sortir le personnage de la brume et le rendre réel. Quand nous l’avons fait, j’ai tout de suite dit à mon directeur photo : « Voilà la série ! » Ces plans flous, ces images un peu irréelles (d’une vraie beauté) mais tout de même ancrées dans une réalité, rendaient le propos beaucoup plus éthéré. Il y avait là une vraie façon visuelle de créer un poème. De souligner, d’isoler, de transmettre un état psychologique. Nous voulions vraiment souligner l’aspect un peu surréaliste de travailler la nuit. Lorsque tu es toujours debout la nuit, il y a malgré tout un état de fatigue qui s’installe, tu es toujours dans un état presque de rêve. Un film est après tout un rêve éveillé. C’est une technique que j’emploie maintenant un peu plus sporadiquement que dans Minuit le soir, mais qui reste très près de mon travail.

Quel est le « plan flou », ou les « plans flous » qui vous ont marqué ?

Persona, d’Ingmar Bergman.

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Il y a une autre récurrence chez vous : celle de vous réserver de vrais « morceaux de bravoure » de réalisation. Je pense au plan circulaire de Tu M’aimes-Tu, au plan séquence de fusillade de 19-2… et à King Dave, tourné en un seul plan. Même si ces morceaux de bravoure ne sont jamais gratuits – ils sont là avant tout pour créer une tension et une émotion – ressentez-vous le besoin, en tant que cinéaste de vous « confronter »  à cela ? Avez-vous besoin de vous créer une difficulté particulière ?

Non, c’est juste que j’essaie toujours de trouver une façon émotionnellement satisfaisante de décrire un état psychologique. Je crois que ces « morceaux de bravoure » servent toujours l’histoire. Ils traduisent l’émotion et la psychologie de la scène que je tente de décrire. D’une autre façon, ces séquences permettent de créer un vrai environnement créatif sur le plateau. Tous les membres de l’équipe doivent y participer et ça crée nettement un rassemblement au sein de l’équipe.

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copyright : Go Films

LES 7 JOURS DU TALION

En voyant le film, j’ai eu le sentiment que la réplique la plus importante du film était celle du captif disant au personnage de Claude Legault « T’es pire que moi ». On s’aperçoit alors, et le personnage de Claude Legault également sans doute, que ce processus de vengeance est aussi une perte d’humanité. Est-ce cela la dynamique du film ?

Définitivement. Un des thèmes du film est ce que la violence fait de nous. Comment elle nous transforme. Comment elle nous détruit. La violence selon mon point de vue ne peut être que destructrice. On doit comprendre dans le film pourquoi le personnage de Claude emploie cette violence, mais on doit aussi voir pourquoi il ne doit pas l’employer. Pour moi la séquence qui résume mieux le film est la dernière durant laquelle le personnage de Claude répond aux questions d’un journaliste (hors champ, car je voulais que ces questions puissent venir du spectateur, de nous) :

  • « Vous pensez que la vengeance est la bonne solution ? »
  •  « Non »
  • « Donc, vous regrettez ce que vous avez fait ? »
  • « Non »

Les images du film sont souvent insoutenables. Et lorsqu’on s’interroge sur notre capacité à encaisser des images d’une violence rare sur un rythme quotidien, on s’aperçoit que le film nous ramène justement à notre position de témoin. Était-ce aussi cela l’objectif du film : nous ramener, paradoxalement, à un rapport « normal » avec les images « anormales » ?

Oui, mais aussi de nous faire contester notre rapport à la violence cinématographique. Que pouvons-nous tolérer ou accepter ? Il y a un acte de violence que Claude commet dans le film que très peu de gens acceptent ; c’est lorsqu’il frappe la femme qui est elle aussi une victime. C’est plus inacceptable que le reste, car cette femme n’a rien fait de mal. Elle ne « mérite » pas cette violence. Une des questions que soulève le film est qui « mérite » cette violence ? Et est-ce que nous pouvons en décider ? Les spectateurs réagissent très fortement et correctement à la scène qui est pourtant très simple après ce que nous avons vu à ce stade de l’histoire. C’est que même si nous avons accepté la violence faite au meurtrier/pédophile, nous ne pouvons accepter celle commise contre cette femme. Alors le film est une méditation sur notre rapport à la violence. Comment reçoit-on ces images ? Quel est leur impact sur le spectateur ? Chaque scène violente est calculée pour permettre une réflexion sur ces questions.

