Critique film : 10 1/2, de Podz (2010)

copyright : Zoofilms
copyright : Zoofilms

Réalisation : Podz

Scénario : Claude Lalonde

Synopsis : Suite à une agression, le jeune Tommy est envoyé en centre de réhabilitation. Dans cet environnement fermé, il est suivi par l’éducateur Gilles, conscient de la blessure profonde du jeune garçon mais incapable de lui venir en aide…

Durée : 1h56

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Critique

Deuxième long métrage du réalisateur Podz, 10 1/2 est, comme Les 7 jours du Talion, une expérience éprouvante pour le spectateur. Dur, intransigeant, saisissant, et ce dès la toute première scène, ce film flirte parfois avec les limites du supportable… jamais gratuitement, toujours dans une maitrise déconcertante de son sujet et de sa mise en scène. Podz montre une autre facette de sa mise en scène en changeant complètement de style, à l’opposé de l’image très étudiée et calibrée du Talion.

Car il y a clairement du documentaire dans la façon qu’a Podz d’aborder le quotidien de ce centre de réhabilitation de jeunes garçons. Dans son envie évidente de montrer le travail quotidien des éducateurs, de laisser filer une scène a priori anodine pour la voir se transformer de manière organique en intense scène d’altercation, dans ses dialogues parfois désarmants de brutalité, dans son refus de la concession aussi. Toujours au plus près de ses personnages, n’hésitant pas à user de la caméra épaule, moins pour mimer la réalité que pour coller à la vérité de la scène, quitte à mettre de côté tout esthétisme, Podz ne lâche pas Tommy d’une semelle, à l’image de Gilles, son éducateur. Il y a chez lui une humilité vis-à-vis de la souffrance de Tommy, une intransigeance du « non style » et une propension à accepter et montrer la dureté, sans jamais tomber dans le piège de la scène spectaculaire et gratuite, une humilité du metteur en scène face au sujet traité et une volonté jusqu’au-boutiste de ne pas corrompre ce qui se joue (la signification d’une scène, le jeu du comédien, l’émotion créée devant l’objectif…).

Et que dire du jeune Robert Naylor ! Ses explosions de rage sont terribles. Podz décide de les montrer dans la durée et de ne pas en éluder la récurrence, jusqu’à épuisement. Mais là réside justement un des secrets de 10 1/2 : cette colère, expression d’un mal être profond et incompréhensible, est aussi le suicide progressif d’un enfant brisé et sans perspective. Cette rage est une douleur qui se révèle finalement plus rude que jamais sur le visage de Tommy apaisé. Podz le montre régulièrement tourné vers l’extérieur, à la fenêtre de sa chambre, dans une voiture, derrière un grillage, laissant entrevoir un regard doux perdu au milieu d’un visage dur, comme un enfant de 10 ans et demi ne sachant pas comment faire pour appeler à l’aide…

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 29 octobre 2010

Budget : 3,9 millions de dollars

Box office : 41 036

Disponible en DVD

Interview – Vincent Graton : La vie la vie, retour sur la série culte

Interview publiée sur le Daily Mars en août 2015

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Diffusée de 2001 à 2002 sur Radio Canada, La Vie la vie est une chronique douce amère sur 5 amis, interprétés par Julie McClemens, Macha Limonchik, Patrick Labbé, Normand Daneau et Vincent Graton. Un morceau de vie de cinq trentenaires, aussi délicat que touchant.

Retour sur ce monument télévisuel totalement inconnu en France avec Vincent Graton, l’interprète de Jacques…

Thomas Destouches : Quand vous repensez à l’aventure La Vie la vie, quelle est la première chose qui vous revient en tête ?

Vincent Graton : La première chose à laquelle je pense : la joie, le bonheur, une incroyable complicité sur le plateau, une envie folle de vivre le moment présent, une volonté de servir ce projet dans l’esprit de l’écriture de Stéphane Bourguignon… De la fraternité partout.

Ce qui m’a fait tomber amoureux de La Vie la vie dès le premier épisode, c’est la réalité de ce groupe d’amis. Le fait que l’on croit instantanément qu’ils se connaissent depuis tant d’années, qu’il y a un background, des antécédents, des histoires… une profondeur de tous et de chacun après seulement 5 minutes. Qu’est-ce qui vous a fait tomber amoureux de la série ?

L’humanité !!!!!!! Nous nous retrouvons dans une petite communauté d’amis où l’amour inconditionnel est enraciné. Les personnages se montrent tels qu’ils sont. Ils sont là les uns pour les autres… dans le silence et la parole.

