Box office 2016 des films québécois

En 2007, le premier volet de la comédie Les 3 P’tits Cochons avait attiré près de 580 000 spectateurs. Près de 10 ans plus tard, désormais repris en main par le réalisateur Jean-François Pouliot, le second en rassemble un peu plus de 300 000. Un demi-succès ? Oui et non. La comédie réunit certes beaucoup moins de spectateurs dans les salles québécoises mais elle glane la première place de la production locale au box office. Et elle confirme la popularité du comédien Guillaume Lemay -Thivierge, présent au casting de 2 films du Top 10 (Les 3 P’tits Cochons 2 et Nitro Rush… deux suites !). A noter la très belle 3ème place de 1:54, le bouleversant film du jeune réalisateur Yan England… qui attire 40 000 spectateurs de plus que l’expérimenté (mais pas moins jeune) Xavier Dolan pour son adaptation de Juste la fin du monde. En 2014, son Mommy était le plus gros succès québécois avec plus de 370 000 spectateurs.

Voici ci-dessous le top 20 des plus grands succès de cette année 2016 au Québec :

  1. Les 3 P’Tits Cochons 2 : 306 399 entrées
  2. Votez Bougon : 270 390
  3. 1:54 : 127 296
  4. Juste la fin du monde : 87 204
  5. Les Mauvaises herbes : 60 862
  6. Chasse-galerie : 59 036
  7. Nitro Rush : 55 843
  8. 9 le film : 17 850
  9. King Dave : 15 917
  10. Embrasse-moi comme tu m’aimes : 14 246
  11. Two Lovers and a Bear : 8 640
  12. Avant les rues : 5 591
  13. Endorphine : 5 046
  14. Le Pacte des anges : 4 865
  15. Mon ami Dino : 4 352
  16. Pays : 3 909
  17. Montréal la Blanche : 2 986
  18. L’Origine des espèces : 2 279
  19. Boris sans Béatrice : 2 084
  20. Là où Atilla passe : 2 066

La bande-annonce de « Les 3 P’tits Cochons 2 » :

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Interview – Podz : « Mon sujet de prédilection est l’être humain dans toute sa beauté et sa laideur »

Interview publiée dans le numéro 57 de Cinemateaser !

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MA RENCONTRE AVEC PODZ

La toute première chose que j’ai vue, concernant votre travail, est la série Xanadu, produite pour Arte. Au-delà du sujet, qui avait fait beaucoup parler à l’époque, ce qui m’avait profondément marqué, c’était votre utilisation du flou. En explorant davantage votre travail, je me suis aperçu que ce « flou » était récurrent chez vous… et jamais gratuit parce que toujours signifiant : une volonté d’isoler un élément de l’image voire un personnage, la projection psychologique d’un personnage… ou le désir pour vous, en tant que cinéaste, d’affirmer votre vision » cinématographique » et non réaliste d’une scène. Pourquoi cette attirance pour ce flou ?

Tout ça, les plans flous, ont débuté durant la création de la série Minuit Le Soir. Je devais trouver une façon d’introduire le personnage de Fanny. Je ne trouvais rien. Je travaillais fort pour trouver une introduction originale. Et le matin du tournage, lorsque je revoyais les scènes de la journée, et que j’écrivais ma liste de plan, l’idée m’est venue de faire avancer la caméra vers Fanny, mais sans toucher la bague de foyer. De faire sortir le personnage de la brume et le rendre réel. Quand nous l’avons fait, j’ai tout de suite dit à mon directeur photo : « Voilà la série ! » Ces plans flous, ces images un peu irréelles (d’une vraie beauté) mais tout de même ancrées dans une réalité, rendaient le propos beaucoup plus éthéré. Il y avait là une vraie façon visuelle de créer un poème. De souligner, d’isoler, de transmettre un état psychologique. Nous voulions vraiment souligner l’aspect un peu surréaliste de travailler la nuit. Lorsque tu es toujours debout la nuit, il y a malgré tout un état de fatigue qui s’installe, tu es toujours dans un état presque de rêve. Un film est après tout un rêve éveillé. C’est une technique que j’emploie maintenant un peu plus sporadiquement que dans Minuit le soir, mais qui reste très près de mon travail.

Quel est le « plan flou », ou les « plans flous » qui vous ont marqué ?

Persona, d’Ingmar Bergman.

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Il y a une autre récurrence chez vous : celle de vous réserver de vrais « morceaux de bravoure » de réalisation. Je pense au plan circulaire de Tu M’aimes-Tu, au plan séquence de fusillade de 19-2… et à King Dave, tourné en un seul plan. Même si ces morceaux de bravoure ne sont jamais gratuits – ils sont là avant tout pour créer une tension et une émotion – ressentez-vous le besoin, en tant que cinéaste de vous « confronter »  à cela ? Avez-vous besoin de vous créer une difficulté particulière ?

