Interview – Denys Arcand : « Je fais des films pour le plaisir »

Auteur du film culte Le déclin de l’empire américain, oscarisé et césarisé pour Les invasions barbares, lauréat du Prix du jury de Cannes pour Jésus de Montréal, Denys Arcand est de retour avec La chute de l’empire américain.

À la fois thriller et fable morale autour de l’argent, le film suit Pierre-Paul, titulaire d’un doctorat en philosophie, témoin d’un braquage qui tourne mal, le laissant seul devant deux sacs contenant 12 millions de dollars. Sans réfléchir, il les prend. Désormais traqué par la police et par la pègre, liée à cette somme faramineuse, ce jeune homme à la morale rigide confrontée à ces circonstances exceptionnelles est confronté à cette question impossible : que faire de ce butin ?

0613127.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxÀ l’époque du tournage, le film se nommait « Le triomphe de l’argent ». Pourquoi l’avoir changé au final ?

En cours de montage, j’ai commencé à douter de ce titre. Pour deux raisons. La première est mystérieuse : les gens semblaient ne pas le retenir. Ils disaient « Ouais, ton film sur l’argent… « La victoire de l’argent »… « L’argent triomphe »… » Cela avait l’air confus. Ou alors ils disaient carrément que l’argent ne les intéressait pas, qu’ils ne voulaient pas du tout en entendre parler. Le loup de Wall Street les en avait déjà écœuré. J’ai donc commencé à angoisser. J’avais peut-être un mauvais titre… Or au cinéma, cela peut être catastrophique. Certains films se plantent simplement à cause de ça. Margin Call, qui traite d’ailleurs aussi de cette question, est éblouissant mais n’a pas du tout marché. Les gens ne savent pas ce qu’est un « margin call », un « appel sur marge ». Cela ne parle qu’à ceux qui connaissent déjà le sujet. C’est dommage car c’est sans doute le meilleur film sur Wall Street. Je me suis donc dit qu’il fallait que je change de titre. Par ailleurs, j’avais fait Le déclin de l’empire américain et je me rappelais le livre d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, un essai obligatoire lorsqu’on étudie l’histoire… Ce titre bouclait la boucle, d’une certaine façon.

Au final, le film raconte moins cette chute qu’il ne cesse d’observer les déliquescences morales de cette chute déjà effective…

Je suis intimement convaincu que les États-Unis, qui ont connu leur apogée en 1945, sont sur une pente descendante plus rapide que celles des Romains ou de celui de l’empire français ou britannique. Cela va vraiment vite. Le pays s’effondre sous nos yeux, il est ingouvernable. Les Démocrates ne savent pas qui opposer à Trump. En fait, la guerre de sécession n’a jamais été résolue. Le Sud a juste été vaincu par les armes. S’il pouvait rétablir l’esclavage, il le ferait dès demain. La droite dans ce Sud, qui parle toujours de Jésus et de la bible, est armée avec des fusils d’assaut…

1Le film nous amène à nous confronter à notre propre jugement moral. Sommes-nous d’accords avec ceux qui volent, avec au final, peut-être, de bonnes intentions ou avec les autorités, qui œuvrent pour la collectivité ? C’est une position non pas floue de votre part mais quasiment provocatrice, sans aucune forme de cynisme…

Au départ, Pierre-Paul vole des voleurs. Les 12 millions qui sont là dans les sacs appartiennent à la pègre. Il ne braque pas une banque, une société ou un individu. C’est de l’argent amassé par des dealers qui ont vendu des doses d’héroïne et de cocaïne. La pègre l’a donc d’une certaine manière volé à de pauvres gens. Prendre cet argent, c’est voler la pègre. Donc que faites-vous quand vous tombez dessus ? Vous téléphonez à la pègre ? À la police ? Or, et c’est dit dans le film, quand cette dernière récupère des sommes dans ces circonstances, elle en garde la moitié pour ses services, lesquels, même s’ils sont moins pires aujourd’hui qu’au moment où j’ai tourné, restent douteux. Connaissant cela, vous voulez vraiment leur donner 6 millions de dollars ? À une plus large échelle, les gouvernements d’un bord ou de l’autre gaspillent notre argent dans toutes sortes de folies invraisemblables. Donc vous voulez donner cette somme d’argent au gouvernement ? Pourquoi au final ne pas le garder et en disposer soi-même ? C’est le dilemme moral au cœur du film.

Certes, mais le protagoniste principal devient par la force des choses ou par sa décision lui-aussi un voleur !

C’est justement ce qui est intéressant : il n’y a pas de solution simple. Vous pouvez être en désaccord avec lui ou en accord avec la police. Mais même ces derniers… J’ai eu pleins de conversations avec des policiers. Ils disent qu’ils sont les gardiens de la paix. Ce ne sont pas eux qui font les lois, ils ne sont pas parlementaires ou ministre de la justice. Ils maintiennent le couvert sur la marmite. C’est ça leur rôle. Ils ne veulent pas mettre des gens en prison mais juste, comme dans le film par exemple, que la guerre ne se déclenche pas entre la pègre italienne et les motards. La paix, ils veulent la paix.

C’est aussi un film qui ramène toujours le spectateur à ces êtres démunis, laissés pour compte. Il se termine d’ailleurs là-dessus. C’était important de clôturer cette fiction sur des images crues de pur réalisme, de réalité ?

Oui c’était fondamental. Parce que si vous évoquez l’argent, il faut parler des gens qui en ont trop et des gens qui n’en ont pas du tout. Et puis je voulais aussi établir au départ que mon héros Robin des bois soit un homme bon, qui aime les sans-abris. Quand La chute commence, on voit qu’il a un copain vendeur d’un journal de rue. Il n’oublie personne. C’est fondé sur une réalité : je suis devenu copain avec un gars qui vend un journal de rue à Montréal, baptisé « L’itinéraire« . Il est vendu 3 dollars, la moitié revient à l’organisation, l’autre au vendeur. Avec ça, des gens réussissent à avoir un petit salaire, leur permettant de se payer un petit appartement, pas du luxe, mais au moins un toit sur leur tête. Il y avait un vendeur assez populaire dans le coin où j’habitais. Je passais des heures avec lui, à l’écouter. On parlait de toutes sortes de sujets. Je me suis dit très vite qu’il était vraiment un personnage. Et puis pendant le tournage, j’ai découvert les Inuits, couchés ici ou là… Au montage, on s’est dit qu’ils avaient pleinement leur place. Et que cette place était à la fin. Parce qu’il ne faut jamais oublier que ce sont eux dont on parle réellement.

cddd1f85def4886320d2e61478635770Cela rappelle un peu un de vos précédents films, Joyeux calvaire…

C’est là où la première fois où j’ai… J’ai fait Joyeux calvaire par hasard. Ce n’était pas un choix… Claire Richard, la femme de Réjean Ducharme (ndlr : célèbre auteur et scénariste), était bénévole dans des foyers. Elle y travaillait tous les midis, elle y servait la soupe. Les personnes lui parlaient, lui racontaient des trucs. Quand elle rentrait chez elle à la Petite-Bourgogne, dans le Sud de Montréal, elle notait tout. À un moment donné, elle a eu 300 pages ! Elle est allée les porter au directeur des programmes de Radio Canada en disant qu’il devrait en faire une émission ou un film. Ce directeur, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a envoyé ce paquet de notes pour savoir ce que j’en pensais. Il n’y avait aucune structure, je ne savais pas quoi en faire. J’ai pensé à ça tout un week-end et ça m’a hanté. C’était d’une profondeur. C’était la misère humaine qu’on ne soupçonne pas. J’ai alors appelé Claire et Réjean, mais c’était compliqué car ce dernier ne voulait voir personne. Et puis ils n’étaient pas très riches, n’avaient pas d’auto. Alors j’ai dit à Claire que j’irai la chercher pour travailler chez moi. Donc j’allais la prendre tous les matins après que Réjean soit parti et je la ramenais avant qu’il ne revienne. Mais ce fou furieux m’a aidé à faire ce film ! Quand Claire revenait le soir chez elle, Réjean regardait et faisait des remarques. Quand elle revenait le lendemain chez moi, elle me communiquait ses commentaires. Donc, même si on ne s’est jamais vus et jamais dit un mot, car il ne voulait parler à personne, il en est un coscénariste ! Puis il y a eu le tournage dans les refuges. J’y ai rencontré des gens extraordinaires et merveilleux, avec une générosité… Cela m’a beaucoup… Cela m’a modifié. Je n’ai plus jamais regardé les itinérants de la même manière. J’ai commencé à les aider, j’ai participé à des campagnes… La chute de l’empire américain reflète forcément ça aussi.

Dans votre dernier film, il y a aussi ce rappel, peut-être inconscient, à vos débuts. C’est aussi cela qui fait de La chute non pas une œuvre somme mais une forme d’introspection sur vos films, à la fois inscrits dans le temps et traversant les époques…

On pourrait simplement titrer chaque film : « Cette époque dans laquelle nous vivons. » Tous mes longs métrages font partie de ça, de cette « comédie humaine. » Je ne fais pas toujours le même film mais mon attitude face à un nouveau film est toujours la même. C’est quelque chose qui se passe en moi, là où j’en suis rendu et les gens autour de moi.

3291218d2e700459bfca9cb3f68104b9Il y a une vraie volonté d’introspection. Sans aigreur…

Il n’y a jamais d’aigreur ! Je n’en ai pas. Je pense qu’il y a deux raisons à cela. Ce qui amène l’aigreur chez un cinéaste, c’est le manque de succès constant. Moi, j’ai eu de la chance. Si tous mes films n’ont pas eu du succès, loin de là, j’en ai eu assez pour continuer. Je peux toujours en faire un autre sans grande difficulté. En outre mes films ne coûtent pas cher, ils sont tournés rapidement et ne dépassent jamais le budget… Pour un producteur, ces données comptent. Si vous êtes Michael Cimino et que vous faites La porte du Paradis, votre vie ne va pas être facile… Je suis quelqu’un de raisonnable, je fais des petits films, sans costumes, dans des décors naturels, faciles à produire. Et dans mon cas, il y a un phénomène qui a commencé il y a 10 ou 15 ans, et qui s’est amplifié dans les dernières années, c’est l’amour du public. Un jour, avant le tournage de ce film-ci, je suis à l’épicerie, je choisis des oranges. Et puis une dame passe à côté de moi et me dit « On attend. » Je ne sais pas si elle me parle des oranges donc je lui dis « Pardon » et là elle me répond « On attend, là » et puis elle part. Je vis pleins de petits trucs comme ça tout le temps. Je serais vraiment un crétin si j’étais amer, parce que c’est extraordinaire de recevoir cet amour des gens. « On attend » signifie « On attend votre prochain film. Quand est-ce que vous le faites ? » Hier soir, il y avait une projection au Cinéma des Cinéastes, la salle était pleine. Une personne m’a dit « Je sais pas si vous savez ce que vous signifiez pour moi. J’ai vu Le déclin de l’empire américain 40 fois. Les invasions barbares 10 fois. Celui-là, je vais le revoir ! Votre cinéma fait partie de nos vies. » Si on est aigri avec ça, il vaut mieux quitter ce monde !

Est-ce que, arrivé à ce point de votre carrière et après toutes les récompenses, on ne se sent pas « libéré » de toute pression, de toute obligation de prouver ? Non pas qu’il ne faille pas donner son meilleur, mais qu’il reste juste le plaisir de faire du cinéma…

Il y a toujours une forme de pression. Un film, ce n’est jamais simple à faire. Il y a toujours des difficultés, il ne faut pas se tromper de comédiens, il faut la bonne équipe… Mais oui, désormais je fais des films pour le plaisir. Juste le plaisir. Mon avenir est assuré. Ma fille a 23 ans, elle est à l’université. Aujourd’hui, c’est juste le plaisir de faire du cinéma qui prime. Donc autant le faire le mieux possible. Je n’ai pas de pression. Aucune. Et comme je dis toujours : tous les prix que je pouvais gagner, je les ai gagnés. J’ai trois César, vous voulez que j’en gagne quatre ? Ce n’est pas nécessaire.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 15 février 2019 à Paris

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Interview – Sophie Dupuis (Chien de garde) : « Je suis une réalisatrice qui aime faire des films qui bougent constamment »

(Cette interview a d’abord été publiée dans le numéro 79 de Cinemateaser)

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice Sophie Dupuis signe un coup de maître. Elle transcende une intrigue convenue (une famille dysfonctionnelle, un frère chien fou…) par la seule force de son cinéma et l’interprétation de comédiens tout à fait majestueux. Là réside la force du 7ème art…

2201015.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxLa famille est généralement vue comme un bloc sur lequel on peut se reposer. Dans votre film, c’est justement quelque chose qui peut nous entraîner vers le fond.

C’est exactement ce dont je voulais parler. La famille, c’est souvent un repère, quelque chose qui nous fait du bien, qui nous donne de l’amour et parfois nous emmène dans beaucoup de souffrances, de difficultés… Plusieurs familles peuvent avoir des relations toxiques. Je voulais que celle-ci soit un peu une prison, malgré l’amour qui les lie. Mais justement cet amour-là pousse JP (ndlr: incarné par Jean-Simon Leduc) à se demander sans cesse s’il doit quitter cette famille et comment il doit sauver sa peau. Mais il ne peut pas les quitter, il les aime trop.