Jacques, votre personnage, est gay. Et son identité sexuelle est annoncée dès le premier épisode, sans qu’elle soit traitée comme une problématique. La Vie la vie prend naturellement en compte cette situation… en faisant en sorte que ce ne soit justement pas une « situation ». En France, si je me reporte à 2000-2001, il n’y avait aucun gay traité avec autant de subtilité et de naturel. En était-il de même au Québec ou est-ce que La Vie la vie a joué un rôle dans la représentation des personnages homosexuels sur le petit écran ?

Au Québec, les premiers personnages gays étaient incarnés avec beaucoup de stéréotypes… dans la gestuelle, la langue parlée, avec une certaine démesure vestimentaire, un ton comique prédominant. Oui, le sujet était tabou… Pour transcender ces tabous, il fallait, je crois, passer par le rire. Les gays incarnés étaient amusants, un peu déjantés. Et doucement, à travers le rire, je crois que les préjugés se sont aplanis… Je pense au rôle joué dans La Cage aux folles par exemple. On se retrouvait avec des personnages hors normes mais d’une humanité extraordinaire. Ce qui fait qu’après le film, le spectateur préférait passer une soirée avec le personnage de Serrault plutôt que celui de Galabru. Pour ce qui est de mon choix d’y aller vers une proposition plus « naturaliste » sans manièrisme, c’était une condition à mon acceptation. Mais cela était également totalement partagé par l’auteur et le réalisateur. Je voulais qu’on comprenne que l’homosexualité n’est pas une déviance. Je voulais que la tendresse du personnage soit présentée sans être clownesque. Je crois, très humblement, que ce personnage a joué un petit rôle, qu’il a ouvert le cœur des téléspectateurs.

Une série sur les trentenaires, ou les presque quarantenaires dans le cas de Jacques, permet de placer la problématique des questionnements de personnages à un niveau intéressant. Ils ont déjà entamé leurs vies… et sont à un point crucial : celui des premiers regrets et du « encore possible » en quelque sorte. Est-ce que ce point de fixation était intéressant à vos yeux ? Cela permet de donner plus de « poids » à leurs choix et aux risques encourus…

Patrick Labbé, Macha Limonchik, Normand Daneau, Vincent Graton et Julie McClemens © Cirrus Communications
Patrick Labbé, Macha Limonchik, Normand Daneau, Vincent Graton et Julie McClemens © Cirrus Communications

Très bonne question. Jacques était le plus vieux du groupe, le grand frère. En passant, de positionner le gay de la série dans le rôle du grand frère était très habile. Le personnage de Jacques n’est pas à la même place que les autres. Ces questionnements existentiels sur la mort, sur le temps qu’il lui reste, sur les rêves irréalisés sont à la base de sa vie. Il se questionne sur le sens de sa vie. Il voit le temps passé, l’urgence de vivre alors que ses amis et sa sœur sont ailleurs. C’est la base du début de la quarantaine. Il me reste moins de temps à vivre, comment ai-je le goût de vieillir ? Jacques a effectivement les deux pieds dans ces réflexions.

Il y a diptyque d’épisodes qui, à mon sens, montre à la fois la précision de l’écriture, l’audace de la série et sa maîtrise totale des personnages : celui sur la mauvaise journée (« Anatomie d’une mauvaise journée ») et celui sur la fragilité du bonheur (« La Vie est belle »). Comment qualifieriez-vous le style de Stéphane Bourguignon, l’auteur de la série ? Quelle est sa principale qualité ?

Pour un acteur, quand les mots de l’auteur sortent de sa bouche avec fluidité, il y a une part de talent (rires), mais surtout, cela confirme que l’écriture est là. Les textes de Bourguigon, nous n’avions qu’à être là et tout allait de soi. Il n’y a rien de trop dans son écriture. Pas d’utilisation exagérée de qualificatifs. Il y a une précision. Nous avons fait 39 épisodes de La Vie la vie, un autre auteur aurait surfé sur le succès et en aurait fait le double. Pas Bourguignon. Il a un jugement extraordinaire. Une capacité de se regarder en face pour identifier le superflu et l’éliminer.

L’épisode se déroulant chez la mère de Marie et Jacques est clairement un des plus lourds à porter pour Jacques, qui doit affronter sa colère envers son père. Y en a-t-il d’autres qui vous reviennent en tête et qui vous ont marqué en tant qu’interprète de Jacques ?