De la même manière, en tant que réalisateur, et même si vous savez que c’est du faux, avez-vous des limites dans ce que vous êtes capable de mettre en scène et de filmer ? Est-ce que vous-même vous vous interrogez sur la nature de ce que vous êtes capable de filmer ?

Oui, c’est toujours une question que je me pose. Je crois que nous pouvons tout montrer de l’expérience humaine, car cette violence fait partie de nous et je crois que c’est une bonne chose de la confronter, de la regarder froidement. Mais si je n’y vois aucun avantage psychologique, narratif, ou émotif à montrer cette violence, je ne la montrerai pas.

Est-ce que ce que vous ne montrez pas dans le film, et qui du coup prend une dimension de violence inouïe, découle justement de ce que vous, en tant que cinéaste, n’arrivez pas à filmer ?

Ça découle du jeu que j’avais entamé avec le spectateur. Jusqu’où allait-il me suivre ? Si, après tout ce que je lui ai montré, il y a quelque chose que je ne dois pas lui montrer, elle doit être insoutenable. La vieille théorie « c’est pire de ne pas voir » marche, je crois, seulement si on peut démontrer jusqu’où on est prêt à aller. Et alors, ce qu’on ne voit pas devient insoutenable car j’ai donné quelques clefs de ce que je ne montre pas.

Les 7 jours du talion est aussi votre premier film avec Claude Legault , avec lequel vous aviez déjà collaboré sur la série Minuit le soir. A ce jour, vous avez travaillé avec lui sur deux séries et quatre films. Qu’est-ce qui vous fascine tant chez lui ?

Sa capacité à sonder et creuser chaque aspect de son expérience pour trouver la vérité de chaque scène. Il est aussi fasciné que moi par l’être humain dans toutes ses facettes. Des plus belles aux plus laides.

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copyright : Zoofilms

10 1/2

10 1/2 suit Les jours du Talion de quelques mois. Très peu de temps. Comment arrivez-vous à tourner aussi vite ?

Je ne sais pas, je travaille. C’est tout.

Après Les 7 jours du Talion, dont la forme était plus classique, vous optez pour une approche plus documentaire, en étant au plus proche des personnages, en laissant vivre les scènes… Pourquoi cette approche « documentaire » ?

Pour rendre la vie de Tommy plus près de la nôtre. Pour montrer que ces situations sont bien réelles et beaucoup plus près de nous qu’on veut le croire. Pour que l’on comprenne bien ces personnages. Le truc était de faire accepter le personnage de Tommy, qui est difficile à aimer. Je voulais que le spectateur vive ce film de façon viscérale et immédiate.

En parfaite adéquation avec le sujet et votre approche, vous choisissez dans le film de montrer les crises de colère de Tommy dans leur durée et n’éludant pas leur récurrence, quitte à éprouver le spectateur. Dans ce cas, on ne peut pas affirmer comme dans le cas de Talion qu’il s’agit d’une confrontation entre le spectateur et le potentiel de violence d’une image. Que souhaitiez-vous créer et dire à travers ces nombreuses scènes d’une violence parfois ahurissante ?

Je voulais que le spectateur comprenne l’ampleur du travail que représente un enfant comme Tommy pour Gilles (Claude Legault). Que nous voyons le dommage qui a été causé à cet enfant par ses parents inaptes. La profonde tristesse de cet état de choses. Je voulais qu’il y ait là une réaction viscérale. Je ne voulais pas faire allusion au problème. Mais plutôt le regarder froidement et le constater pleinement.

Avec 10 1/2, vous dirigez également un tout jeune comédien, Robert Naylor, qui est prodigieux et embrasse constamment la difficulté de chaque scène. Comment on tire tout cela d’un aussi jeune comédien ?