Non, c’est juste que j’essaie toujours de trouver une façon émotionnellement satisfaisante de décrire un état psychologique. Je crois que ces « morceaux de bravoure » servent toujours l’histoire. Ils traduisent l’émotion et la psychologie de la scène que je tente de décrire. D’une autre façon, ces séquences permettent de créer un vrai environnement créatif sur le plateau. Tous les membres de l’équipe doivent y participer et ça crée nettement un rassemblement au sein de l’équipe.

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copyright : Go Films

LES 7 JOURS DU TALION

En voyant le film, j’ai eu le sentiment que la réplique la plus importante du film était celle du captif disant au personnage de Claude Legault « T’es pire que moi ». On s’aperçoit alors, et le personnage de Claude Legault également sans doute, que ce processus de vengeance est aussi une perte d’humanité. Est-ce cela la dynamique du film ?

Définitivement. Un des thèmes du film est ce que la violence fait de nous. Comment elle nous transforme. Comment elle nous détruit. La violence selon mon point de vue ne peut être que destructrice. On doit comprendre dans le film pourquoi le personnage de Claude emploie cette violence, mais on doit aussi voir pourquoi il ne doit pas l’employer. Pour moi la séquence qui résume mieux le film est la dernière durant laquelle le personnage de Claude répond aux questions d’un journaliste (hors champ, car je voulais que ces questions puissent venir du spectateur, de nous) :

  • « Vous pensez que la vengeance est la bonne solution ? »
  •  « Non »
  • « Donc, vous regrettez ce que vous avez fait ? »
  • « Non »

Les images du film sont souvent insoutenables. Et lorsqu’on s’interroge sur notre capacité à encaisser des images d’une violence rare sur un rythme quotidien, on s’aperçoit que le film nous ramène justement à notre position de témoin. Était-ce aussi cela l’objectif du film : nous ramener, paradoxalement, à un rapport « normal » avec les images « anormales » ?

Oui, mais aussi de nous faire contester notre rapport à la violence cinématographique. Que pouvons-nous tolérer ou accepter ? Il y a un acte de violence que Claude commet dans le film que très peu de gens acceptent ; c’est lorsqu’il frappe la femme qui est elle aussi une victime. C’est plus inacceptable que le reste, car cette femme n’a rien fait de mal. Elle ne « mérite » pas cette violence. Une des questions que soulève le film est qui « mérite » cette violence ? Et est-ce que nous pouvons en décider ? Les spectateurs réagissent très fortement et correctement à la scène qui est pourtant très simple après ce que nous avons vu à ce stade de l’histoire. C’est que même si nous avons accepté la violence faite au meurtrier/pédophile, nous ne pouvons accepter celle commise contre cette femme. Alors le film est une méditation sur notre rapport à la violence. Comment reçoit-on ces images ? Quel est leur impact sur le spectateur ? Chaque scène violente est calculée pour permettre une réflexion sur ces questions.

De la même manière, en tant que réalisateur, et même si vous savez que c’est du faux, avez-vous des limites dans ce que vous êtes capable de mettre en scène et de filmer ? Est-ce que vous-même vous vous interrogez sur la nature de ce que vous êtes capable de filmer ?

Oui, c’est toujours une question que je me pose. Je crois que nous pouvons tout montrer de l’expérience humaine, car cette violence fait partie de nous et je crois que c’est une bonne chose de la confronter, de la regarder froidement. Mais si je n’y vois aucun avantage psychologique, narratif, ou émotif à montrer cette violence, je ne la montrerai pas.

Est-ce que ce que vous ne montrez pas dans le film, et qui du coup prend une dimension de violence inouïe, découle justement de ce que vous, en tant que cinéaste, n’arrivez pas à filmer ?

Ça découle du jeu que j’avais entamé avec le spectateur. Jusqu’où allait-il me suivre ? Si, après tout ce que je lui ai montré, il y a quelque chose que je ne dois pas lui montrer, elle doit être insoutenable. La vieille théorie « c’est pire de ne pas voir » marche, je crois, seulement si on peut démontrer jusqu’où on est prêt à aller. Et alors, ce qu’on ne voit pas devient insoutenable car j’ai donné quelques clefs de ce que je ne montre pas.

Les 7 jours du talion est aussi votre premier film avec Claude Legault , avec lequel vous aviez déjà collaboré sur la série Minuit le soir. A ce jour, vous avez travaillé avec lui sur deux séries et quatre films. Qu’est-ce qui vous fascine tant chez lui ?