Un épisode que j’ai adoré est celui où Jacques a des terribles fièvres dans un Montréal caniculaire. Il hallucine dans la nuit et voit apparaître son père et un amant. Cela arrive à un moment où Jacques n’ose pas s’abandonner à l’amour. Il a peur d’avoir mal, de se laisser aller. Lorsque son père apparaît en songe, il lui dit ceci : « Mon fils, si tu ne te présentes pas tel que tu es, au moins une fois dans ta vie, tu passeras à côté de ta vie » Cette scène est d’une grande tendresse. Ce message dans la nuit sera important pour Jacques, fondamental ! Et encore là, au-delà des relations homosexuelles, on retrouve entre le fils et son père, une tendresse entre hommes qui est immensément belle. En défendant cela, j’avais le sentiment de défendre quelque chose de beau. D’ailleurs, mon père était joué par mon oncle Gilles Pelletier et ma mère par ma tante Françoise Graton… Un clin d’œil du réalisateur qui m’a beaucoup touché.

Cette finesse d’écriture, on la retrouve aussi par exemple dans une superbe réplique lancée à Jacques par Gilbert, dénonçant l’injustice du premier vis-à-vis du second, lequel a toujours été là mais se retrouve bien seul quand lui aussi a un « down ». Comment qualifieriez-vous la trajectoire de Jacques tout au long de la série qui se déroule finalement à un moment crucial mais très compact de son existence ? Qu’apprend-t-il à la fin de la série ?

Il apprend à assumer tout ce qu’il est. Il apprend à aimer. Il apprend à se réconcilier. La scène au cimetière où il regarde le ciel en saluant ses parents est pour moi une scène de réconciliation et d’affranchissement. Et dans la scène finale, j’ai toujours perçu qu’il serait un oncle magnifique. Il aura aussi une descendance à travers les enfants de sa sœur et de ses amis. Il sera là pour eux.

Aviez-vous des craintes quant au dernier épisode de la série, qui devait conclure une si belle aventure et les cheminements de ces 5 personnages ?

Quand j’ai lu la dernière scène, je l’ai trouvée parfaite. Tout est là.

Le succès de la série

J’ai lu pas mal d’articles sur la série et, régulièrement, on souligne son importance dans la fiction, marquant un tournant qualitatif ayant inspiré d’autres séries ultérieures. A-t-elle vraiment changé les choses ?

La Vie la vie fut la première vraie série télé consacrée aux trentenaires. De traduire cette réalité était nécessaire. Ce fut également la première série télé de l’auteur, du réalisateur (qui avait travaillé davantage dans le documentaire), du monteur et du compositeur de musique. Je pense que ces quatre-là sont arrivés avec des propositions neuves, un ton unique qui se distinguaient de ce qui avait été fait avant. Je pense que La Vie la vie a donné un souffle à la télé de chez nous. Ce n’était pas non plus une série maniérée… Il y avait une certaine pureté dans le ton. La Vie la vie a donné de l’air.

La bande de La Vie la vie s’est reformée le temps d’un épisode de Tout sur moi, une série ultérieure de Stéphane Bourguignon. Et via un petit twist amusant : comment imaginer le retour de La Vie la vie à l’antenne. Comment se sont passées ces retrouvailles ?

Nous nous sommes bidonnés comme des fous. Ce furent des retrouvailles trrrrrès amusantes et complices. La Vie la vie est devenue une série un peu… culte chez nous. Je le dis en souriant. De rire de ça fut délicieux.

Stéphane Bourguignon, l’auteur, avait décidé de ne pas aller au-delà des 39 épisodes, coûte que coûte. Mais, par la suite, y a-t-il eu des projets de reformation de la bande de La Vie la vie pour, par exemple, un épisode spécial de réunion ou du moins une envie d’en faire un ? Est-ce quelque chose qui vous intéresserait ?

l n’y a rien dans l’air à ce sujet. Il serait intéressant de réaliser une série 20 ans plus tard. Je crois que cela serait rempli de potentiel dramatique mais rien ne semble flotter dans l’air.

La carrière

Vous avez joué aussi dans 19-2, autre série très importante de la télé québécoise, qui se démarque par sa diversité et son ambition. Et particulièrement réussie. Quelle est votre vision actuelle de la production de série au Québec ?

Vous avez raison. Il se fait chez nous une télé audacieuse et imaginative. Nous n’avons pas le choix. Le Québec est le seul territoire majoritairement francophone d’Amérique du Nord. Nous sommes des survivants. Nous devons nous renouveler sans arrêt et nous devons le faire avec de petits moyens. Si nous comparions nos budgets avec les vôtres, je pense que vous tomberiez en bas de vos chaises. Ici, il faut être un peu fou pour faire de la télé et du cinéma. Cela prend une force de caractère solide.

Quelles sont les séries québécoises actuelles les plus intéressantes selon vous ?

Actuellement des séries comme Unité 9, Mensonges, La Galère et plusieurs autres carburent.

Plus globalement, le secteur culturel et de la production québécoise a été pas mal attaquée ces dernières années. Où en est la situation ? Et que faut-il faire pour la défendre encore et encore ?