Vous parlez de prison. Cette notion d’enfermement se retrouve dans les thématiques : la famille, les émotions… Mais aussi à l’image : on est enfermé dans le quartier, dans l’appartement. On a même l’impression parfois que la caméra, toujours en mouvement dans un cadre strict, se cogne toujours sur les bords…

Je voulais vraiment faire vivre quelque chose de physique, qu’on sente l’oppression de mes personnages, que le spectateur se sente autant étouffé qu’eux. On y parvient avec le rythme du film mais aussi en grande partie avec la manière dont on les a filmés. On les enferme dans cet appartement découpé d’une façon un peu bizarre. Donc oui c’était un but. Et de ce que j’entends des nombreux spectateurs avec lesquels j’ai pu discuter, les gens ont vraiment cet effet d’étouffement, d’oppression.

3531054.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxCes deux frères ne se ressemblent pas. Et la manière dont vous les filmez ne se ressemble pas. Votre caméra est toujours très proche de JP. Elle laisse plus de libertés dans le cadre à Vince…

Cela s’est sans doute fait naturellement. Vincent (ndlr : incarné par Théodore Pellerin) est beaucoup dans le mouvement alors que JP vit les choses plus intérieurement. On n’a pas un découpage vraiment très précis : je laisse mon directeur photo y aller selon la scène. C’est lui qui la vit avec les acteurs. Cela s’est donc sans doute fait naturellement avec Vincent parce qu’il fallait lui donner de la place pour vivre, être en mouvement. Il bouge tout le temps, il est explosif, imprévisible donc la caméra n’a pas le choix que d’être avec lui.

Votre caméra semble toujours essayer d’aller chercher quelque chose dans la tête de JP alors que l’accès à Vincent semble impossible…

Vincent est vraiment un personnage imprévisible. Même moi, je n’ai pas vraiment d’accès.

Les troubles de comportement de Vince ne sont jamais explicités. Le fait de ne pas les diagnostiquer était une manière de ne pas rester enfermé dans un symptôme ?

Avec Théodore, on a décidé de ne pas mettre un mot sur ses maux. On ne voulait pas se contraindre avec des symptômes précis. C’est aussi un tabou au sein de sa famille. Ils savent tous qu’il y a un problème mais ne veulent pas savoir exactement ce que c’est. Vincent est comme je l’ai imaginé. Je ne connais pas sa maladie mentale et je ne l’ai pas identifié.

Justement , la famille ne se parle pas vraiment. Elle ne se dit jamais les choses…

Cela revient souvent dans plusieurs familles que j’observe. Il y a des tabous qu’on ne préfère pas mentionner parce que cela briserait une dynamique finalement fonctionnelle. J’avais entendu parler d’une mère qui venait d’apprendre que son fils, avec qui elle avait une relation très forte, était collecteur. Elle a décidé de complètement ignorer cette réalité-là, de ne jamais lui en parler, de ne pas le confronter, par peur sans doute de perdre leur belle relation. Cette histoire m’a inspiré Chien de garde.

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Les moments de violence physique sont impressionnants mais ce sont les silences pesants qui étourdissent…

La violence physique est une chose. La violence psychologique en est une autre et peut avoir un impact tellement plus profond sur la durée. Chez beaucoup de personnes, l’origine de la violence est causée par la frustration ou l’insatisfaction.

Une phrase m’a terrifié dans le film. Elle est prononcée par la mère qui dit à JP au sujet de Vincent : « Ne me laisse pas toute seule avec lui ». A ce moment, JP et sa mère savent que Vince est toxique.

JP a un certain contrôle sur son frère jusqu’à une certaine limite. La mère non, elle ne fait que le subir. Elle a besoin de son « chien de garde ». C’est ça au final la « famille prison ». La famille est son repère, elle a personne d’autre. Même si tous leurs problèmes viennent de là, ils vont toujours y retourner. Cela prend énormément de courage de quitter tout cela. JP ne le fait pas de gaieté de cœur. Il sent qu’il est en danger avec Vincent, la mère aussi et c’est pour cela qu’elle se réfugie dans l’alcool pour essayer de le fuir.

Vincent est insupportable mais on ne peut pas s’empêcher de l’aimer…

C’était un grand défi. Au début de nos 5 semaines de répétition, Jean-Simon et Maude m’ont demandé  « Pourquoi on l’aime Vincent ? Pourquoi son frère et sa mère restent auprès de lui ? » C’est vrai qu’à la base, il était surtout désagréable. On a donc travaillé à le rendre attachant pour jouer avec cette contradiction. La scène où il s’attaque à sa mère était écrite comme ça, avec toutes ces actions mais Théodore y a insufflé toute cette tendresse, cette volonté de rendre sa mère heureuse sans trop savoir comment. Vincent ne veut pas faire de mal aux gens qu’il aime mais il le fait, par maladresse, parce qu’il ne sait pas comment gérer ses émotions et ses impulsions. Pendant nos répétitions, il fallait trouver cet amour au sein de cette famille pour qu’on croie qu’ils ne sont pas capables de se lâcher.

7c1325993e904812e43e28b7601074ddLes personnages ne donnent jamais l’impression de devancer l’intrigue. Ils la font vivre…

Ce film représente à peine quelques jours dans leurs vies. Mais dans ce court laps de temps, il se passe tellement de choses. Au final les personnages sont aussi surpris que peuvent l’être les spectateurs. Mais le rythme du film, c’était vraiment pour moi une priorité. Je suis une réalisatrice qui aime faire des films qui bougent constamment. Un de mes objectifs quand je fais un film, c’est qu’il n’y ait pas de pause, pas de moment pour se poser.

Venons-en à vos influences.  J’ai senti qu’il y avait un vrai lien avec Animal Kingdom…

Au niveau scénaristique, Animal Kingdom est une référence constante pour moi. La mère, les fils, les relations malsaines, la manipulation… Mais je suis un peu gênée par cette question parce que je ne suis pas une réalisatrice d’influences. C’est davantage de l’ordre de l’intuition. Je ne montre par de films à mon directeur photo, c’est surtout une question de feeling. Mais un film m’a fait comprendre quel cinéma j’avais envie de faire : Les Crimes de Snowtown de Justin Kurzel. J’avais été impressionnée par le fait de vivre un film physiquement.

Élargissons le propos aux cinéastes québécois. Xavier Dolan, Denis Villeneuve et Jean-Marc Vallée dominent le monde du cinéma et de la télévision. Cela tient à quoi cette incroyable réussite ?

Je ne sais pas mais c’est vraiment réjouissant. Je vais avoir de la misère à répondre à cette question parce que j’aimerais moi-même savoir comment ils se sont rendus aussi loin. Mais je pense que ce sont des gars qui ont su défendre leur vision du cinéma. Denis Villeneuve fait des films aux Etats-Unis qui obligent les spectateurs à être très actifs. Je trouve ça audacieux de s’attaquer au cinéma américain de cette manière-là. Quand Vallée commence à tourner Dallas Buyers Club avec des performances d’acteurs comme ça… J’imagine qu’il y a des gens qui ont eu un peu peur au début de voir Jared Leto ainsi, de le voir approcher un personnage de cette manière-là. Et puis sa façon de filmer, juste en lumière naturelle… Ce sont des gens qui sont arrivés et qui se sont imposés avec leur regard et leur cinématographie. Je pense que cela a été apprécié, aussi parce que c’est ça qu’on apprécie dans les artistes. Ils arrivent avec leurs couleurs. Ils ne se sont pas fondus dans le moule. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles ils « dominent  le monde » comme vous dites.

3615429.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgOn me répond aussi souvent que les cinéastes québécois sont appréciés à Hollywood car ils savent très bien et très vite travailler avec peu de moyens.

Je n’en doute pas ! On fait des films avec tellement peu d’argent. Chaque film québécois est un petit miracle. Chien de garde a été fait avec 1,6 million de dollars. C’est rien. Cela nous oblige à nous débrouiller. Et l’équipe doit être extrêmement généreuse. Ils font leur métier mais on leur en demande énormément. Quand ils décident de travailler sur un film, c’est souvent parce qu’ils l’aiment et qu’ils y croient. On sent toujours de leur part un mouvement de soutien. On fait ça tous ensemble, vraiment. Et ça crée des équipes soudées. Pour nous c’est très important de fédérer les gens et les énergies et de les embarquer avec nous pour les bonnes raisons. J’imagine que Villeneuve, Vallée et Dolan sont arrivés aux Etats-Unis aussi avec cette façon de travailler, cette façon de collaborer avec les autres.

En tant que réalisatrice, en outre en course pour la nomination aux Oscars, vous êtes devenue une sorte de porte-parole au sein de ce monde encore majoritairement masculin. Pourtant cette étiquette vous dérange un peu. Pourquoi ?

C’est comme si on m’imposait un peu ce statut ! Bien évidemment d’une certaine manière cela me fait plaisir mais je suis un peu ambivalente. Il faut absolument continuer à en parler. Clairement il y a encore du travail à faire même si nos institutions ont pris des mesures au Canada pour encourager par exemple les producteurs à travailler avec des femmes. Nombre d’entre elles sont très présentes dans le milieu du court-métrage et sont prêtes à passer au long. Mais je pense aussi qu’il faut commencer à banaliser la chose. Si on souligne toujours que c’est un exploit pour une femme de faire un film, on annule un peu la portée.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 1er octobre 2018

Interview – Robin Aubert (Les Affamés) : « Faire un film de zombies c’est retrouver le plaisir du jeu, de l’enfance »

Une version de cette interview a été publiée dans le numéro 73 de Cinemateaser.

Malheureusement inconnu en France, le réalisateur québécois Robin Aubert est pourtant un auteur majeur du 7ème art avec des œuvres aussi déstabilisantes que puissantes comme Tuktuq, A l’origine d’un cri ou encore A quelle heure le train pour nulle part. Avec Les Affamés, disponible en France via Netflix, il livre un film de zombies qui respecte autant qu’il pervertir le genre…

afficheLe film de zombies est un genre en soi, très codifié. Jusqu’où peut-on jouer, tordre ou pervertir son imagerie ?

Je ne sais pas, je ne suis pas un spécialiste du genre « zombies » en tant que tel, donc pas nécessairement gangréné par ce qu’il faut ou ne faut pas faire. Ceci dit, l’idée de faire un film de zombies c’est qu’il ressemble à un film de zombies. En aucun cas je me suis dit « Tiens, je vais réinventer le genre. » Pas du tout.

Vos zombies courent, ce n’est pas une première mais c’est assez rare. Ils sourient, semblent ressentir, se réunissent autour de totems qu’ils ont construit. On a presque l’impression que l’enveloppe corporelle n’est pas l’unique vestige de leur existence…

Je voulais que mes zombies s’apparentent aux Humains. Les Affamés savent qu’ils sont infectés et voués à cette errance mortifère à jamais. Or, il y a quelque chose à l’intérieur d’eux qui n’est pas tout à fait mort. Certains gestes sont innés, comme s’ils se rappelaient ce qu’ils étaient avant d’être infectés. Ils tentent donc inconsciemment de se créer une nouvelle société. Peut-être. 

Dans le genre, l’humour est souvent un contrepoint un peu pince-sans-rire, parfois méta. Dans votre film, il est parfois purement frontal, parfois plus subtil, mais toujours présent. Au départ, cela peut paraître déstabilisant mais cela permet de diffuser autre chose dans « un film de zombie ». Pourquoi cette volonté d’insérer cet humour, non pas constamment, mais absolument ?

Parce qu’il n’y a pas plus humain que l’envie de rire, même dans le drame ou l’horreur. C’est ce qui nous définit, nous démarque des animaux. C’est ma manière de dire que je crois encore en l’Humain malgré ses tares. Quand tu te retrouves en Égypte devant un fermier Nubien qui t’invite à prendre le thé dans sa hutte, ce n’est pas la langue qui nous unit, ni la culture. C’est souvent par les signes et surtout l’humour que la communication passe. C’est la même chose dans une tribu sur l’île de Palawan ou dans un café de Valladolid. C’est pour ça que j’aime les films de Fellini, Lynch, André Forcier ou Roy Andersson. L’humour n’est jamais exclu. À mes yeux, c’est beaucoup plus anthropologique comme point de vue que ceux qui tentent de recréer la réalité en évitant toute part de légèreté, quelle qu’elle soit.

Quand tu te retrouves en Égypte devant un fermier Nubien qui t’invite à prendre le thé dans sa hutte, ce n’est pas la langue qui nous unit, ni la culture.

Les films ou les séries liées aux zombies sont souvent fondées sur la variation autour de cette répétition : un survivant finira toujours par se faire mordre par des zombies. Peut-on s’échapper de ce schéma immuable ?

L’idée de faire un film de zombies s’apparente à l’enfant qui joue au cow-boy autour de l’école ou à La Planète des Singes avec ses voisins. Il y a toujours des têtes qui tombent jusqu’à ce qu’il en reste une seule. Faire un film de zombies c’est retrouver le plaisir du jeu, donc de l’enfance.

956dda660c72f93f59285ad0429256beIl y a aussi dans votre film cette notion de mouvement et de non mouvement. Et ce non mouvement, notamment des zombies, est parfois plus flippant, gênant qu’une horde de zombies courant derrière ou poursuivant un survivant.

Cette idée me vient de la solitude des fantômes. Il faut réussir à observer un fantôme pour comprendre qu’il est statique, qu’il cherche une sortie même s’il sait qu’il n’y en a pas. Il est statique parce qu’il divague. J’ai beaucoup de respect pour les fantômes. Ils me font réellement peur.

Les femmes ont parfois tendance dans ce genre à jouer le second rôle ou un rôle de faire-valoir, de créature en danger ou de créature sexuelle. Pas dans votre film.

Tu n’es pas le premier à me poser cette question. Comme si tout était intentionnel quand on introduisait dans femmes fortes dans un film. Ces femmes sont les seules que je connaisse. Je ne connais pas ces nunuches de service qui se mettent à poil alors que la menace est éminente. Les femmes que je connais prendraient la machette dans le garage et trucideraient le plus de zombies possible.