Sa capacité à sonder et creuser chaque aspect de son expérience pour trouver la vérité de chaque scène. Il est aussi fasciné que moi par l’être humain dans toutes ses facettes. Des plus belles aux plus laides.

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copyright : Zoofilms

10 1/2

10 1/2 suit Les jours du Talion de quelques mois. Très peu de temps. Comment arrivez-vous à tourner aussi vite ?

Je ne sais pas, je travaille. C’est tout.

Après Les 7 jours du Talion, dont la forme était plus classique, vous optez pour une approche plus documentaire, en étant au plus proche des personnages, en laissant vivre les scènes… Pourquoi cette approche « documentaire » ?

Pour rendre la vie de Tommy plus près de la nôtre. Pour montrer que ces situations sont bien réelles et beaucoup plus près de nous qu’on veut le croire. Pour que l’on comprenne bien ces personnages. Le truc était de faire accepter le personnage de Tommy, qui est difficile à aimer. Je voulais que le spectateur vive ce film de façon viscérale et immédiate.

En parfaite adéquation avec le sujet et votre approche, vous choisissez dans le film de montrer les crises de colère de Tommy dans leur durée et n’éludant pas leur récurrence, quitte à éprouver le spectateur. Dans ce cas, on ne peut pas affirmer comme dans le cas de Talion qu’il s’agit d’une confrontation entre le spectateur et le potentiel de violence d’une image. Que souhaitiez-vous créer et dire à travers ces nombreuses scènes d’une violence parfois ahurissante ?

Je voulais que le spectateur comprenne l’ampleur du travail que représente un enfant comme Tommy pour Gilles (Claude Legault). Que nous voyons le dommage qui a été causé à cet enfant par ses parents inaptes. La profonde tristesse de cet état de choses. Je voulais qu’il y ait là une réaction viscérale. Je ne voulais pas faire allusion au problème. Mais plutôt le regarder froidement et le constater pleinement.

Avec 10 1/2, vous dirigez également un tout jeune comédien, Robert Naylor, qui est prodigieux et embrasse constamment la difficulté de chaque scène. Comment on tire tout cela d’un aussi jeune comédien ?

En lui faisant confiance. En discutant directement et clairement avec lui de ce qu’il a à faire. En discutant avec lui de ce qu’est Tommy. De ce qu’il vit. Et de créer des liens entre la vie du personnage et celle du comédien. En mettant en scène un génie comme Robert Naylor.

Selon moi, il n’y aurait pas eu Mommy sans 10 1/2. Quel regarde portez-vous sur le film de Xavier Dolan ?

Il est vrai que les sujets se croisent. Mais au delà de ça, je n’aime mieux pas entrer dans les comparaisons si vous me permettez.

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© Go Films

L’AFFAIRE DUMONT

L’Affaire Dumont marque une vraie rupture, selon moi, dans votre approche cinématographique. Elle me fait, d’une certaine manière, penser à ce que David Fincher a fait avec Zodiac. Il y a une vraie volonté de sobriété, de lourdeur dans les images et de ralentissement de rythme dans le montage et la narration en général. Pourquoi une telle révolution dans votre cinéma ?

C’est un film sur la nature de la vérité. Où est elle ? Quelle est elle ? Comment la mettre en scène ? Est-ce que la vérité de Dumont a autant de poids que celle de sa femme ? Son ex ? Celle qui l’accuse ? Les avocats ? La juge ? Qui dit vrai et qui doit-on croire ? Je voulais par le rythme, la lenteur, permettre au spectateur de bien considérer chaque aspect de l’image, du décor et des mouvements pour bien faire son choix dans ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.

J’ai évoqué Fincher pour ce film. Est-ce que cette influence est justifiée ? Avez-vous d’autres influences pour votre cinéma en général ?

Oui, j’ai été très affecté par Zodiac La comparaison est juste. Mais j’essaie en général d’éviter les influences du moins en termes cinématographiques lorsque je tourne. J’évite en général de regarder des films en tournage !

Et dans votre façon d’aborder ce fait judiciaire terrible, quelque chose sort de l’ordinaire… Pourquoi avoir choisi de mêler images de fiction et images d’archives du vrai Michel Dumont ?