Ah là vous parlez à un militant… (rires) La société Radio Canada a été visée par les coupes des conservateurs qui sont actuellement à Ottawa. Nous sommes actuellement en élections et je souhaite évidemment leur départ… pour ne pas dire plus. La SRC doit avoir les reins solides pour développer, pour innover, pour être le chef de fil. Le Québec et le Canada français ont besoin d’une SRC forte. Nous ne sommes pas contre des restructurations qui maximiseraient les opérations mais la SRC doit avoir les moyens de se développer. Actuellement, le milieu de la télé fait souvent des miracles pour permettre aux projets de se réaliser. En dramatiques, en documentaires, en variétés, en shows pour enfants… Nous avons besoin d’aide.

Je suis également un grand fan de Chambres en ville. Quels souvenirs gardez-vous de ce feuilleton ?

Ahhhhhh Chambres en Ville, quel succès télé ce fut ! Je n’en garde que de beaux souvenirs. J’avais là un très beau personnage à défendre… Joie ce fut.

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur une série familiale depuis 14 ans… et je touche aussi à l’animation. Je suis également spécialisé dans le road trip, dans le style documentaire sur les routes canadiennes. J’adore aller à la rencontre des gens et révéler un peu de ce qu’ils sont.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 18 août 2015

Remerciements chaleureux à Vincent Graton pour le temps consacré à cette entrevue

Critique film : Y’en aura pas de facile, de Marc-André Lavoie (2010)

copyright : Orange Médias
copyright : Orange Médias

Réalisation et scénario : Marc-André Lavoie

Distribution : Rémy Girard, Suzanne Clément, Claude Legault, Patrice Robitaille, Denis Bouchard, Mahée Paiement, Rachid Badouri, David Boutin…

Synopsis : Bien décidé à trouver une compagne, Réjean s’inscrit sur un site de rencontre. Une des étapes pour cette adhésion requiert d’enregistrer une vidéo pour se présenter. L’occasion pour le biographe de se raconter à travers les différentes femmes de sa vie. Et de confondre parfois sa biographie avec son imaginaire…

Durée : 1h34

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Critique

Bien qu’éminemment sympathique et généreux, Y’en aura pas de facile se prend les pieds dans son concept. Comme lorsqu’un ami se met à raconter des anecdotes sur sa vie, on se surprend à être intéressé par quelques histoires rocambolesques et à se demander pourquoi notre narrateur s’est arrêté aussi longtemps sur d’autres épisodes dénués d’intérêt. Car le gros risque d’une construction en flashbacks, éparse et sans colonne vertébrale dramatique, est bien la « mise en concurrence » de ces vignettes. A moins d’un petit miracle, une scène particulièrement bonne fait logiquement de l’ombre à une qui l’est moins… et inversement.

A ce petit jeu, Y’en aura pas de facile est une véritable montagne russe : lorsqu’une scène est réussie, elle l’est parfaitement (la séquence du tueur à gages Claude Legault… qui, sur le papier, était loin d’être la plus simple à tenir !), lorsqu’elle est ratée, le temps passe lentement (David Boutin face à Rachid Badouri…) Heureusement on peut toujours compter sur les comédiens de talent – et ils sont très nombreux dans ce film – pour transcender le texte ou le sauver. Un jeu que pratiquent avec brio la formidable Suzanne Clément et Rémy Girard, alias Réjean, qui est un véritable monstre de sincérité dramatique, capable, par son seul tempo, de rappeler que la simplicité est le meilleur allié de la comédie.

Si le réalisateur et scénariste Marc-André Lavoie choisit de donner des tonalités différentes à ses scènes (le drame, le comique de situation…) et de les présenter parfois dans le désordre, c’est sans doute pour se rapprocher de la vérité de nos souvenirs : ils sont souvent flous, reconstruits rétrospectivement et nous jouent parfois des tours. Malheureusement leur enchainement trop brutal provoque une collision de laquelle on ressort quelque peu désorienté sur le cheminement de Réjean et insensibilisé à son sort.

Note : 2,5 sur 5

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Date de sortie : 27 août 2010

Box office : 84 309 entrées

Disponible en DVD

Critique film : Les sept jours du Talion, de Podz (2010)

copyright : Go Films
copyright : Go Films

Réalisation : Podz

Scénario : Patrick Senécal

Distribution : Claude Legault, Fanny Mallette, Rémy Girard, Alexandre Goyette, Martin Dubreuil…

Synopsis : Jasmine, la jolie petite fille de Bruno et Sylvie, est retrouvée morte. Quelques jours plus tard, son meurtrier est arrêté par la police. Alors que les premiers craquements se font sentir au sein du couple meurtri, Bruno échafaude un terrible plan : kidnapper l’assassin pour se venger…

Durée : 1h51

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Critique

Après avoir beaucoup réalisé pour la télévision, Podz passe au cinéma avec cette adaptation du livre Les Sept jours du talion par son auteur, Patrick Senécal. Ce long métrage, au scénario sec et à la mise en scène inspirée, est une réussite… qui se mérite. L’expérience difficile, parfois même insoutenable, que le spectateur doit endurer le laisse éprouvé, soulagé et hanté par des questions morales.