Les femmes que je connais prendraient la machette dans le garage et trucideraient le plus de zombies possible.

 

Dans ce genre, il y a cette facilité à montrer le gore et une attente évidente du spectateur pour ces moments. Comment on les aborde ? Y a-t-il un moment où on se dit « là il faut absolument le montrer »  et un autre où on se dit « je pense que c’est plus fort de ne pas montrer » ?

C’est toujours une question de dosage. Si on ne se fie qu’à l’attente du spectateur, on se goure royalement. La même chose avec le nombre de têtes explosées. S’il y en a trop, l’effet de surprise s’annule. En générale, je préfère ce que je ne vois pas à ce que je vois. Marche en forêt et écoute. Tu verras qu’un son peut te faire peur, mais ce même son, si tu le rattaches à une forme, elle est démystifiée. Donc, ça tue le mystère et l’imagination.

Un film de zombies est un film tout court. Il doit y avoir un propos, une direction, un auteur… On a parfois l’impression que cette étiquette de « film de genre » prend le pas sur la notion d’ »auteur »…

Je suis tout à fait d’accord avec toi. En fait, depuis le début de tes questions, je suis d’accord sur ce que tu avances.

Le cinéma de genre a toujours existé mais depuis quelques années, il obtient une vraie reconnaissance. En France, Grave a été nommé aux Césars. Get Out aux Oscars aux Etats-Unis. Les Affamés a remporté de nombreux prix. A quoi tient cette reconnaissance « tardive » ?

À ceux qui ont frayé le chemin avant nous. Alfred Hitchcock, Mario Bava, David Cronenberg, Georges Franju, Alejandro Jodorowsky, Dario Argento, George A. Romero, John Carpenter, Virginie Despentes…ils sont plusieurs.

Avons-nous enfin dépassé cette réserve critique à propos des films de genre ?

Bien sûr que non…mais on s’en fout.

Dans les remerciements, vous remerciez George A. Romero. En quoi son cinéma a influencé, au-delà de l’envie initiale, Les Affamés ?

Romero nous a initié à un autre monde. Un monde qui prend ses origines en Haïti, un pays que j’ai visité en famille alors que j’avais 10 ou 11 ans. Tout ça est un peu relié je pense.

Dans Les Affamés, certaines images, impressions me font penser à du Tarkovski…

En fait, Tarkovski est dans pas mal de films que l’on regarde. Tout simplement parce que, lui aussi, fait partie de ceux qui ont transformés les codes au cinéma. Les plans de Tarkovski sont des couleuvres qui se faufilent dans l’herbe du temps. Seulement, il faut savoir reconnaitre son talent sans vouloir le copier. C’est une des raisons pour laquelle j’ai détesté The Revenant de Iñárritu.

Les plans d’Andreï Tarkovski sont des couleuvres qui se faufilent dans l’herbe du temps.

Le zombie est souvent une métaphore. Il y a souvent un sous-texte social ou politique dans ce genre. Dans votre film, il vous permet de parler de quoi ?

Beaucoup de choses et peut-être rien à la fois, mais pour le plaisir du spectateur, je vais lui laisser l’opportunité de répondre à ma place. Après une projection, une dame m’a dit qu’elle n’avait pas compris le sens de mon film. Je lui ai tout simplement dit qu’il s’agissait de quelques survivants qui se sauvent des zombies. Voilà. Si tu ne vois pas de sens autre que ça dans le film, je ne vais pas me morfondre toute la nuit. Ce film ne m’appartient pas, il appartient aux gens. Le spectateur a une responsabilité, ce que les financiers de ce monde tentent de lui enlever depuis des années, celle de réfléchir. De se poser des questions et de choisir d’y répondre ou pas. Au musée, le peintre n’est pas derrière sa toile pour exprimer ses intentions. Il y a un titre, des formes et des couleurs. Rien d’autres. Tu peux décider de t’éloigner ou fixer la chose. C’est ton choix.

a4b39dd99e60ae37008e3b689aa1da5dVous avez choisi le cinéma pour exprimer votre point de vue sur ce qui vous entoure. C’est quoi ce point de vue ?

Il est changeant, constant, malléable, contradictoire si j’ai l’écoute nécessaire face à quelqu’un qui me fait changer d’avis. Mon point de vue, c’est la dame qui passe dans la rue avec son carrosse et qui m’inspire un poème. Mon point de vue, c’est mon film Tuktuq tourné au Nunavik sur l’exploitation minière. Des compagnies étrangères qui viennent saccager le territoire pour que le gouvernement Libéral s’en mette plein les poches. Ma pensée se transforme en côtoyant les Inuits et leur culture. Le point de vue dépend toujours de ton degré de curiosité.

Mon point de vue est changeant, constant, malléable, contradictoire si j’ai l’écoute nécessaire face à quelqu’un qui me fait changer d’avis.

Les Affamés est disponible en France via Netflix. Il existe encore une vraie résistance au cinéma via les plateformes de streaming, encore cette petite musique consistant à dire : ce n’est pas vraiment un film/du cinéma car il n’y a pas l’expérience de la salle. Le comprenez-vous ?

Je le comprends très bien. Il y a de petites boites de distribution qui font un travail monstre pour promouvoir le cinéma d’ici et d’ailleurs. La manière de distribuer un film risque de changer considérablement d’ici quelques années, mais on ne peut ignorer les nouvelles plateformes. C’est aller à contre-courant de quelque chose d’inévitable. Un peu comme le numérique versus la pellicule. J’ai tourné en super8, 16mm, 35mm, Hi8, numérique. À mes yeux, le format n’a jamais été une barrière. La grandeur de l’écran non plus. C’est le propos qui compte. Faire du cinéma, c’est avoir l’urgence de le faire. Le cinéma direct nous l’a prouvé. Agnès Varda et Robert Morin aussi. Enfant, je n’avais pas accès aux salles de cinéma. On y allait une fois de temps en temps en famille, mais c’était ce qu’on appelait « une sortie ». La raison pour laquelle je suis devenu cinéaste c’est parce que j’ai eu la chance de regarder des films qui passaient à la télé. Toutes sortes de films : des Leone, en passant par Roger Corman, Zeffirelli, Enzo Barboni, George Pal, Carpenter, mais aussi les Louis de Funès et les Pierre Richard, donc Jean Girault, Gérard Oury, Francis Veber. Sans ses films, je ferais autre chose aujourd’hui. Netflix et les autres plateformes feront naître de jeunes cinéastes qui auront accès au cinéma afghan, islandais, québécois, norvégien. On aura peut-être la chance de découvrir plus facilement les prochains films d’Ana Lily Amirpour et Audrey Estrougo. Ce serait mentir de dire que j’ai découvert les Béla Tarr et Kaurismaki de ce monde par l’entremise d’une salle de cinéma. Je suis rentré dans leur monde par les vidéoclubs de mon quartier. Évidemment, par la suite, tu te déplaces au cinéma pour aller voir Le Cheval de Turin ou Le Havre, mais sans Damnation et Leningrad Cowboys go America, je n’aurais peut-être pas eu l’intérêt. Lorsque la télévision est arrivée, on a prédit la mort du cinéma. Le cinéma est encore là. Il n’a pas peur, lui. Ce sont ceux qui font du fric à ses dépens qui ont peur. Le cinéma est plus fort que quelques comptables. Ce que la télé n’enlèvera jamais au cinéma c’est sa profondeur. Il y aura toujours des salles pour montrer cette poésie.

Comment se porte le cinéma de genre au Québec ?

Il faut que j’aille chercher les enfants à la garderie. J’ai besoin d’être dans un état d’allégresse. Dehors, l’hiver a habillé les arbres de sa neige, c’est beau.  Et puis, la ratatouille cuit tranquillement sur le fourneau. Ça sent l’aubergine et la tomate. Il me reste quelques épices à rajouter, mais je pense qu’elle va être mangeable.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 13 mars 2018

 

 

Interview – Louis Morissette: « J’adore détester mon personnage de Plan B »

Rencontre avec l’acteur, producteur et scénariste (entre autres) Louis Morissette, la star de la série Plan B, diffusée sur la plateforme Series Plus…

Affiche - Copyright KO TVAu-delà du postulat de science-fiction, la série est avant tout l’histoire d’un couple en crise…

Je ne suis pas particulièrement fan de science-fiction. Les choses qui me touchent généralement à la télévision ou au cinéma ont un traitement assez réaliste. Il faut que les questionnements du personnage aient un écho en moi, dans ma vie. C’est aussi pour cela que l’histoire de ce couple me parlait. On a tous en nous cette question : « Et si je pouvais changer quelque chose, reprendre une phrase… ? » Est-ce que ce serait différent ? Oui. Est-ce que ce serait mieux ? Pas nécessairement.

Le film « Le Mirage » de Ricardo Trogi, que vous aviez co-écrit et dans lequel vous jouiez, était déjà centré sur un personnage en crise existentielle…

80% des fictions qui tournent autour d’un personnage en remise en question ! Je n’invente rien. Le Mirage est centré sur un personnage arrivant à la quarantaine et qui regarde autour de lui en se disant « Tout ça pour ça… » Plan B est fondé sur un protagoniste plus jeune, qui construit quelque chose, qui veut, qui cherche cette espèce de contrôle absolu sur sa destinée, son emploi, sa vie de couple, le bonheur de sa famille… A jongler avec toutes ces balles, il y en a toujours une qui finit par s’échapper. L’un est dans l’analyse, l’autre davantage dans la construction de sa vie. Dans Plan B, l’introspection vient beaucoup plus tard dans la saison. Il y a des similitudes mais pour moi c’est avant tout un hasard. La réflexion est profondément différente.

« Plan B » est un projet au long cours. Il y a eu 8 ans de développement…

Il existe une multitude de raisons créatives à ce délai. Mais la principale, c’est que certains décideurs ont manqué un petit peu de courage. On a souvent entendu cet argument : « C’est trop compliqué, les gens ne suivront pas… » De notre côté, on a toujours pensé que le public était assez intelligent ! La télévision devient de moins en moins un médium pour essayer des choses. Je ne sais pas si cela est lié aux impératifs financiers, si c’est cela qui mène vers cette aseptisation. Mais en ce qui concerne Plan B, je pense qu’il y a eu un manque de courage et de vision.

La télévision devient de moins en moins un médium pour essayer des choses.

Et pourtant vous êtes une personnalité très connue au Québec, susceptible de débloquer des projets sur votre nom…

Le fait que ma notoriété ait grandi au fil des années a justement permis au projet de se réaliser. C’est peut-être cela qui a fait, au final, que le projet a vu le jour. C’est dire…

Parce que le procédé de science-fiction est explicité très simplement, il n’en devient qu’un prétexte pour révéler les personnages…

Le premier épisode permet d’installer cette convention de science-fiction. Dans les 5 suivants, elle devient plus secondaire, juste un outil du vrai drame. On voulait en effet faire en sorte que la série ne s’arrête jamais sur ce gimmick mais se recentre plutôt sur les personnages. Plan B, c’est une quête des émotions. L’idée, c’était aussi de rapidement créer cette connivence entre le personnage principal et le téléspectateur afin que cette relation grandisse au fil des 6 épisodes et au final surprenne. Dès lors, les actes odieux qu’il commet dans le tout dernier épisode n’en ont que plus de force et deviennent même vertigineux parce que le téléspectateur, au fond, comprend la réaction de Philippe. Même moi, je le déteste. Et j’adore ça ! J’adore le détester dans la toute dernière image de la série. (rires)

Ce que dit la série, c’est que l’on peut contrôler les événements mais pas sa nature. De là provient la noirceur de « Plan B »…

C’est sombre ou lucide ? Peut-être vaut-il mieux négocier avec tout le trouble qui nous tombe dessus plutôt que d’essayer de l’éviter ou de le changer. Il faut l’affronter, c’est la meilleure façon de passer au travers.

Peut-être vaut-il mieux négocier avec tout le trouble qui nous tombe dessus plutôt que d’essayer de l’éviter ou de le changer.

Du décalage entre l’omniscience de votre personnage, qui décide de revivre certains moments de sa vie pour les changer, et les autres qui, eux, vivent dans le présent naît une relation déséquilibrée… et très tordue.

C’était aussi un des grands défis d’écriture. D’autant que la série a dans un premier temps été développée pour un format de 12 épisodes. Passer à 6 chapitres ne consiste pas simplement à enlever des éléments. Supprimer un épisode chamboule tout car une seule décision de mon personnage impacte tous les autres personnages. Il a fallu tout réécrire de fond en comble.

Dans le premier épisode, il y a une réplique démontrant toute la sobriété de l’écriture et l’efficacité qui en découle. Au réveil, le personnage de Magalie Lépine Blondeau répond à Philippe après une de ses remarques : « Cela ne me dérange plus ». Ce « plus » montre à quel point ce couple s’est délité au fil des ans…

C’est vrai. Et c’est d’autant plus émouvant que ce couple est tout jeune. Personnellement je trouve que beaucoup de couples devraient juste accepter qu’ils ne sont plus faits pour être ensemble, ne plus croire qu’il faut réussir à tout prix. Il faut se défaire de cette notion d’échec social. La génération de nos parents vivait avec cette pression. Il fallait rester marié, avoir des enfants… bref : il y avait un cheminement considéré comme obligatoire. Or ce n’est pas une obligation. Mais on se retrouve parfois dans une sorte d’engrenage. Mon personnage pourrait tout essayer, sa femme n’est d’une certaine façon déjà plus là. Peu importe le nombre de fois qu’il essaiera de revenir dans le passé, il se trouvera toujours un événement pour les faire trébucher.