En lui faisant confiance. En discutant directement et clairement avec lui de ce qu’il a à faire. En discutant avec lui de ce qu’est Tommy. De ce qu’il vit. Et de créer des liens entre la vie du personnage et celle du comédien. En mettant en scène un génie comme Robert Naylor.

Selon moi, il n’y aurait pas eu Mommy sans 10 1/2. Quel regarde portez-vous sur le film de Xavier Dolan ?

Il est vrai que les sujets se croisent. Mais au delà de ça, je n’aime mieux pas entrer dans les comparaisons si vous me permettez.

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© Go Films

L’AFFAIRE DUMONT

L’Affaire Dumont marque une vraie rupture, selon moi, dans votre approche cinématographique. Elle me fait, d’une certaine manière, penser à ce que David Fincher a fait avec Zodiac. Il y a une vraie volonté de sobriété, de lourdeur dans les images et de ralentissement de rythme dans le montage et la narration en général. Pourquoi une telle révolution dans votre cinéma ?

C’est un film sur la nature de la vérité. Où est elle ? Quelle est elle ? Comment la mettre en scène ? Est-ce que la vérité de Dumont a autant de poids que celle de sa femme ? Son ex ? Celle qui l’accuse ? Les avocats ? La juge ? Qui dit vrai et qui doit-on croire ? Je voulais par le rythme, la lenteur, permettre au spectateur de bien considérer chaque aspect de l’image, du décor et des mouvements pour bien faire son choix dans ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.

J’ai évoqué Fincher pour ce film. Est-ce que cette influence est justifiée ? Avez-vous d’autres influences pour votre cinéma en général ?

Oui, j’ai été très affecté par Zodiac La comparaison est juste. Mais j’essaie en général d’éviter les influences du moins en termes cinématographiques lorsque je tourne. J’évite en général de regarder des films en tournage !

Et dans votre façon d’aborder ce fait judiciaire terrible, quelque chose sort de l’ordinaire… Pourquoi avoir choisi de mêler images de fiction et images d’archives du vrai Michel Dumont ?

C’est là que le questionnement formel sur la vérité devient intéressante. Nous voyons en plein film le vrai Michel Dumont. La vraie Solange. Mais dans une scène qui a tout de la fabrication. D’une mise en scène. Tout de la préparation. Ces images d’archives sont frappantes. Parce que j’avais peine à y croire. Est-ce que la fiction qui vous à été présentée jusqu’à ce moment est plus véridique que ces images d’archives manifestement mises en scène ? Est-ce que parce qu’on voit les vrais êtres humains sur lequel est basé le récit nous sommes dans une vérité plus honnête ? Ou est-ce que la fiction devient plus vraie pour le spectateur, car il a vécu avec ces personnages plus longtemps qu’avec le vrai Dumont. Et si votre questionnement sur ces images d’archives vous font questionner le récit de Dumont. Est-ce que le récit présenté jusque-là vous semble vrai. Ce film était pour moi un vrai questionnement sur ce qui est faux ou vrai dans le cinéma. Dans les images.

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De toute votre filmographie, Miraculum a la structure la plus éclatée… et c’est aussi celui où votre caméra semble la plus libre. Comment on crée de la « légèreté » au cinéma ?

Dans ce film j’essayais d’aborder les questions spirituelles à travers le regard naïf de la protagoniste. C’est peut-être une erreur, car je crois qu’aujourd’hui on préfère largement avoir le sentiment de connaître le regard du réalisateur sur un sujet donné. Cette légèreté venait de là. De la protagoniste. Le créer est très difficile d’une part et aussi truffé d’embûches, car le regard léger passe pour celui du réalisateur. L’utilisation de la musique aide nettement à créer un ton léger. Le casting aide beaucoup. Ce que les acteurs dégagent déjà par leur personnalité aide à créer ce ton. La simplicité des dialogues et l’approche très directe et facile de la mise en scène. Il n’y a pas de sens caché, la caméra vous montre exactement ce qu’elle doit sans évoquer le monde à l’extérieur du cadre. Dans les 7 jours ou 10 ½, on a l’impression que l’extérieur du cadre est inquiétant, même hostile.