Frontal et audacieux, Les sept jours du talion ne cède jamais à la complaisance dans son rapport à la violence. Aucune accusation d’un quelconque plaisir pervers ne peut lui être reprochée. Un vrai tour de force compte tenu du postulat de l’intrigue, la victime Bruno devenant le bourreau de l’assassin de sa fille. La mise en scène de Podz, qui ne baisse jamais l’objectif de sa caméra de l’hémoglobine et de la chair traumatisée, comme pour défier le spectateur en proie à la compréhension du geste de Bruno, est parfaitement réglée et subtilement signifiante. Si son regard sur la tragique situation est sobre, Podz n’en demeure pas moins un cinéaste à l’oeil diaboliquement cinématographique. Et Claude Legault un formidable comédien, aussi émouvant lorsqu’il apprend la mort de sa fille que glaçant lorsqu’il s’apprête à opérer sa victime. Senécal, de son côté, a repris la trame de son livre en l’asséchant de sa matière littéraire pour en faire un terreau cinématographique parfait. Réduits à ce qu’ils ont de plus primaires, les dialogues sont des coups de couteau aiguisé, lacérant les restes d’émotion intacte du spectateur ou révélant sèchement la nature profonde des personnages. Le « T’es pire que moi ! » lancé par l’assassin Lemaire à son bourreau Bruno est, dans ce sens, un des moments forts du film, renversant complètement les repères et agissant comme une prise de conscience pour les personnages et surtout le spectateur.

Les Sept jours du Talion n’est que le premier film d’un (déjà) très grand cinéaste.

Note : 3,5 sur 5

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Date de sortie : 5 février 2010

Budget : 3,4 millions de dollars

Box office : 134 934

Disponible en DVD

Critique film : De père en flic, d’Emile Gaudreault (2009)

Copyright : Cinémaginaire Inc.
Copyright : Cinémaginaire Inc.

Réalisation : Emile Gaudreault

Scénario : Emile Gaudreault et Ian Lauzon

Distribution : Michel Côté, Louis-José Houde, Rémy Girard, Caroline Dhavernas, Sébastien Huberdeau…

Synopsis : Après une opération policière ratée, un flic de Montréal est kidnappé par un gang de motards particulièrement belliqueux. Jacques Laroche, flic badass et à l’ancienne, n’a qu’une solution : partir en expédition avec son fils Marc, lui aussi policier mais au caractère diamétralement opposé, afin de soutirer à l’avocat du chef du gang des informations précieuses…

Durée : 1h45

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Critique

Buddy movie familial, De père en flic est une comédie d’action à la dynamique limpide : le vrai intérêt n’est pas « vraiment » l’enquête policière mais bien les relations père / fils. Malheureusement là encore l’intrigue est cousue d’un fil plus blanc que blanc : s’ils ne se comprennent pas au début du long métrage, les désaccords et les incompréhensions entre Jacques et Marc seront estompées une fois la la lumière rallumée.

Rien ne nous est épargné sur cette mécanique du désaccord continuel entre le père et le fils. Les relents familiaux non résolus entre un père émotionnellement mutique et son fils en demande d’émotions et de reconnaissance sont au programme. Tout comme le choc générationnel entre un flic « à l’ancienne », adepte de la manière forte sans subtilité, et un jeune policier rompu à la psychologie et à la technologie. Même l’opposition entre le « vieux »  totalement dévoué à son travail depuis toujours et le « jeune » trop tendre au coeur meurtri ne rêvant que de reconquérir sa blonde. Bref… aucune surprise à l’horizon, la faute à un ressort comique reposant presque exclusivement sur les incompréhensions entre Jacques et Marc.

Pour ceux qui auront réussi à digérer ce menu XXL de clichés – et ils sont nombreux : De père en flic est le plus gros succès québécois de l’année 2009 ! – reste un film à la facture classique et à la mise en scène efficace, et au sein duquel le duo Michel Côté et Louis-José Houde – beaucoup moins en roue libre que lors de leurs retrouvailles dans Le Sens de l’humour (également mis en scène par Emile Gaudreault – réussissent à transcender quelques scènes (notamment celle de l’explication franche après la sortie en canoë).