Pour votre personnage, sa manière de corriger les événements est aussi une façon de manipuler son entourage. Il révèle une profonde perversion que la série assume pleinement…

Plutôt que d’améliorer son quotidien, Philippe tente de contrôler sa vie, son entourage, le monde autour de lui. Il devient un monstre de contrôle. Pour bien faire fondamentalement… mais cet élan d’altruisme devient au final son pire ennemi.

Philippe, mon personnage dans Plan B tente de contrôler sa vie, son entourage, le monde autour de lui. Il devient un monstre de contrôle.

Dans l’émission humoristique « Et si », il y avait déjà d’une certaine manière l’idée de « refaire » le monde. Vous décaliez notre société très légèrement pour la réinventer…

J’ai commencé mon métier en étant comédien de stand up. Depuis toujours, j’essaie de déconstruire certaines conceptions, certains comportements acquis. Et cela me plaît. J’essaie de toujours questionner les raisonnements selon lesquels telle ou telle chose devrait être faite de telle manière. Actuellement je travaille sur une autre série intitulée Les Simone, écrite principalement par Kim Lévesque-Lizotte. Et elle amène à réfléchir sur ses propres comportements. On se dit qu’on ne sera jamais macho jusqu’au jour où on réalise que certains comportements ou remarques… On réalise qu’on est d’une certaine manière un peu programmé, qu’inconsciemment on considère les femmes comme les filets de sécurité et les hommes comme des chasseurs. Mais c’est le propre de tout créateur selon moi : ils se confrontent à l’ordre établi.

La série « Mes P’tits malheurs », dont vous étiez le narrateur, était une série racontant l’enfance, le passé. Vous êtes obsédé par le temps qui passe…

Oui ! (rires) C’est bien vrai tout cela ! Cette raconte l’enfance de l’auteur Jean-François Léger, qui est un ami depuis 15 ans. On est de la même génération, on a donc vécu d’une certaine manière la même enfance. Mais je ne l’aurais peut-être pas écrite de la même manière. Je n’aime en réalité pas trop revisiter mon passé, mon enfance.

Magalie Lepine Blondeau et Louis Morissette 2 - Copyright KO TV
Magalie Lépine Blondeau

Depuis la présentation de « Plan B » au Festival Séries Mania, on parle d’acquisition et d’adaptation de la série…

Je sors justement d’une réunion où on a évoqué 2-3 gros dossiers à ce sujet. 2 gros français souhaitent en faire l’adaptation, même chose pour le Canada anglophone. On parle aussi d’une distribution aux Etats-Unis. Ça avance, ça avance doucement. Mais je ne suis pas pressé, je veux garder une forme de contrôle sur l’adaptation. Dans le passé, Jean-François et moi avons eu des expériences plus ou moins poussives avec des adaptations où les gens partaient avec de bonnes intentions mais quand les textes nous revenaient, c’était complètement différent. De fait, on aimerait que les autres pays restent très proches de notre écriture et de notre format. Et je veux rester producteur de cela. On est dans la négociation. C’est sûr que si Plan B avait été diffusée il y a 2 ou 3 ans, je serais plus flexible sur les conditions d’adaptation.

En France, la visibilité des séries québécoises est assez pauvre. Soit elles sont adaptées, soit elles sont rares, soit elles ne sont pas diffusées…

Souvent l’adaptation concerne le format de la comédie. Je peux comprendre parce que la comédie est quelque chose de profondément culturel et nous, Québécois, avons peut-être une façon un peu régionale d’écrire notre comédie. Plan B est un drame psychologique. Je ne comprendrais pas qu’un auteur ou un producteur français me dise qu’il doive complètement réécrire la série.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 8 mai 2017

Interview – Stéphane Bourguignon: « On était tous complètement sur le cul devant le succès de La Vie La Vie »

Stéphane Bourguignon, créateur des séries La Vie La Vie et Tout sur moi, est de retour avec Fatale Station. Diffusée sur la plateforme québécoise EXTRA d’ICI Tou.tv (avant une programmation sur Radio Canada) et présentée en France lors du Festival Séries Mania, cette série est un thriller sous haute influence western. Rencontre avec un auteur culte…

=> Cette interview a été publiée dans le numéro 64 du magazine Cinemateaser

Avant de devenir romancier et auteur de série, vous avez travaillé pour l’émission Surprise Sur Prise !

Oui ! C’est vrai. J’étais jeune et cela n’a pas duré bien longtemps. J’écrivais les interventions de l’animateur en plateau. Mais je n’étais pas très bon. En fait ce n’était pas vraiment pour moi. (rire) D’ailleurs durant les séances de brainstorming avec l’équipe, je n’étais pas très bon non plus. Cela ne me plaisait pas trop de réfléchir de cette manière à des blagues. Je n’ai pas le cerveau outillé pour ça. Bien évidemment j’aime bien faire des blagues mais la caméra cachée n’est pas trop mon truc.

Peut-être est-ce dû aussi au fait que votre écriture se libère clairement sur la durée. Vous avez besoin d’imaginer sur une fiction longue…

Oui c’est vrai, je m’y plais plus. Mais j’ai travaillé dans le monde de l’humour jusqu’à la sortie de mon premier roman, donc de 22 jusqu’à 30 ans. Après j’ai laissé tomber. J’écrivais pour des humoristes, pour des émissions de télé ou de radio… Ma première école, la plus formidable sans aucun doute, c’est une émission de radio enregistrée chaque semaine devant un public: le Festival de l’humour québécois. Elle existait depuis 10 ans avant que je l’intègre, mon père l’écoutait déjà quand j’étais plus jeune ! C’était une sorte de revue d’actualité. On écrivait toute la semaine et le lundi soir on la mettait en boîte devant un public. On voyait alors ce qui marchait ou pas. Et on recommençait la semaine d’après. J’ai fait ça pendant 4 ans. Dans mon expérience professionnelle, c’est la seule fois où j’ai pu avoir instantanément le résultat de mon travail. J’ai beaucoup appris, notamment à ressentir le public, à essayer d’anticiper. Cela m’a toujours servi par la suite.

Avec le Festival de l’humour québécois, j’ai beaucoup appris, notamment à ressentir le public, à essayer d’anticiper. Cela m’a toujours servi par la suite.

Mais ne faut-il pas justement se détacher de cette volonté d’anticiper pour se recentrer sur ce qu’on veut faire ?

Il ne s’agit pas de vouloir lui plaire mais de vouloir l’amener en promenade. De pouvoir lui prendre la main et de le guider à travers une émission, un roman. Si tu ne sais pas à qui tu as affaire, tu ne peux pas le guider convenablement.

Avant d’être auteur de série, vous êtes devenu romancier. Si je mets en relation vos livres avec vos séries, il y a une obsession qui se dégage : la description de ce qui anime l’être humain à se bouger…

Oui en effet. Je mets toujours en scène des personnages qui, d’une certaine manière, sont arrêtés, bloqués ou sur le point de tomber. Et ce qui leur arrive leur permet de comprendre, de continuer à avancer, à progresser. Dans le cas de Fatale Station, c’est ce moment qui va accélérer leur chute et les changer à jamais. J’aime beaucoup ces points de fixation où les personnages ne savent pas comment se dépêtrer d’un état, d’une façon d’être. C’était aussi le cas dans La Vie La Vie. On y voyait des personnages réussissant à se dépasser, à dénouer quelque chose.

J’aime beaucoup ces points de fixation où les personnages ne savent pas comment se dépêtrer d’un état, d’une façon d’être.

Dans La Vie La Vie justement, vous vous intéressez à des personnages trentenaires à un point de transition de la vie. Ils en ont suffisamment fait pour être sur des rails tout en ayant assez de temps devant eux pour encore changer…

Je voulais parler de moi, de mes amis, de ce que je voyais autour de moi. Mais je voulais surtout faire une série ! (rire) J’avais profondément envie d’essayer cette écriture-là. Le principe de La Vie La Vie est extrêmement simple : c’est l’histoire de 5 amis ! Je ne me suis pas cassé la tête. Mais j’ai beaucoup travaillé, essayé d’apprendre le plus possible cette écriture si particulière. Une fois la forme maîtrisée, j’ai commencé à explorer, à faire par exemple un épisode sans sous-intrigue, un autre uniquement centré sur un personnage… Pour moi, La Vie La Vie a vraiment été un travail très égoïste de perfectionnement de mon art, de mes techniques.

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Normand Daneau, Macha Limonchik, Julie McClemens, Patrick Labbé et Vincent Graton, les comédiens de la série « La Vie La Vie »

Cette volonté d’expérimenter s’est amplifiée avec Tout sur moi, votre série ultérieure. C’est une comédie, en apparence proche de l’autobiographie mais en réalité très fictionnelle, où les comédiens s’adressent aux téléspectateurs face caméra, où on a des numéros musicaux…

Tout sur moi est vraiment basé sur ces 3 personnages. J’entendais les histoires que ma femme Macha et ses deux meilleurs amis se racontaient et je me disais que cela n’avait tellement aucun sens que c’était déjà une sitcom ! A cette époque, j’essayais d’écrire un roman depuis 6 mois mais cela ne marchait pas. C’est alors que je leur ai dit qu’il fallait faire une comédie sur et avec eux. On s’est assis tous ensemble et je leur ai demandé de me raconter leurs pires affaires. Bien évidemment, sur les 65 épisodes de Tout sur moi, j’en ai également beaucoup inventé. Moi je m’ennuie très vite, c’est sans doute mon principal défaut. Il fallait donc que je trouve des affaires pour me distraire. En ce qui concerne l’épisode en comédie musicale, c’est en fait lié à aux téléspectateurs. A la fin de la seconde saison, le diffuseur Radio Canada a annoncé qu’il retirait des ondes Tout sur moi. La série était donc finie. La chaîne a alors commencé à recevoir des lettres, beaucoup de lettres, c’était très touchant d’ailleurs. Quelques jours plus tard, le président de Radio Canada a donc annoncé que la série allait revenir. Pour remercier les gens, d’une certaine manière, j’ai écrit cette comédie musicale pour le premier épisode de la saison suivante. Mais à part cela, la construction de Tout sur moi était relativement simple : Intrigue A, Intrigue B, Intrigue C… C’est une série ridicule, complètement ridicule mais on a pris tellement de plaisir à la faire ! Encore aujourd’hui on se dit régulièrement que c’est dommage de ne plus être à l’antenne. On était très libre. Malheureusement je pense que cette époque-là est finie. Après cela on a subi des coupures budgétaires, encore des coupures, toujours des coupures… Je me considère vraiment chanceux d’avoir pu faire Fatale Station.

Quel est l’état de la télévision québécoise aujourd’hui après toutes ces années de coupures et de repositionnement ?

Les budgets diminuent sans arrêt. Des producteurs arrivent à faire des miracles avec très peu d’argent. Mais cela se fait également au coût d’un épuisement professionnel des équipes. Cela crée aussi des précédents : si un show est suivi par un million de téléspectateurs alors qu’il n’a coûté que 400 000 dollars, on essaie de le reproduire… Dans ce contexte, il est difficile de tenter, d’explorer. Le danger c’est de prendre moins de risques. Tout sur moi ne faisait pas de grosses cotes d’écoute, il y avait en moyenne quelque chose comme 380 000 téléspectateurs par épisode. Aujourd’hui, on ne garderait pas en onde une série avec une telle audience. Mais Tout sur moi offrait une belle visibilité pour Radio Canada et elle attirait les jeunes. C’est important car les publicitaires cherchent à attirer ce public. Ce qui peut peut-être nous sauver c’est l’émergence de nouvelles plateformes.

Ce qui peut peut-être nous sauver c’est l’émergence de nouvelles plateformes.

Dans votre carrière d’auteur de série, Fatale Station représente une vraie cassure. On n’est plus dans la fiction générationnelle comme La Vie La Vie ou dans la comédie pure comme Tout sur moi. On est dans une série proche de la structure dramatique du western…

Mon parcours en télévision est réalité enchevêtré avec mon parcours de romancier. Mon premier roman, L’Avaleur de sable, était précurseur de La Vie La Vie. Un peu de fatigue correspond à une période où j’étais tanné d’organiser à l’extrême mon écriture. Mon roman Sonde ton cœur se déroulait dans le Midwest américain, dans un petit village, Swan Valley, peuplé de 263 habitants. Je suis allé faire des repérages là-bas et l’ambiance m’est toujours restée. Après avoir fait une belle pause après Tout sur moi, comme j’aime toujours alterner des projets drôles et d’autres plus dramatiques, pour changer d’air, j’avais envie d’un truc plus dramatique. Et cet univers-là s’est imposé tout de suite. Tout était là, y compris cette ambiance de western. Pour moi, Fatale Station a un vrai prolongement avec ce roman. Là où je vois une différence, c’est dans l’écriture, dans les dialogues. La série contient des dialogues qui sont très théâtraux, ce que je ne faisais jamais avant. Il y a des envolées, de la poésie, c’est quelque chose de nouveau pour moi. Je vais beaucoup au théâtre, aussi parce que ma femme est actrice (ndlr : Macha Limonchik, la comédienne principale de Fatale Station). J’avais envie de m’amuser avec des notions plus théâtrales dans le dialogue.

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Macha Limonchik

Fatale Station raconte aussi la vie de cette ville. Pour la faire exister à l’écran, il faut que les habitants existent, une multitude d’habitants. Y avait-il la volonté de se confronter à la gestion de cette multitude de personnages, ce qui est nouveau aussi pour vous ?