Miraculum est un film choral, qui peut faire penser au Short Cuts de Robert Altman. Est-ce que la principale difficulté est de donner une cohérence et du liant à différentes intrigues liées par des thématiques ?

C’est effectivement le plus difficile. Il faut que la thématique soit le fil rouge de toutes les différentes histoires. Mais il faut aussi que chaque histoire soit intéressante en soit et peut vivre toute seule. Ce qui est nettement plus réussi dans Short Cuts.

 

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Go Films

KING DAVE

 

King Dave est adapté de la pièce d’Alexandre Goyette. Pourquoi avoir choisi de le tourner en un seul plan séquence ?

Pour plusieurs raisons. La première est de préserver l’exploit qu’est la performance de Goyette. Aussi en gardant le style de la pièce: il nous parle directement, donc on crée une sorte d’aspect théâtral dans laquelle tout nous est possible. Le film qui défile en une seule traite sous nos yeux créée un aspect d’épuisement. D’étouffement. Ce que vit Dave dans le film est dur, très dur et très lourd. Je voulais créer cet effet physique chez le spectateur. Mais avant tout, c’est comme si le film est l' »Ultimate Selfie », comme si Dave tenait la caméra à bout de bras  et nous livrait sa confession. Tout ce qu’on fait dans les médias sociaux aujourd’hui est se confesser ou s’avouer. Voici ce que je mange, voici ce que je pense, voici ce que je ressens. Aimez moi. « Likez » moi. Dave se confesse, veut notre pardon. Veut s’avouer et veut ultimement qu’on l’aime et qu’on le comprenne.

Auriez-vous pu tourner ce film sans le plan séquence au début de la saison 2 de 19-2 ?

Cela a certainement aidé à comprendre la logistique d’une telle entreprise.

Le plan séquence, c’est à la fois le summum de la préparation technique et de l’anticipation et l’invitation à l’ « accident de parcours » lors d’une prise. Est-ce que l’imprévu était bienvenu dans votre esprit pendant le tournage ?

L’imprévu doit faire partie de l’équation dans un plan séquence. L’improvisation aussi. Mais je crois que l’imprévu et l’improvisation doivent faire partie de tous les tournages. Il faut être ouvert à toutes les possibilités qui se présentent, mêmes les obstacles, et les utiliser à l’avantage de la vision du film.

King Dave est-il votre film le plus compliqué à tourner ?

Oui. Mais ce fut une des expériences humaines les plus fortes aussi. Toute l’équipe était aussi investie dans le film que moi. Ce qui est une chose très rare. Tous ceux qui ont participé à ce tournage, je pense, le verront comme une expérience marquante par le simple fait que tous ceux qui y ont participé devaient être à leur meilleur le temps du tournage à chaque nuit.

King Dave est sans doute un morceau de bravoure ultime. Comment comptez-vous vous mettre en difficulté après ce film ?

Je n’en ai aucune idée. Mais j’ai hâte de l’apprendre.

Question bête : comment se choisit le plan séquence qui deviendra le film ?

La meilleure prise. Tout simplement.

Rares sont les films à voir tenté le plan séquence intégral. Plus rares encore sont les films ayant réussi cette performance. J’ai en tête trois films dans des genres et avec des ambitions différentes : Time Code de Mike Figgis, L’Arche russe d’Alexandre Sokourov et Victoria de Sebastian Schipper. Est-ce que, d’une certaine manière, vous avez étudié ces films ? Et si oui, quelles leçons avez-vous tiré de ces films ?

J’ai évité de regarder ces films lors de la préparation et le tournage de King Dave. J’ai puisé mon inspiration ailleurs.

La difficulté de cette entreprise, au-delà des contraintes techniques, ne se situe pas dans le fait qu’il faut effacer et faire oublier la performance au profit de l’œuvre artistique ?