Note : 1,5 sur 5

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Date de sortie :

Budget : 6,7 millions de dollars

Box office : 1 242 275

Disponible en DVD

Critique film : L’Empire Bossé, de Claude Desrosiers (2012)

empire bosse
copyright : Lyla Films

Réalisation : Claude Desrosiers

Scénario : Yves Lapierre, Luc Déry et André Ducharme

Distribution : Guy A. Lepage, Claude Legault, Magalie Lépine-Blondeau, Yves Pelletier, Gabriel Arcand…

Synopsis : L’histoire mouvementée de Bernard Bossé, un des plus grands entrepreneurs du Québec sur le point d’être débranché de la machine le tenant en vie. Sur plus de 50 ans, l’itinéraire de cet homme parti de rien nous est conté. Ainsi que ses mauvais coups… et ils sont nombreux.

Durée : 1h35

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Critique

Avec ses airs de critique du système capitaliste, L’Empire Bossé est une satire déguisée en farce, caricaturant à l’excès les errements d’un système devenu fou et ne profitant qu’à une poignée. En l’occurrence à Bernard Bossé, interprété avec brio par un Guy A. Lepage tentant constamment de contenir un personnage trop grossièrement épouvantable. Car c’est bien là que le bât blesse : ce désagréable et parasitaire sentiment de trop plein. Il est clair que la réalité des affaires dépasse le plus fou de nos sombres fantasmes. Mais l’hyper profusion de tout (de différents types d’humour, de répliques volontairement idiotes, de répliques surinterprétés…) est une nuisance sonore et visuelle à la clarté du message, la mise en scène, volontairement chargée, n’aidant pas. De manière générale, elle part dans tous les sens (le faux-documentaire, les images d’époque, les teintes colorées selon les époques…) sans véritable cohérence. Heureusement de ce magma ressortent parfois quelques petits miracles. La jubilation que le metteur en scène a pour trouver des transitions entre certaines plans est communicative… car simple. Desrosiers fait du bricolage visuel et ses trouvailles, aussi géniales qu’enfantines, sont souvent amusantes, parfois bluffantes, avec une mention spéciale pour le formidable plan séquence des repas de Noël.

En effet tout n’est pas destructible dans cet Empire, bien évidemment. Ce trop plein est clairement le signe d’un vrai enthousiasme des créateurs. Une exaltation que l’on retrouve chez la plupart de ses interprètes : Guy A. Lepage donc, mais aussi Claude Legault, qui prend un malin plaisir à complètement exploser son image avec cet adorable et attachant benêt qu’est Coco, et la formidable Magalie Lépine-Blondeau, qui s’éclate autant à jouer l’amoureuse fatale que l’épouse refaite de Bossé.

On ressort de L’Empire Bossé épuisé, plus intéressé par le prochain coup que tentera l’entrepreneur pourri envers son pire ennemi de Carufel que par le propos général du film.

Note : 2 sur 5

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Date de sortie : 16 mars 2012

Budget : 5,5 millions de dollars

Box office : 20 478

Disponible en DVD

Critique film : Il était une fois les Boys, de Richard Goudreau (2013)

copyright : Melenny Productions
copyright : Melenny Productions

Réalisation et scénario : Richard Goudreau

Distribution : Rémy Girard, Patrick Labbé, Simon Pigeon, Samuel Gauthier, Pierre Lebeau…

Synopsis : Découvrez les origines de la fameuse bande des Boys. Stan, Bob, Fern, Jean-Charles, Meo et les autres s’apprêtent à jouer le tournoi de hockey…

Durée : 1h45

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Critique

Prequel des Boys – une franchise ultra productive avec déjà 4 volets cinématographiques et une série – Il était une fois… raconte donc la jeunesse des personnages auxquels le public s’est attaché depuis le premier film, datant de 1997. Jouant à fond la carte de la nostalgie mythologique et des clins d’oeil, le film tient malgré tout sur ses pattes « en solo ». Une performance essentiellement due à la qualité de la distribution des jeunes boys, tous plus justes et investis les uns que les autres, réussissant à créer pendant un peu moins de deux heures un palpable sentiment de bande. Malheureusement le concert de louanges s’arrête à peu près là…

Chronique sympathique mais anecdotique, Il était une fois les Boys ne fait que survoler un sujet, la faute à un trop plein de sujets traités, ou plutôt esquissés, mais essentiellement à une trop grande facilité des intrigues. Les problèmes rencontrés par chacun des Boys sont trop rapidement évoqués et trop facilement résolus. Même le décès d’un des leurs – lors d’une scène particulièrement réussie parce qu’elle prend justement son temps et affronte la dureté de l’épreuve en face – ne laisse que peu de traces nerveuses chez le spectateur, distrait par le match de hockey suivant, même si ce dernier est « habité » d’une certaine manière par l’esprit de Ben.