En effet c’est la première fois que je travaillais avec autant de personnages. A l’origine il devait même y avoir un personnage régulier supplémentaire. Mais j’ai dû le couper lorsqu’on m’a annoncé que le budget était réduit de 100 000 dollars par épisode ! Quand tu veux parler d’un village, il faut tout de même qu’il y ait une brochette relativement imposante de personnages. En prenant un village isolé, tu peux créer des choses et tu n’es pas obligé d’être si près que cela de la réalité, de la vérité. La police vient le vendredi après-midi ? C’est moi qui l’ai inventé, cela n’existe pas au Québec ! Jouer comme cela subtilement avec la réalité me donne toutes les permissions d’une certaine manière. Tu crées les personnages que tu veux.

Jouer comme cela subtilement avec la réalité me donne toutes les permissions d’une certaine manière. Tu crées les personnages que tu veux.

La série arrive en France à l’automne sur Arte. Est-ce qu’à ce moment-là on saura s’il y a une saison 2 ?

Il n’est pas supposé y avoir une saison 2. Le diffuseur n’a jamais voulu en faire une. Ce n’est pas une question de qualité mais de planning. Il voyait la série ainsi… à moins bien évidemment que l’on connaisse un immense succès. On verra au printemps 2018, lorsque la série sera disponible chez nous à la télévision, et non plus seulement sur la plateforme de streaming de notre diffuseur. Mais je ne sais pas dans quel état d’esprit je serai à ce moment-là. Un an d’écriture ensuite le tournage… Au mieux, il se sera écoulé 3 ans entre les deux saisons. Je ne sais pas si c’est réaliste ou souhaitable.

J’ai interviewé Vincent Graton à propos de La Vie La Vie. A une question sur votre style d’écriture, il répondait ceci : « Pour un acteur, quand les mots de l’auteur sortent de sa bouche avec fluidité, il y a une part de talent (rires), mais surtout, cela confirme que l’écriture est là. Les textes de Bourguignon, nous n’avions qu’à être là et tout allait de soi. Il n’y a rien de trop dans son écriture. Pas d’utilisation exagérée de qualificatifs. Il y a une précision. Nous avons fait 39 épisodes de La Vie la vie, un autre auteur aurait surfé sur le succès et en aurait fait le double. Pas Bourguignon. Il a un jugement extraordinaire. Une capacité de se regarder en face pour identifier le superflu et l’éliminer. » Question donc : est-ce qu’une des forces de votre écriture c’est cette « précision » dont il parle ? Ce besoin d’aller à l’essentiel ?

Mes scénarios sont excessivement précis. Parfois les réalisateurs me disent même que je suis fatigant car ils voudraient faire autrement… mais le scénario fonctionne ! Ce n’est pas par envie de contrôle mais parce que dans ma tête l’action se déroule très précisément. Je me dis toujours que les scénarios ne sont pas uniquement lus par les réalisateurs et les acteurs. Il y a toute la chaîne de production : les producteurs, la chaîne, le diffuseur, les maquilleurs… Dans tout ce processus, il y a des gens qui ont de l’imagination, d’autres moins. Comme je le fais dans mes romans, je fais en sorte dans mes scénarios d’amener ces gens dans un voyage de lecture, qui leur donne la meilleure idée possible de ce que je veux faire. Même la costumière a des détails, l’ambiance… C’est un document qui se lit presque comme un roman. Cela donne un mouvement, on part tous sur la même page, avec une impression de ce qu’est la série, qui ne devient pas vivant juste au tournage. Elle l’est dès le scénario.

Pour continuer sur La Vie La Vie, la série a été un immense succès. Vous l’aviez dès le départ imaginé en 3 saisons. Mais face au succès, vous auriez pu facilement prolonger cette série…

C’est sûr, j’aurais pu continuer. Mais j’aurais dû inventer de nouveaux… Mes personnages doivent toujours dépasser quelque chose. Là ils avaient justement dénoué leur affaire au terme des 3 saisons. Il aurait fallu que je leur invente de nouveaux nœuds ? Je n’en avais aucune envie. Et puis la série avait eu une belle carrière, inespérée même. On était tous complètement sur le cul devant ce succès. C’est aussi pour cela que c’était le meilleur moment pour arrêter. Je n’aurais pu que décevoir. Si cette série est devenue mythique, c’est aussi parce qu’on s’est arrêté.

Si La Vie La Vie est devenue mythique, c’est aussi parce qu’on s’est arrêté.

A l’époque de Tout sur moi, vous évoquiez un scénario de film que vous vouliez réaliser pour compléter cet « exercice d’écriture » que vous évoquez parfois. A ce jour, vous n’êtes pas passé derrière la caméra…

Le scénario dont vous parlez, je l’ai écrit à un moment où je n’avais pas de travail. J’ai demandé une bourse, que j’ai obtenue, et je l’ai écrit. Je voulais le vendre le plus vite possible. Je l’ai donc proposé à une productrice au Québec. Elle m’a dit oui mais à la condition que je le réalise. J’ai réfléchi et je me suis demandé pourquoi je devais passer à côté de cette occasion. Je ne suis pas plus bête qu’un autre, je peux apprendre à réaliser. On a travaillé comme des fous sur ce projet pendant 3 ans sans jamais réussir à obtenir le financement. Depuis j’ai écrit un autre long métrage mais je ne pense pas que je vais tenter de le réaliser. Je suis curieux car la réalisation m’obligerait à rentrer dans les mots d’une façon nouvelle pendant le tournage.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 22 avril 2017


La bande-annonce de « Fatale Station » :

=> Lire l’interview de Vincent Graton

Interview – Yan England : « 1:54 ouvre un dialogue entre les enfants et leurs parents »

Après son beau succès populaire au Québec, le poignant et touchant 1:54 sort en salles en France ce mercredi 15 mars. Rencontre avec son réalisateur passionné Yan England…

547-product1:54 montre très bien que, désormais, le phénomène du harcèlement ne s’arrête pas aux portes de la maison. Il est omniprésent, à portée de téléphone et d’ordinateur…

Le harcèlement a toujours existé. Les grands-parents qui viennent voir le film m’en parlent. Ce qui a changé effectivement, c’est qu’il était auparavant plus circonscrit à l’école. Aujourd’hui il nous suit dans la poche arrière. La première chose que l’on fait le matin, c’est de jeter un œil au portable. Le harcèlement, c’est la loi du silence : « Si j’en parle, cela va être pire, donc je n’en parle pas… » Les adultes se disent qu’ils sont capables de voir les choses mais quand leur enfant reçoit un texto, ils ne savent pas forcément ce qu’il contient. Toute la difficulté aujourd’hui est là, même si ce décalage a toujours existé. Le lycée est une micro-société. On y passe un temps fou, beaucoup plus qu’à la maison. On veut s’y intégrer, y être « comme les autres ». Au lycée, la différence fait de toi une cible, alors qu’à la fac on veut et on peut plus facilement assumer ses différences. Je connais bien cette réalité parce que je côtoie beaucoup de jeunes à travers les émissions que je fais au Québec ou les films que je fais, et parce que je suis également entraîneur de natation. J’ai toujours gardé un lien avec des jeunes. Ils me posent des questions et je parle beaucoup avec eux. C’est aussi grâce à cela que j’ai réussi à conserver une vérité dans le film.

J’ai réussi à conserver une vérité dans le film.

La prise de risque est totale avec cette fin laquelle, sans la révéler, est forcément sujette à controverse. Cela a sans doute été compliqué de la conserver telle quelle…

Je voulais montrer jusqu’où les choses peuvent aller. Fort heureusement cela ne finit pas toujours ainsi. Le film, c’est 3 ans d’écriture. Bien évidemment il y a eu beaucoup de questionnements. Les gens ont suggéré plutôt ceci ou plutôt cela… Mais mes productrices m’ont soutenu et la fin est toujours restée intacte. Cela crée un choc, une surprise. Beaucoup d’étudiants de collège et du lycée m’ont dit qu’ils en étaient « contents », non pas parce qu’ils sont heureux de ce dénouement mais parce qu’il est sincère. Et c’est très bien ainsi parce que souvent les adultes ont tendance à penser que c’est trop dur. Mais les jeunes sont capables de vivre les choses, de supporter ces émotions. L’adolescence est un moment de la vie où le ressenti est total. Les adultes tempèrent beaucoup plus, ils ont la maturité. La première peine d’amour, c’est la fin de tout, parce que l’on vit intensément. Au Festival d’Angoulême, le film a reçu le Prix du jury étudiants. C’était une belle récompense, parce qu’elle soulignait qu’on avait réussi un film juste jusqu’au bout. Mais je suis conscient que certains spectateurs peuvent en sortir outrés, tout comme ils peuvent être choqués de la violence des commentaires que Tim lit sous la fameuse vidéo le concernant. Ils ne peuvent ou ne veulent pas croire que cela puisse exister. Et ils sont d’autant plus étonnés lorsqu’ils apprennent que je n’ai pas moi-même « écrit » ces commentaires. Je suis allé directement les prendre sur Internet en changeant simplement les noms.

1_54 photo 297 -crédit Bertrand Calmeau

La scène la plus touchante, pour moi, est celle du père au chevet de Tim. Il le rassure sur son amour inconditionnel pour lui…

Cela montre bien que le film n’est pas uniquement destiné aux adolescents. Il s’adresse à tout le monde. Le film étant toujours du point de vue de Tim, beaucoup de parents prennent conscience de certaines choses. La plus belle récompense du film tient au fait qu’il ouvre un dialogue. Plusieurs ados sont retournés le voir avec leur famille. Un père me racontait d’ailleurs que, sur le trajet en voiture en revenant du cinéma, son fils lui avait avoué que ce que le film racontait était très proche de ce que lui-même vivait. A l’inverse, des parents sont allés voir 1:54 avec leurs enfants pour ouvrir le dialogue avec eux par la suite. Même si Tim reçoit le soutien et l’amour de beaucoup de gens, sa trajectoire montre qu’il ne faut jamais abandonner, parce qu’on ne sait pas tout.

Antoine-Olivier Pilon a toujours été votre premier choix pour Tim. Pourquoi ?

Mommy est un grand film de Xavier Dolan et Antoine y livre une performance formidable. Il crie, il s’exprime de manière extravertie… Dans 1:54, on voit un tout autre comédien, dans un rôle beaucoup plus mutique. Comme il dit, en terme de dialogues, cela a été son film le plus facile à apprendre (rires) mais le plus difficile émotionnellement. J’ai rencontré Antoine lors de la sortie d’un film intitulé Les Pee-Wee 3D. J’animais une émission durant laquelle il allait faire un saut à l’élastique du haut de la plus haute plateforme en Amérique du Nord au profit d’Amnesty International. Je parle avec lui en bas et je découvre un garçon réservé, timide. Je poursuis l’entrevue sur la plateforme et là il se tient droit, il a les yeux déterminés, prêt à sauter… Je découvre un autre mec ! A cette époque, l’histoire de 1:54 mijotait en moi et j’ai compris qu’il était mon Tim. Ensuite, tout au long des 3 années d’écriture, j’avais toujours Antoine en tête. Toutes les scènes que je pouvais écrire, je savais qu’il allait les faire et que cela allait être vrai. Je n’avais aucun doute. Quand j’ai enfin terminé le scénario, il était la première personne que j’ai approché. Je lui ai envoyé le scénario, on s’est rencontré, il m’a posé des questions et m’a dit qu’il avait besoin de prendre une semaine pour réfléchir. Il se demandait si, à 17 ans, il était prêt à interpréter tout cela. J’ai trouvé cette réaction d’une grande maturité. Lorsqu’Antoine se lance, il se lance pleinement. Une semaine après, il m’a dit qu’il était partant. A la première projection du film sa mère me racontait qu’Antoine était Tim tout au long du tournage. Il rentrait du plateau et s’enfermait dans sa chambre sans parler à personne. Ses parents ont eu un peu peur ! (rires)

Tout au long des 3 années d’écriture, j’avais toujours Antoine-Olivier Pilon en tête.

Robert Naylor, qui était formidable dans le 10 1/2 de Podz, est à nouveau impressionnant dans ce film. Surtout l’empreinte que laisse son personnage de Francis est importante…

Il est d’une authenticité… Il compose un personnage avec un regard honnête envers tous les sentiments. Tous les comédiens ont eu un dévouement incroyable envers le film. Sur le tournage, je leur demandais de s’appeler par les prénoms de leurs personnages. Ils n’avaient pas le droit de briser cette barrière. Antoine et Lou-Pascal Tremblay (ndlr : qui incarne Jeff, l’antagoniste principal de Tim) sont deux grands potes dans la vie, et ils n’avaient pas le droit pendant les 23 jours de tournage de se voir en dehors.

On ne révélera pas la fin mais le silence lorsque le générique démarre provoque un effet étonnant. Comme si vous souhaitiez que nous retenions notre souffle…

Lorsqu’un film se termine, on déclenche généralement la musique. Là, je voulais que la fin résonne un peu plus longtemps, au-delà, avec le spectateur. A ce moment-là, le film ne m’appartient plus. Toute cette histoire est racontée du point de vue de Tim. Il est de toutes les scènes, à l’exception de deux… dans lesquelles on parle de lui. Je voulais qu’on reste constamment à ses côtés, qu’on vive avec lui tout au long du récit. C’est aussi pour cela d’ailleurs que je voulais créer un sentiment d’immersion totale avec l’ambiance sonore et la musique. On a beaucoup travaillé le son à l’école par exemple. C’est la beauté du cinéma, on peut mettre le spectateur en plein centre de ce décor. Et à travers la musique, on voulait créer une progression pour suivre Tim dans toute la complexité de sa situation. Il ne faut pas non plus oublier les battements de cœur, présents tout au long du film et, à travers cela, la récurrence du temps, le chronomètre…

Je voulais créer un sentiment d’immersion totale avec l’ambiance sonore et la musique.