C’est exactement ça. Il faut que l’importance du propos et la psychologie des personnages soient de l’avant.  De plus, il ne faut surtout pas que le spectateur remarque le plan séquence. Il faut faire comme si le film était monté. Fournir différents plans, différentes tailles de plans à l’intérieur du plan séquence. Il faut aussi donner l’impression qu’il y a des coupes dans le film. C’est très difficile car le montage se fait à même le tournage. Il n’y a pas comme à l’habitude : « on verra ça au montage » !

Que représente la post production sur un plan séquence de cette ampleur ? A cacher certains éléments (du décor ou de la technique), à corriger certains aléas…

Oui, aussi de créer des effets magiques que seul la post production peut vous donner. Le travail du son est aussi très important ainsi que le choix de la musique. Dans le cas de King Dave, il y a plusieurs lieux, plusieurs scènes à l’intérieur du même plan. Ainsi que plusieurs temporalités et même de réalités. Tout ça doit être appuyé par le son et bien sûr, la musique.

Vous êtes-vous fixé une limite justement dans la retouche (afin de ne pas « dénaturer » le plan séquence) ?

Oui.

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Podz sur le tournage de « King Dave » – © Go Films

UNE ŒUVRE

A ce jour, et même si certains de vos films ne sont pas toujours dénués d’humour, vous avez pas (encore) réalisé de comédie. Est-ce par manque d’envie ? De projet ?

On m’a offert des comédies, mais je n’ai pas trouvé le parfait véhicule à ce jour. Ce n’est pas par manque d’envie, mais bien de projets !

Comptez-vous un jour aborder ce « genre  » ?

Peut-être si le bon projet se présente.

Vos films ont des formes très différentes. Et pourtant votre filmographie est cohérente, traversée par des thématiques récurrentes. Vos films abordent toujours la violence (à travers notamment une réflexion sur l’image), la culpabilité et l’absence. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ces thématiques ? Pourquoi une telle obsession pour ces réflexions ?

Je pense que ces thématiques sont ce qui nous rend profondément humains. Et mon sujet de prédilection est l’être humain dans toute sa beauté et sa laideur.

J’ai le sentiment que, pour vous, une image sera toujours plus puissante qu’une ligne de dialogue.

Nettement. J’adore la communication directe d’une image. Elle va droit au cœur. Et reste dans la tête longtemps après la fin du film.

Les cinéastes québécois sont actuellement en pleine bourre à l’international. Denis Villeneuve, Martin Villeneuve, Jean-Marc Vallée, Xavier Dolan sont reconnus dans les festivals étrangers et développent des « grosses productions ». Comment expliquez-vous ce boom du cinéaste québécois ?

Je pense que nous faisons de très bons films.

Quel regard portez-vous sur la production cinématographique québécoise actuelle ?

Je pense qu’elle est en danger. Car les gens qui donnent les subventions veulent de plus en plus financer des projets qui font du profit. Qui cartonnent. De cette façon on encourage moins les talents un peu plus obscurs. La relève. Les petites perles qui de film en film vont croître.

Y a-t- il des projets que l’on vous a proposé que, rétrospectivement vous regrettez de ne pas avoir réalisé ?

Non.

Vous avez travaillé en France pour la série Xanadu. Que retirez-vous de cette expérience française ? Est-ce un bon souvenir d’avoir tourné en France ?

Ce fut un très bon souvenir. J’en garde des amitiés profondes et c’était très rafraîchissant de travailler avec une nouvelle équipe, Découvrir de nouveaux comédiens.

Pour Xanadu, on est venu vous chercher pour votre oeuvre, votre savoir-faire, votre style. Est-ce que, malgré tout vous avez dû « adapter » votre style ?

Pas vraiment. J’ai adapté mon style au propos de la série, mais c’est tout.

Vous enchaînez les films à une cadence régulière. J’en conclus que vous êtes déjà en train de réfléchir à votre prochain projet… ou vos prochains projets. Pouvez-vous en parler ?

J’aime mieux vous réserver la surprise !

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements à Podz pour sa disponibilité