Au final, il ne reste que deux petites choses le film fini : le sentiment de camaraderie bien réelle entre ces jeunes Boys… et la nostalgie du premier volet.

Note : 1,5 sur 5

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Date de sortie : 6 décembre 2013

Budget : 8,5 millions de dollars

Box office : 165 844 entrées

Disponible en DVD

Critique film : Mon Oncle Antoine, de Claude Jutra (1971)

copyright : ONF
copyright : ONF

Réalisation et scénario : Claude Jutra

Distribution : Jacques Gagnon, Olivette Thibault, Jean Duceppe, Claude Jutra, Lyne Champagne, Hélène Loiselle…

Synopsis : A Black Lake, petit village minier niché au fin fond du Québec, la vie s’écoule durement. Le magasin d’Antoine est le principal lieu de la communauté : on y trouve de tout, surtout de la compagnie. A la veille de Noël, Antoine est appelé pour récupérer le corps d’un jeune garçon décédé plus tôt. Il part en pleine tempête de neige, accompagné de son neveu Benoît…

Durée : 1h45

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Critique :

Un monument. Pas seulement du cinéma canadien mais du 7ème Art dans son ensemble. Mon Oncle Antoine est un film lumineux et sombre, une ode à un cinéma direct, à l’ambition documentaire parfois brute, à l’indéniable beauté formelle naturelle, cherchant l’innocence des émotions en délaissant la naïveté du regard, un regard qui est au commencement à la conclusion de tout.

Dur, le film l’est du début à la fin. Les hommes comme leurs défauts, les conditions de vie et la société… L’existence adulte est un combat, dont les plus jeunes sont les témoins inconscients, où les adolescents doivent apprendre à devenir grands au plus vite, souvent malgré eux, souvent au contact d’adultes dont ils ne comprennent pas tout mais qui les déçoivent déjà. Un combat que l’on doit gagner ou perdre souvent trop jeune, sans en avoir forcément les armes ni le cynisme. C’est ce chemin que doit parcourir en l’espace d’une nuit à peine le jeune Benoît, accompagnant son oncle Antoine pour une course mortuaire. Un périple en traineau dans le grand froid durant lequel l’image de son aîné se fane. Une odyssée à l’issue de laquelle son innocence sera à jamais perdue, détruite par l’absurdité et la réalité de la mort.

Pour Benoît, ce passage à l’âge adulte est aussi innocent que violent, plein d’amour et de mort. La belle Carmen lui provoque un émoi maladroit mais bien sincère. Un émoi nettement plus direct l’étreint lorsque son regard se faufile dans l’embrasure de la porte pour observer la belle femme au corset. Le fantasme coloré et somme toute bien innocent qui résultera de cet éveil à la sexualité est interrompu violemment par l’adulte Fernand. C’est une autre vision qui le fait définitivement rentrer dans l’âge adulte. Son regard, inoubliable, à travers la vitre des parents meurtris par le décès de leur enfant n’est en effet plus le même que celui, espiègle, qui guettait les seins de la femme au corset.

Les enquêtes régulièrement lancées par le Festival International du Film de Toronto montrent que Mon Oncle Antoine est considéré comme un des plus grands films canadiens de tous les temps.

Note : 4,5 sur 5

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Date de sortie : 7 mai 1971

Disponible en DVD.

Critique film : Maurice Richard, de Charles Binamé (2005)

copyright : Cinémaginaire Inc
copyright : Cinémaginaire Inc

Réalisation : Charles Binamé

Scénario : Ken Scott

Distribution : Roy Dupuis, Julie Le Breton, Stephen McHattie, Patrice Robitaille, Pierre-François Legendre, Rémy Girard, Diane Lavallée, Michel Barrette, Mario Jean, Vincent Lecavalier, Stéphane Quintal…

Synopsis : L’histoire vraie de Maurice Richard, joueur mythique de l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal…

Durée : 2h05

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Critique

Aucune envie de sourciller ou de patienter avant de donner l’avis final : Maurice Richard est un grand film. Et pas seulement un grand film « de » et « sur le » sport. Nous sont racontées ici la destinée d’un homme et la réalité d’une époque, le tout avec une facture simplement magnifique. Avec un tel sujet, le duo Charles Binamé (réalisateur) et Ken Scott (scénariste) pouvaient légitimement être paralysés ou écrasés. Il n’en est rien : ils se montrent à la hauteur et offrent un spectacle exaltant, touchant et somptueux, porté par un Roy Dupuis habité, affûté et touchant.