Charlie Chaplin et Steven Spielberg sont deux figures de cinéma importantes pour vous…

Je suis comédien depuis l’âge de 8 ans. En primaire, une institutrice me demande si je connais Chaplin. Je réponds que non. Elle me demande alors d’écrire une petite dissertation sur lui pour en apprendre un peu plus. J’ai fait les recherches et je suis tombé à la renverse. Réalisateur, scénariste, comédien, compositeur… Je ne me comparerai jamais à ce génie qui a fait des films tous différents les uns des autres qui, par des émotions, font réfléchir. Et ses œuvres sont encore valables aujourd’hui, il suffit de regarder Le Dictateur ou Les Temps modernes. Chaplin est mon idole. Le cinéma m’a toujours passionné mais c’est lui qui m’a fait comprendre que je pouvais aussi faire des films. Et puis il y a Spielberg. Il a fondé mon imagination à travers ses films, ses points de vue, sa façon de raconter les choses. Quand je suis nommé aux Oscars pour le court-métrage Henry en 2013, mon rêve c’est de le rencontrer pour le remercier. Après la cérémonie de récompense, je me rends à la soirée où sont réunis tous les nommés. Je le cherche, je le cherche… et je le vois en pleine discussion avec Daniel Day Lewis. Je ne veux pas les interrompre donc je me poste quelques mètres en retrait. Leur discussion se termine et je file dans sa direction. Je l’interpelle et là il me regarde. On discute alors 5 bonnes minutes. On parle de mon court-métrage, de ses films… Et à la toute fin, il me dit : « D’accord, maintenant va faire des films. » C’est la plus grande phrase que quelqu’un m’ait jamais dite. Le message est simple. Le lendemain matin, même si l’histoire de 1:54 trotte dans ma tête depuis un long moment, je me mets à l’écriture.

1_54 photo Y118 -crédit Bertrand Calmeau
Antoine-Olivier Pilon et Yan England sur le tournage de « 1:54 »

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 6 mars 2017

Remerciements à Yan England et Rachel Bouillon

Synopsis du film : « 1.54, c’est le chrono que doit atteindre Tim sur 800 mètres, s’il veut participer aux championnats. Mais à 16 ans, Tim a d’autres combats à mener… »

Interview – Vincent Biron : « Avec Prank, on rend justice à tous ceux qui n’ont pas eu une adolescence héroïque ! »

Réalisateur et directeur photographie, Vincent Biron a tapé très fort avec Prank, son premier long métrage présenté aux festivals de Toronto et Venise. Rencontre avec un jeune cinéaste revendiquant une cinéphilie variée…

=> Lire la critique de Prank

PRANK

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© Le Girafon / Art & Essai / Romance Polanski

Prank est un Teen Movie sur des adolescents qui ne sont ni formidables, ni brillants, ni particulièrement drôles. Est-ce cela qui le rend finalement plus « universel » ?

Je pense effectivement que c’est l’idée. J’en parlais justement hier lors d’une projection du film aux Rendez-Vous du Cinéma Québécois. Avec les scénaristes, on voulait montrer l’ordinaire chez les adolescents. On a parfois tendance à dramatiser l’adolescence, peut-être particulièrement au Québec, et à la rendre ainsi exceptionnelle. Les scénaristes et moi avons vécu à l’opposé une adolescence somme toute normale. On voulait mettre ça à l’écran, parce qu’on pensait qu’il y avait justement un potentiel dramatique sans tomber dans des thématiques trop lourdingues.

C’est aussi un récit d’apprentissage de l’adolescence, un âge ni magnifié ni déprécié, un âge littéralement ingrat, avec tout ce que cela de haut et de bas. Et, paradoxalement, c’est ce qui le rend beau, qui fait qu’il touche juste. C’est en ne le rendant pas héroïque qu’on rend justice à l’adolescence ?

On rend justice à tous ceux qui n’ont pas eu une adolescence héroïque ! (rires)  Personnellement, je suis un très grand fan de Ratcatcher (ndlr : film de Lynne Ramsay) et de Kids (ndlr: de Larry Clark). Mais je ne veux pas monter en dogme ma façon de faire et je n’avais pas vu de film comme celui-là au Québec, où on montrait l’adolescence pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une période charnière pendant laquelle on passe la majeure partie du temps à glander ! (rires) J’avais envie de le montrer.

On rend justice à tous ceux qui n’ont pas eu une adolescence héroïque !

Concernant les influences dans Prank, je ressens fortement celle de John Hughes…

Je suis vraiment content d’entendre ça ! Au Québec, la cinéphilie pointue a parfois un rapport assez difficile avec le cinéma américain. Il peut être regardé de haut. Les gens me parlent ainsi assez rarement de John Hughes, alors que l’influence est bien là.

Il y a donc du John Hughes, mais aussi du Judd Apatow et Jackass…

Étonnamment peut-être, moins Jackass. Bien évidemment je connais le format et j’ai vu quelques épisodes, sans être pour autant fan. L’idée des pranks vient en fait d’amis qui m’ont demandé de filmer leurs blagues un 1er avril. Je me suis renseigné sur Internet à propos de ce qui se faisait. Je me suis alors rendu compte que c’était bien plus élaboré que ce qu’on faisait à l’époque. L’influence de Judd Apatow vient d’abord de mes collaborateurs et amis. C’est un cinéaste que j’apprécie beaucoup, aussi pour sa gestion des dialogues, pour cette comédie de mots. Il y a quelques années, j’avais vu un court-métrage qu’un de mes co-scénaristes avait écrit qui avait vraiment ce ton-là, avec notamment un dialogue rapide et brillant. J’étais allé les voir pour leur dire que je voulais travailler avec eux. Mon amitié avec Eric K. Boulianne est née à ce moment-là, et elle dure depuis 7 ans. Quand j’ai décidé de faire Prank, j’ai approché mes amis qui ont tous un peu ces mêmes influences. Enfin, en ce qui concerne John Hughes, on est tous fans. On ne l’a pas forcément fait consciemment. Eric avait donné une copie de Ferris Bueller à Etienne Galloy, le comédien principal. Et c’est devenu son film préféré. Il y a quelque temps, Etienne a réalisé un court-métrage et m’a demandé d’être derrière la caméra. On tournait dans un chalet et un soir on a regardé Ferris Bueller. J’ai réalisé alors à quel point il y avait des parallèles entre ce film et Prank. Mais cela s’est fait de manière totalement inconsciente. On aime tellement Ferris Bueller qu’il fait désormais partie de notre ADN.

On aime tellement Ferris Bueller qu’il fait désormais partie de notre ADN.

D’autres influences à chercher dans Prank et dans votre cinéma ?

afficheTous les scénaristes et moi sommes des cinéphiles boulimiques. On voit beaucoup de films dans beaucoup de genres. On rit de Béla Tarr dans le film, mais je l’aime et c’est amusant de s’en moquer un peu, même si Les Harmonies Werckmeister est une sublime expérience de cinéma. Je suis également un grand fan de Wes Anderson, cela apparaît dans quelques compositions je pense. Je pense aussi à Todd Solondz… Quand je faisais des courts-métrages, il était une très grande influence. Quand on écrit, on ne pense pas nécessairement à nos influences. Mais si on fait le travail à l’envers, on s’aperçoit qu’on a beaucoup de goûts variés et qu’on n’est pas des snobs. On aime autant les séries B que les grands classiques. Le film le revendique pour nous.

Quels sont les films qui ont marqué votre adolescence ?

A l’adolescence, j’ai découvert les films plus sérieux. Quand je suis tombé sur Fellini, j’ai pris conscience que c’était peut-être cela que je voulais faire. Solondz a été une grande découverte, comme je le disais, Kevin Smith également. J’ai compris que cela pouvait également être « ça » le film d’auteur. Même si je ne suis plus aussi admiratif de ses derniers films, à l’époque c’était une révélation.

Prank n’est ni une comédie, ni un drame, ni une comédie dramatique… C’est un film qui semble assumer ses moments de comédie autant que ses moments de drame, assumer aussi ses ruptures de ton. Et il y en a des ruptures. Ce côté brut, parfois déconcertant, était quelque chose que vous recherchiez ?

Quand je suis allé voir mes camarades avec l’idée du film, j’avais l’histoire générale, une description des personnages, le désir de montrer l’humour un peu niaiseux parfois des adolescents, l’envie d’opposer la vie des jeunes et celle des adultes de façon très détachée, d’avoir une rupture à cet endroit… Mais cette rupture d’une certaine manière est née du processus de fabrication. On sait que c’est dur de faire un film avec peu de moyens. Le budget de Prank c’est 10 000 dollars. Quand tu pars avec cela, tu écris beaucoup autour du paradigme de tournage. C’est la meilleure méthode.

C’était volontaire de faire Prank avec si peu de moyens.

Un budget de 10 000 dollars, c’est rien… C’est un moteur autant qu’une libération ?

C’était volontaire de le faire avec si peu. Parfois les gens pensent qu’on a essayé d’avoir des sous sans y arriver. Je suis également directeur de la photographie et je sais qu’une équipe de tournage c’est merveilleux mais aussi potentiellement un frein créatif. Et un budget un peu plus conséquent, c’est aussi paradoxalement se buter constamment contre le manque de moyens, contre les limites. J’ai décidé de me passer de ces limites. L’équipe de tournage de Prank, c’est 3 personnes. Mais c’était conçu ainsi dès l’écriture, on pouvait contourner les limites dès ce stade-là. A l’origine, le personnage de Stefie devait déféquer du haut d’un viaduc surplombant une autoroute. Mais en l’état, c’était impossible à tourner. Il a fallu trouver autre chose et c’est à ce moment-là qu’on a appris qu’un des comédiens avait une Porsche. C’est encore mieux s’il chie sur une Porsche ! C’est socialement subversif ! (rires) A partir du moment où tu assumes pleinement le paradigme de tournage, tu peux t’en servir comme tremplin et avoir du fun avec.

Le film a été présenté à Toronto et à Venise. C’est drôle de présenter un film comme Prank dans ces institutions, non ?

Oui ! (rires) Toronto, avec sa programmation tellement vaste, un peu moins que Venise. J’ai un historique avec Toronto, j’y ai présenté tous mes courts-métrages. J’ai même gagné le prix en 2010 avec Les fleurs de l’âge. Je me doutais donc un peu qu’on allait se retrouver à Toronto, mais Venise a été une surprise totale, surtout que le film a été retenu à la Semaine de la Critique. Avoir l’approbation d’une institution comme celle-ci… Un des autres films programmé était celui d’un jeune philippin protégé de Lav Diaz ! C’était dingue d’être dans la même programmation qu’un protégé de Diaz ! (rires) On revendique une cinéphilie très élargie et variée. Or je pense qu’il y a deux courants dans la cinéphilie. Certains veulent conserver un cinéma très « pur » et « exclusif ». La meilleure blague que l’on pouvait faire à ces gens-là était de voir Prank dans une telle programmation. Cela revient à dire finalement que le cinéma, c’est Béla Tarr mais c’est aussi des films comme ça !

CARRIÈRE

Vous avez réalisé 7 courts métrages avant de passer au long. Il était temps de le faire ?

Cette question commence à me tanner ! Au Québec, le court-métrage est considéré comme une « école » par laquelle on doit passer avant de pouvoir faire un long. L’idée derrière Prank, c’était aussi d’arrêter de penser comme cela. Xavier Dolan a totalement échappé à cela en passant directement au long ! J’ai des projets avec la SODEC (ndlr: Société de développement des entreprises culturelles) pour des films un peu plus conventionnels et avec un peu plus de moyens. Mais il ne fait pas toujours suivre ce que les institutions et les parcours veulent nous imposer. Il n’y a pas de mauvais chemin pour faire un film. Peut-être aurais-je dû faire Prank plus tôt et revenir ensuite au court-métrage. C’est comme si les critiques littéraires avaient dit à Raymond Carver qu’il fallait passer au roman après toutes ses nouvelles. Le court comme le long sont deux médiums différents.

En tant que directeur de la photographie, vous avez notamment collaboré avec Denis Côté sur Bestiaire. Le film est très singulier, parfois très dérangeant. Que retenez-vous de cette expérience ? Et de votre collaboration avec Côté ?

1Je fais beaucoup plus de fictions que de documentaires mais Denis Côté a une telle notoriété que ce film me « poursuit » ! (rires) Dans beaucoup de descriptions de Prank, on me présente comme « le directeur photo de Bestiaire ». J’étais jeune à l’époque et Denis cherchait un directeur photo talentueux et surtout disponible. Et quand Denis Côté te demande de travailler avec lui… Pour moi, c’était comme entrer dans la cinématographie. Denis est un érudit du cinéma, un « moine du cinéma ». Il n’y a pas de vie en dehors ! (rires) C’est enrichissant de travailler avec une telle personne. Quand j’évoquais les deux franges de la cinéphilie… Denis fait partie des puristes. Quelquefois j’étais brusqué par sa vision ! Mais cela a surtout débouché sur beaucoup de discussions intéressantes et m’a fait réfléchir à ma propre conception du cinéma. Travailler sur Bestiaire m’a vraiment fait évoluer. Pour en revenir strictement au film, Denis n’est pas tant dans ce qui fait une belle image mais ce qui la rend intéressante. Bien évidemment il se révèle beau et esthétique, mais en réalité on ne tournait pas tant que quelque chose d’intéressant ne surgisse.

Quelle est la suite pour vous ?

Je travaille beaucoup en tant que directeur photo en ce moment, notamment sur le premier long métrage de Matthew Rankin, un cinéaste de Winnipeg, qui serait une sorte de Norman McLaren sous acide ou un nouveau Guy Maddin. Il a une approche très singulière. Par ailleurs, j’ai beaucoup de projets. J’adapte une pièce de Simon Boulerice, intitulée Pig. Je développe en long mon court-métrage Une idée de grandeur, car j’ai le sentiment de ne pas avoir tout dit de cette histoire. Et puis avec la bande de Prank, on a un autre projet. Maintenant qu’on a fait un film fauché, on aimerait en faire un autre avec tout ce qu’on a appris. On a une vraie expertise sur comment faire un film avec peu de moyens. Il faut vraiment développer pleins de projets parce qu’il y a tellement de choses qui peuvent aller mal. En plus j’ai un processus d’écriture relativement lent donc si je ne veux pas faire un film tous les 8 ans…

CINÉMA QUÉBÉCOIS

Quelques réalisateurs québécois s’installent avec succès à Hollywood (Jean-Marc Vallée, Denis Villeneuve…) ou s’imposent dans le monde (Xavier Dolan). Comment expliquez-vous ce succès des réalisateurs québécois ?

Xavier Dolan est en train de dominer le monde entier ! (rires) Pour répondre à la question, je ne sais pas ! Peut-être que les Américains nous trouvent tout bonnement efficaces. On a l’habitude de livrer des films qui ont l’air beaucoup plus chers qu’ils n’ont effectivement couté. Le peu de moyens que nous avons nous rend très habiles.

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Propos recueillis par Thomas Destouches le 26 février 2017

Remerciements chaleureux à Vincent Biron

=> Le site officiel de Vincent Biron

=> Lire la critique de Prank

Interview – Jozef Siroka: « Le cinéma est l’art démocratique par excellence »

Journaliste au pupitre à LaPresse.ca, Jozef Siroka est aussi une des plus belles plumes de la critique et de l’analyse cinématographique, que l’on peut lire sur son Blogue… Rencontre avec un cinéphile singulier, désireux de casser certains réflexes analytiques et un vrai passionné du 7ème Art.

=> Rendez-vous sur le blogue de Jozef Siroka

MA VIE DE CINEPHILE

Quel est votre premier souvenir de spectateur ?

Dans ma ville natale de Zagreb, je devais avoir 5 ans, pas plus, et mon grand-père m’a amené voir Les Dents de la Mer 3-D. J’en ai encore des cauchemars. Mais si on recule encore plus loin, j’étais dans le ventre de ma mère pour une séance d’Alien, elle a dû apprécier la scène du chestburster…

Quel est le premier film qui vous a tiré une larme ?

2015-03-31-1427768386-5860183-lifeitselfposterUne question qui dépasse ma capacité de mémoire. Le film qui m’a assurément le plus fait pleurer cependant est le documentaire sur Roger Ebert, Life Itself. J’avais lu le livre avant de voir le film, et j’ai découvert une personne d’une humanité, d’une authenticité et d’un charme des plus rares. Sinon, je ne sais pas si c’est le film qui m’a le «plus» fait pleurer, mais Papa est en voyage d’affaires (1985), juste à y penser, ça me tire des larmes. C’est l’histoire d’une famille dans la Yougoslavie communiste des années 1950 vue à travers les yeux d’un garçon, ce qui vient naturellement me rejoindre. Kusturica imprègne cette tragi-comédie (la première de ses deux Palmes d’Or) avec un souffle mélodramatique typiquement slave, complètement éclaté, excentrique. On décèle aussi dans ce film des traces de réalisme magique (l’épisode de faux somnambulisme, par exemple) qui imprégnera son chef-d’œuvre, Le temps des gitans, sorti trois ans plus tard.

Lire la suite « Interview – Jozef Siroka: « Le cinéma est l’art démocratique par excellence » »

Interview – Ricardo Trogi : « Il faut faire confiance à la vérité des sentiments »

En cinq films, et autant de succès, il s’est imposé comme un des auteurs les plus populaires de la Province. Rencontre avec le cinéaste Ricardo Trogi…

Le Mirage est le premier film que vous réalisez mais que vous n’écrivez pas. Qu’avez-vous dans cette histoire de Louis Morissette ?

J’ai reconnu beaucoup de pans de ma vie dans ce scénario, que ce soit par rapport à l’engagement amoureux qu’au niveau des responsabilités auxquelles doit faire face le personnage principal. C’est vraiment un film sur des gens normaux, et je fais partie de ces gens normaux ! Il faut se l’avouer ! (rires) C’était vraiment un scénario qui me parlait.

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© Christal Films Productions

Il y a une vraie volonté de ne pas juger négativement le personnage interprété par Louis Morissette. Vous montrez ses erreurs mais vous ne les condamnez pas, vous ne le rendez pas antipathique. C’est une ligne très fine…

Sur le papier, il était sans doute moins sympathique que dans le film finalement. Avec un tel personnage, il y avait un risque de perdre le spectateur. J’ai vraiment misé sur le fait que beaucoup de spectateurs allaient se reconnaître en lui et retrouver leurs erreurs dans les siennes. Il se perd un petit peu, et c’est quelque chose qui nous parle forcément. J’en avais parlé avec Louis pour rendre ce personnage plus sympathique. Cela passe par des petites choses, comme dans une scène où il drague un peu lourdement une femme. Je n’étais pas très à l’aise avec l’approche. Insérer une gaffe monumentale du personnage à cet instant permettait ainsi de désamorcer.

En terme de mise en scène justement, Le Mirage est votre film le plus « radical ». Vous prenez davantage de risques qu’à l’accoutumée, il y a une ambition plus grande. On peut évoquer les plans séquence, mais c’est surtout l’âpreté de la mise en scène que vous rajoutez au récit qui me frappe le plus…

C’est vrai. A partir du moment où je n’ai qu’à réaliser, où je n’ai pas participé à l’écriture en amont, j’essaie de voir où je peux installer quelque chose qui va me satisfaire, qui va me donner l’impression que je participe d’une manière ou d’une autre à la création. Donc j’ai pris des risques à certains moments en effet. Cela m’a permis au final de m’exprimer encore davantage à travers la mise en scène.

Voyez-vous un prolongement thématique entre Horloge Biologique et Le Mirage ?

Oui, on en a parlé avec Louis justement. D’ailleurs, il m’a contacté justement à cause de ça. Il avait beaucoup aimé Horloge Biologique et il voulait quelque chose dans le même style. Il souhaitait être le plus proche de la réalité. C’est toujours plus troublant quand un personnage est proche de soi, de son voisin, de sa famille.

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© Go Films

Le Mirage a été le 2ème plus gros succès d’un film québécois en 2015. Horloge Biologique, Québec-Montréal, 1981 et 1987 ont tous été des succès également. Vous n’avez pas fait un seul bide en 5 films…

Je l’attends ce bide ! (rires)

Mais justement, enchaîner les succès donne davantage de confiance pour tenter ou paralyse ?

Les deux ! Cela va par séquence. Durant l’écriture, parfois je suis confiant. Quelques jours après je peux être un peu paralysé. Je me demande si je vais être à la hauteur de ce que les gens attendent de moi ou si je ne suis pas prisonnier d’un type de film que les gens s’attendent de voir. Après 5 films, le public s’attend nécessairement à un type de film de ma part. Les spectateurs se sont habitués à ma recette. J’hésite parfois à utiliser de nouveaux ingrédients, par peur que le restaurant fasse faillite ! (rires) Dans le premier jet de mes scénarios, je me laisse toujours aller. Mais quand approche le temps de le faire, je ressens plus ce que veut le public peut-être. Mais j’ai un auditoire assez large. Les commentaires que je reçois sont assez disparates. Je n’ai pas un public particulier. Donc cela ne m’aide pas forcément ! (rires) Au début je pensais m’adresser plus particulièrement aux gens de ma génération, mais 1981 et 1987 m’ont montré que les jeunes s’y intéressent également. J’ai reçu de leur part beaucoup de messages de félicitations, où ils me disaient qu’ils s’y retrouvaient, alors qu’il n’y a aucun élément technologique de leur époque. C’est d’autant plus étonnant que je fais des films essentiellement sur la communication, donc cela m’étonne qu’ils s’y retrouvent. J’ai reçu également le témoignage de spectateurs plus vieux qui se retrouvaient dans mes films, avec un peu de nostalgie. J’ai un public plus large que je croyais.

Après 5 films, le public s’attend nécessairement à un type de film de ma part.

Vous avez retrouvé Louis Morissette pour la série les Simone. Un portrait de trois jeunes femmes dans la trentaine. Pourquoi vous être lancé dans cette aventure ?

Je me suis posé la même question ! (rires) D’autant que je ne suis pas forcément la cible principale de cette série au départ. Je pense que c’est d’abord le destin dramatique de ces 3 femmes. On peut penser de prime abord que c’est une série légère, mais moi c’est vraiment la trame dramatique qui m’a parlé. La diffusion de la première saison s’est achevée au Québec et on a eu un beau succès. Je pense que le public s’est attaché à ces 3 filles. On ne réinvente pas le genre avec cette série mais elle est attachante, aussi parce qu’elle est collée à la réalité. C’est pour cela que Louis, qui est producteur, est venu me chercher je pense. Louis a une boîte de production et reçoit des paquets de scénario et voit en fonction des projets qui peut faire quoi.

Vous tournez la seconde saison à partir du mois de mars ?

Oui, tout à fait. J’aime le texte et ça me tente de continuer ce que j’ai commencé. Et puis il ne faut pas oublier une chose : au Québec, on ne fonctionne pas comme en France. On fait plusieurs choses en même temps. Je ne suis par exemple pas cantonné au cinéma à vie. Faire de la télévision et du cinéma, c’est quelque chose qui est parfaitement accepté. Il n’y a pas de malaise. Je me fais offrir beaucoup plus de séries que je ne peux en faire. C’est une autre façon de travailler. En télévision, il faut être efficace, rentrer dans une case horaire. Et le temps est extrêmement important pour nous, il n’est pas question que la demi-heure qui se réalise dépasse les 30 minutes allouées. Alors bien évidemment, tu ne peux pas toujours te permettre de partir dans des grands trucs ou donner l’ampleur que mériteraient certains textes, donc ça peut être frustrant parfois.

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© Go Films

Vous allez prochainement tourner le 3ème volet des aventures cinématographiques de Ricardo, après 1981 et 1987. Que va raconter 1991 ?

En 1991, j’ai 21 ans. Cela correspond chez nous au moment où juste avant l’entrée à l’université, ou juste au début des études, où les jeunes pendant l’été partent soit dans l’Ouest canadien, soit en Europe et font le tour des auberges de jeunesse. C’est un truc assez populaire. Venir en France, voir d’où on vient, le pays qu’on a connu à travers tous les films, c’est fou ! Le film raconte donc mon premier voyage en solo en Europe. J’avais décidé d’aller en Italie pour apprendre la langue, mais surtout pour suivre à Pérouse une fille dont j’étais amoureuse. J’ai rencontré des tas de gens pendant ce voyage, mais c’était surtout pour suivre cette fille. C’est un peu un mélange de road trip et d’un film d’amour.

Ce Ricardo, qui est votre double cinématographique, c’est un peu votre Antoine Doinel à vous…

C’est vrai… Mais ce n’est pas quelque chose que j’avais prévu surtout. Cela s’est fait tout seul. Quand j’ai fait 1981, j’ai trouvé après coup que j’avais trouvé ma signature, quelque chose qui me ressemblait et que je n’avais vu nulle part ailleurs. L’avantage de raconter ma vie, c’est qu’il y a une sincérité, et que je peux me permettre des choses avec le matériau. Le désavantage, C’est que cela peut être aussi un peu complaisant ou ennuyant. Il faut donc savoir doser et ne pas tout prendre, manipuler un peu les faits pour éviter l’ennui. Il faut d’abord faire confiance à la vérité des sentiments. Cela ne m’a pas trop mal réussi.

Il faut d’abord faire confiance à la vérité des sentiments.

Il ne faut jamais dire jamais mais avec 1991, avez-vous l’impression de boucler la boucle ?

J’aurais l’impression que oui. Mais il y a un élément que je garderai, c’est l’utilisation de la voix off dans la narration. Je garderai sans doute ce procédé pour d’autres films parce qu’il y a là-dedans quelque chose qui me plaît beaucoup. Mais honnêtement, je ne sais pas comment je vais réagir après 1991…

En France, on voit finalement assez peu de films québécois. Si l’on considère le volume de production, il y en a très peu qui sortent en salles. Idem pour la télévision, où ils sont assez peu visibles. Certains de vos films, notamment 1981 et 1987 justement, ont eu la chance d’être diffusés, mais c’est rare. Comment expliquez-vous cette rareté ?

Je ne sais pas vraiment. Ce n’est pas exactement mon champ de compétence. Je peux également être surpris du succès d’un film québécois à l’étranger et que dans le même temps je n’ai pas réussi à vraiment dépasser nos frontières. Est-ce un problème de distribution ? Est-ce le ton de mes films ? On m’a dit parfois que j’étais trop « local »…

On m’a dit parfois que j’étais trop « local »…

Ce qui est étonnant, les thèmes que vous abordez étant plutôt universels… Cette rareté serait-elle due à la barrière la langue ?

C’est effectivement toujours le premier argument avancé. C’est du québécois, ce n’est pas forcément facile à comprendre etc. Je ne sais pas quoi dire, je n’ai pas les oreilles des Français. Mais effectivement mes films ont des thèmes plutôt universels, je ne parle pas de cabane dans toutes les scènes, ou de terroir québécois… Je pense que cela se joue davantage au niveau de la distribution. Posez plutôt cette question au distributeur eOne peut-être… Des amis m’ont envoyé des extraits de 1981 qui étaient doublés en français ! C’est effectivement drôle de les voir dans ce doublage. Mais je n’ai pas un regard paternaliste là-dessus. Si je fais un truc, que les gens le voient tant mieux, et s’ils ne le voient pas tant pis.