Maurice Richard réussit à recréer le Montréal des années 40-50, l’atmosphère et les tiraillements de la Ligue Nationale de Hockey sans pour autant en faire un spectacle parasite (l’exercice de style du « film d’époque » est parfois dénaturé, préférant le plus « petit détail correct » au détriment de l' »esprit de la période »), même si l’on peut tout de même regretter les vaines incrustations des acteurs dans des images d’époque au début du film. Et les scènes sur la glace sont tout bonnement bluffantes, pas seulement parce qu’elles recréent des moments de bravoure de « la Comète » mais surtout parce qu’elles sont tellement bien chorégraphiées et mises en scène qu’elles engagent nerveusement le spectateur, devenu par intermittence filmique un supporter de hockey.

Si Ken Scott montre un grand respect envers l’icône « La Comète » – le risque, évité ici, de ce genre de biopic étant justement de tomber dans une trop grande déférence – le scénariste ne perd jamais de vue l’homme « Maurice », plus fragile que sa légende, alternant scènes ou répliques d’anthologie nécessaires à ce genre de biopics (« T’es marié à un joueur des Canadiens » lance Richard à son épouse Lucille en plein milieu de la cuisine ou le « That’s what I want ! » que le coach Irvin lance à ses joueurs après avoir salué la rage de ne pas perdre de Richard) et petites subtilités

Et, comme tout film de sport qui doit se respecter, Maurice Richard réussit à créer un vrai sentiment d’exaltation lors des matches (dont les reconstitutions sont aussi crédibles que palpitantes). Les morceaux de bravoure des Canadiens et de Richard, même connus, font palpiter le coeur et donnent envie de frapper dans ses mains. Et parfois même de se lever pour une standing ovation, comme lorsque Richard passe le record des 50 buts de Joe Malone…

Enfin il convient de décerner une mention spéciale à Roy Dupuis, lequel réussit à donner vie à la légende sur la glace et à l’homme en coulisses, sans tomber dans le mimétisme grossier, (trop grosse et trop facile) corde si souvent employée pour les biopics. Si le charisme de l’acteur n’a jamais fait aucun doute, il est ici employé pour le meilleur. Et, au-delà de la performance physique, obligatoire pour un tel rôle, il réussit à donner chair  aux scènes les plus difficiles, celles en dehors de la glace.

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 25 novembre 2005

Budget : 7,5 millions de dollars

Box office : 589 795 entrées

Disponible en DVD

La bande-annonce en français à voir sur Cinoche.com

Critique film : Le Sens de l’humour, d’Emile Gaudreault (2011)

copyright : Cinémaginaire Inc
copyright : Cinémaginaire Inc

Réalisation : Emile Gaudreault

Scénario : Emile Gaudreault et Benoît Pelletier

Distribution : Michel Côté, Anne Dorval, Benoît Brière, Louis-José Houde…

Synopsis : Luc et Marco parcourent le Québec pour des galas d’humour miteux. Mais ce couple comique est mal assorti : Luc utilise le cynisme pour ses blagues, Marco de grosses ficelles plus populaires… Alors qu’ils font étape dans la charmante petite ville d’Anse-au-Pic, ils sont kidnappés par Roger, cuisinier au restaurant du coin. Ce dernier passe un accord avec les deux comiques : s’ils lui apprennent ce qu’est l’humour, il ne les tuera pas… tout de suite.

Durée : 1h48

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Critique

Sorte de Misery comique, Le Sens de l’Humour se veut une comédie macabre et touchante sur un pauvre homme martyrisé par son père et désespérément seul, cherchant à devenir drôle pour séduire la femme qui lui plaît. Malheureusement elle échoue sur les deux plans.

Jamais la peur de voir Luc et Marco périr sous la colère de Roger ne devient réellement palpable et rarement le film ne parvient à faire rire à en crever. Pire, sa construction très répétitive (Roger revenant à la ferme après avoir essayé en vain d’être drôle sur les conseils des deux loustics, Luc et Marco ne pouvant s’empêcher de remettre tout le temps sur le tapis leurs différences humoristiques, existentielles…) l’empêche de décoller, plombé par la volonté de Roger de comprendre comment faire rire et les explications de Luc et Marco sur ce satané sens de l’humour. Les éclats de rire les plus ingénus venant, paradoxalement, du personnage de Manon, la femme de Marco terrassée tout au long du film par son burn out paradoxalement réjouissant. Malheureusement, ce personnage secondaire est bien seul et trop rare dans cette galerie de personnages tous plus caricaturaux, et donc prévisibles, les uns que les autres.

Dans ce marasme, le film d’Emile Gaudreault réussit pourtant à montrer que l’humour est avant tout une histoire d’humanité (ou plutôt du rapport à son humanité propre).

Note : 1 sur 5

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Date de sortie : 6 juillet 2011

Budget : 8 millions de dollars

Box office : 360 948

Disponible en DVD