Vous n’avez pas réalisé de films hors du Québec…

J’ai eu des offres. On en a souvent qui viennent des États-Unis, mais c’est généralement pour des séries B ou des téléfilms. Il faut comprendre que c’est très long de faire un film. Cela peut prendre un ou deux ans. Je ne suis pas prêt à donner deux ans de ma vie pour réaliser quelque chose dans lequel je ne vois pas beaucoup d’intérêt, même si cela pourrait m’ouvrir une porte. Si je dois réaliser ailleurs qu’au Québec, ce sera pour quelque chose qui me plaît. Je suis ambitieux mais pas à n’importe quel prix.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 16 janvier 2017

Lire les critiques de :

Interview – Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell & François Simard : « Turbo Kid est une lettre d’amour à notre enfance »

Rencontre avec le collectif RKSS, alias Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell et François Simard, les trois réalisateurs du jubilatoire Turbo Kid, sorti en août 2015 au Québec (et diffusé ce mercredi 28 décembre sur la chaîne française OCS Choc)…

=> Lire la critique de « Turbo Kid »

LA GENÈSE

La matrice de Turbo Kid est ce petit court-métrage T is for Turbo, réalisé en 2011. On voit déjà quelques influences, totalement issues d’une certaine pop culture. Mais comment vous est venue cette idée ?

Pour T is for Turbo on est parti du concept Mad Max meets BMX Bandits. On s’est aussi inspirés des rip-off Italiens de Mad Max auxquels on voulait rendre hommage.

Quatre ans entre le court-métrage et le long, est-ce difficile à ce point de monter un film de genre « un peu dégénéré » au Québec ?

En fait, ça s’est passé très vite, on a été très chanceux. On a fait le court-métrage en octobre 2011. En 2012 on recevait l’appel d’Ant Timpson (qui voulait nous aider à l’adapter en long) et en début 2014 on était déjà en tournage! On peut parler d’un temps record si l’on se compare à d’autres projets au Québec. C’est en effet difficile de monter un film de genre ici, mais depuis le succès de Turbo Kid, on peut voir qu’il y a une belle ouverture d’esprit de la part de tous et c’est très encourageant pour le futur.

Certaines idées fondatrices du film et quelques images fortes (le cadavre comme « haut de forme ») sont déjà contenues dans ce court-métrage. Comment, par quels axes avez-vous développé ce long format à partir de cette petite histoire de 5 minutes ?

Au moment de faire le long-métrage, on avait déjà le concept, mais il nous manquait l’élément principal qui nous permettrait de nous démarquer. Donc pour la première fois, nous avons écrit une histoire d’amour avec des personnages forts et attachants. On aime le contraste entre le cœur et la violence.

On aime le contraste entre le cœur et la violence.

François Simard a esquissé un dessin de Laurence Leboeuf en Apple avant qu’elle ne soit choisie. Et ce dessin lui a visiblement plu. A quoi ressemble ce dessin ?

C’est un portrait d’elle dans la peau d’Apple, avec le casque et le branding du film, le tout exécuté dans Photoshop. C’est très cool !

Pour ce rôle, vous aviez vu quelque chose en Laurence Leboeuf, qu’elle-même n’avait probablement pas vu, habituée davantage aux rôles sombres. Qu’aviez-vous vu justement en elle ?

Apple est un personnage très difficile à interpréter, la ligne est très mince et c’est facile de tomber dans la parodie. Laurence a un talent fou, c’est justement à travers ses différents rôles qu’elle a su le prouver. C’était un rêve pour nous de pouvoir travailler avec elle, mais on ne croyait pas qu’elle soit atteignable, on s’est lancé tout de même ! Elle a fait un travail incroyable !

Avoir Michael Ironside en grand méchant de l’histoire est le choix de casting parfait. Au-delà du comédien et de ses qualités, c’est tout ce qu’il apporte « en tant que » Michael Ironside qui vous intéressait non ?

Michael est non seulement une icône de la science fiction Canadienne, mais le méchant par excellence des années 80. Il a donc nourri notre imaginaire en tant que créateurs. Même que lorsqu’on écrivait les dialogues de Zeus, c’est sa voix qu’on avait en tête. Cela dit, on n’aurait jamais pu nous imaginer qu’il puisse embarquer dans notre délire. La présence de Michael a non seulement ajouter de la crédibilité au projet, mais également son professionnalisme et sa qualité de jeu digne du vétéran qu’il est.

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Michael ironside, alias Zeus dans « Turbo Kid » – ©Filmoption International

LES INFLUENCES

On pense aux films italiens un peu dégénérés qui ont pullulé après Mad Max, à Buckaroo Banzai, à La Guerre des Tuques… Quelles sont les films qui ont le plus servi Turbo Kid ?

Que ce soit pour l’atmosphère, l’histoire, la musique, la nostalgie, les costumes, les personnages et le gore, nos inspirations premières nous viennent des post-apos italiens, Mad Max, John Carpenter, Peter Jackson, Sam Raimi, BMX Bandits, L’Histoire sans fin, La Guerre des tuques, et on en passe !

On sent aussi, non pas une nostalgie, mais des souvenirs joyeux des premiers jeux sur consoles. C’est une influence à la fois forte sur les ressorts dramatiques (la batterie du Kid) mais aussi sur certains aspects visuels. D’une certaine manière, on pourrait considérer que Turbo Kid n’est pas une adaptation mais un prolongement de ces jeux ? Et d’ailleurs quels jeux vous ont le plus marqué ?

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous, bien au contraire. C’est pour cette raison qu’on a voulu faire une lettre d’amour à notre enfance. Beaucoup de jeux nous ont marqué autant dans notre plus tendre enfance que plus tard en tant qu’adulte. Voilà seulement quelques uns d’entre-eux qui auront inspiré Turbo Kid : Zelda, Megaman, Contra, Excite Bike, etc.

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous.

Il y a aussi un peu d’animes japonais. Des dessins animés qui, eux, pouvaient être d’une violence inouïe pour des gamins. Sans ces dessins animés des années 80, il n’y aurait pas eu de Turbo Kid. Est-ce que ce film, d’une certaine façon, est destiné à des adultes ayant gardé une âme d’enfant… mais un enfant désormais dégénéré ?

Absolument ! Et c’est dommage que les dessins animés du samedi matin soient si différents maintenant. Dans le temps, on n’hésitait pas à aborder des sujets plus matures, comme la mort, dans des programmes destinés aux enfants. La plus grande inspiration provenant des dessins animés de notre enfance que l’on peut retrouver dans Turbo Kid (principalement dans la musique) est l’émission Les mystérieuses cités d’or.

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Le dessin animé « Les Mystérieuses ités d’or » est une influence majeure de « Turbo Kid » – © MK Production / DIC

L’ESPRIT DU FILM

Les influences sont nombreuses et diverses. Mais le film réussit cet alliage absolument parfait de les intégrer sans parasiter le film. Il faut s’approprier les influences pour ne pas être écrasé par elle en quelque sorte ?

Oui, pour nous c’était très important que les références servent à l’histoire et ne soient pas utilisées pour simplement « flasher » à l’écran. Dès qu’une référence était présentée pour le facteur « cool » seulement, on la retirait.

Il y a à la fois une approche totalement méta et très premier degré. C’est comme si vous aviez poussé jusqu’à l’extrême limite sans tomber dans le pastiche, la caricature ou la citation. Où situez-vous cette limite à ne pas dépasser ?

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance, tout était fait dans le but de rendre hommage à nos influences et non d’en rire. Alors voilà la ligne qu’on suivait. Un peu comme dans tous nos court-métrages.

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance.

Il y a quelque chose d’amusant de faire émerger l’émerveillement et la naïveté au sein de ce monde désolé d’Apple… la moins humaine des personnages. Généralement les robots sont des figures de droiture extrême, de logique voire de danger. C’était une dynamique amusante d’inverser cette dynamique amusante justement ?

Oui justement, on aime bien jouer avec les contrastes et pour nous Apple représente la vie au milieu de tout ce qui est désolation et mort.

Oui on est dans le gore. Mais vous poussez tellement loin que cette violence, sans être annihilée, devient over the top. Et on bascule non pas dans le pastiche mais dans le cartoon, comme si vous faisiez un Bugs Bunny totalement barré. C’est une clé de lecture importante selon moi…

Tu as tout vrai. En fait on décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte ». Notre but étant de divertir et non de choquer.

On décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte »

Vous êtes trois réalisateurs… pour un seul film. On connaît de nombreux duos au cinéma (les frères Dardenne, les Coen, les Russo…) mais peu de trio. Comment vous répartissez-vous le travail sur le tournage ?

Au moment où nous nous retrouvons sur le plateau, on est extrêmement préparé. Notre vision est très clairement définie alors il nous est possible de nous séparer pour plus d’efficacité, sans toutefois créer de confusion. Ainsi, tous les artisans savent qui aller trouver s’ils ont une question.Yoann est à la direction des acteurs. François, qui a une longue expérience en montage, sera avec la technique et avec le storyboard en main, s’assurera que nous avons tout pour que le montage soit cohérent. Anouk, aussi à la technique, gère l’ensemble en s’assurant que la vision soit respectée.

Le film circule dans différents festivals depuis des mois. Il y récolte de nombreux prix. Mais surtout, les fans se sont appropriés ce film, lequel semble être sur le chemin de devenir un phénomène à voir, à montrer, à projeter… J’imagine que ce n’était pas forcément votre intention, de faire « un objet de culte », même si c’est flatteur. Justement, quel effet cela fait, alors qu’il ne s’agit que de votre premier film, de voir votre film vous être « dépossédé » et totalement « récupéré » par des légions de fans de par le monde ?

C’est extrêmement valorisant. Bien sûr, quand on a fait Turbo Kid, on avait comme mission de faire le meilleur film possible avec les moyens et les restrictions qu’on avait. On espérait qu’il ait un bon parcours en festivals et qu’il soit apprécié du public. Bien qu’on souhaitait un succès, on ne pouvait pas s’imaginer l’ampleur de la réception que Turbo Kid a eue ! On en est très heureux et très reconnaissant. On a des fans hyper généreux qui nous partagent des fanarts, des tattoos et des cosplays. C’est assez incroyable !

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Des fans (Matthew Sperzel, James T Wulfgar, Steven K Smith et John Quade) costumés comme les personnages de « Turbo Kid » – © Facebook Turbo Kid

LES PROJETS

Il y a une vie après le film, déjà avec ce comic consacré à Apple et son « Aventure perdue ». Le film passe par la case comic pour prolonger l’aventure. Le film étant proche de l’esprit comic, c’est une suite logique non ?

C’est aussi une belle collaboration avec le Studio Lounak et l’artiste Jeik Dion, qui a dessiné la majorité des storyboards sur Turbo Kid. L’univers du film est tellement vaste et les possibilités d’aventures tellement variées, il fallait qu’on se lance. D’ailleurs, le deuxième volume, celui-ci mettant en vedette Skeletron, sortira le 4 janvier en librairie et en version numérique.

A la fin du film, le Kid part à la découverte des territoires perdus. C’est une invitation à une suite. Et vous avez déjà déclaré avoir des idées pour ce numéro 2… Alors : à quand cette suite ?

Justement, nous avons eu l’aval des institutions pour commencer l’écriture de la suite de Turbo Kid. Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario, c’est très excitant de reconnecter avec les personnages et l’univers que nous avons créés.

Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario de « Turbo Kid 2 ».

Et vous avez aussi déclaré qu’une trilogie était possible, en fonction du succès… Est-ce toujours un projet qui vous plaît ?

Absolument. Nous avons toujours espéré faire de Turbo Kid une trilogie, comme c’était souvent le cas avec les films de notre enfance. L’univers que nous avons créé, se prête d’ailleurs parfaitement à être exploité de la sorte.

Vous avez également en projet un film sur une femme qui se venge. Au-delà de ce simple pitch, que pouvez-vous nous en dire ?

Nous avons déjà une version de scénario, mais nous avons dû momentanément le mettre de côté, car la demande pour Turbo Kid 2 était très forte. Cela dit, nous avons très hâte de nous y replonger. Nous avons également deux autres projets en chantier dont on peut parler. Une adaptation du comic book paru sous Les Humanoïds Associés « Les Zombies qui ont mangé le monde » par Jerry Frissen et Guy Davis et un film d’horreur assez dark. Les deux sont actuellement en casting.

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Couverture du 2ème comic dérivé : « Turbo Kid – Skeletron déchaîné » – © Studio Lounak

LE CINÉMA QUÉBÉCOIS

Les nominations au Gala du cinéma québécois vous ont-elles surpris ?

Oui et on peut également dire que ça nous a fait extrêmement plaisir de recevoir la reconnaissance de nos pairs.

Le cinéma du genre est rare au Québec. Il y a quelques tentatives ici et là, peut-être pas aussi déjantées que Turbo Kid. Pourtant, comme en France, je pense qu’il y a de la place et un public. Le pensez-vous aussi ?

Oui et on l’a toujours dit ! D’ailleurs, les succès des festivals tels que Fantasia en sont la preuve !

Quel est votre regard sur le cinéma québécois actuel ? Y a-t-il des cinéastes que vous suivez et/ou admirez particulièrement ?

On trouve qu’il semble y avoir finalement une ouverture pour un cinéma plus varié et ça fait du bien. Au Québec, nous faisons d’excellents films d’auteurs et de drames, mais nous avons également d’excellents créateurs de genre qui méritent tout autant leur chance ! Nous suivons bien sûr, avec fierté, le parcours impressionnant de Denis Villeneuve!

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements chaleureux à Anouk , Yoann-Karl et François

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