C’est là que le questionnement formel sur la vérité devient intéressante. Nous voyons en plein film le vrai Michel Dumont. La vraie Solange. Mais dans une scène qui a tout de la fabrication. D’une mise en scène. Tout de la préparation. Ces images d’archives sont frappantes. Parce que j’avais peine à y croire. Est-ce que la fiction qui vous à été présentée jusqu’à ce moment est plus véridique que ces images d’archives manifestement mises en scène ? Est-ce que parce qu’on voit les vrais êtres humains sur lequel est basé le récit nous sommes dans une vérité plus honnête ? Ou est-ce que la fiction devient plus vraie pour le spectateur, car il a vécu avec ces personnages plus longtemps qu’avec le vrai Dumont. Et si votre questionnement sur ces images d’archives vous font questionner le récit de Dumont. Est-ce que le récit présenté jusque-là vous semble vrai. Ce film était pour moi un vrai questionnement sur ce qui est faux ou vrai dans le cinéma. Dans les images.

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De toute votre filmographie, Miraculum a la structure la plus éclatée… et c’est aussi celui où votre caméra semble la plus libre. Comment on crée de la « légèreté » au cinéma ?

Dans ce film j’essayais d’aborder les questions spirituelles à travers le regard naïf de la protagoniste. C’est peut-être une erreur, car je crois qu’aujourd’hui on préfère largement avoir le sentiment de connaître le regard du réalisateur sur un sujet donné. Cette légèreté venait de là. De la protagoniste. Le créer est très difficile d’une part et aussi truffé d’embûches, car le regard léger passe pour celui du réalisateur. L’utilisation de la musique aide nettement à créer un ton léger. Le casting aide beaucoup. Ce que les acteurs dégagent déjà par leur personnalité aide à créer ce ton. La simplicité des dialogues et l’approche très directe et facile de la mise en scène. Il n’y a pas de sens caché, la caméra vous montre exactement ce qu’elle doit sans évoquer le monde à l’extérieur du cadre. Dans les 7 jours ou 10 ½, on a l’impression que l’extérieur du cadre est inquiétant, même hostile.

Miraculum est un film choral, qui peut faire penser au Short Cuts de Robert Altman. Est-ce que la principale difficulté est de donner une cohérence et du liant à différentes intrigues liées par des thématiques ?

C’est effectivement le plus difficile. Il faut que la thématique soit le fil rouge de toutes les différentes histoires. Mais il faut aussi que chaque histoire soit intéressante en soit et peut vivre toute seule. Ce qui est nettement plus réussi dans Short Cuts.

 

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Go Films

KING DAVE

 

King Dave est adapté de la pièce d’Alexandre Goyette. Pourquoi avoir choisi de le tourner en un seul plan séquence ?

Pour plusieurs raisons. La première est de préserver l’exploit qu’est la performance de Goyette. Aussi en gardant le style de la pièce: il nous parle directement, donc on crée une sorte d’aspect théâtral dans laquelle tout nous est possible. Le film qui défile en une seule traite sous nos yeux créée un aspect d’épuisement. D’étouffement. Ce que vit Dave dans le film est dur, très dur et très lourd. Je voulais créer cet effet physique chez le spectateur. Mais avant tout, c’est comme si le film est l' »Ultimate Selfie », comme si Dave tenait la caméra à bout de bras  et nous livrait sa confession. Tout ce qu’on fait dans les médias sociaux aujourd’hui est se confesser ou s’avouer. Voici ce que je mange, voici ce que je pense, voici ce que je ressens. Aimez moi. « Likez » moi. Dave se confesse, veut notre pardon. Veut s’avouer et veut ultimement qu’on l’aime et qu’on le comprenne.

Auriez-vous pu tourner ce film sans le plan séquence au début de la saison 2 de 19-2 ?

Cela a certainement aidé à comprendre la logistique d’une telle entreprise.

Le plan séquence, c’est à la fois le summum de la préparation technique et de l’anticipation et l’invitation à l’ « accident de parcours » lors d’une prise. Est-ce que l’imprévu était bienvenu dans votre esprit pendant le tournage ?

L’imprévu doit faire partie de l’équation dans un plan séquence. L’improvisation aussi. Mais je crois que l’imprévu et l’improvisation doivent faire partie de tous les tournages. Il faut être ouvert à toutes les possibilités qui se présentent, mêmes les obstacles, et les utiliser à l’avantage de la vision du film.

King Dave est-il votre film le plus compliqué à tourner ?

Oui. Mais ce fut une des expériences humaines les plus fortes aussi. Toute l’équipe était aussi investie dans le film que moi. Ce qui est une chose très rare. Tous ceux qui ont participé à ce tournage, je pense, le verront comme une expérience marquante par le simple fait que tous ceux qui y ont participé devaient être à leur meilleur le temps du tournage à chaque nuit.

King Dave est sans doute un morceau de bravoure ultime. Comment comptez-vous vous mettre en difficulté après ce film ?

Je n’en ai aucune idée. Mais j’ai hâte de l’apprendre.

Question bête : comment se choisit le plan séquence qui deviendra le film ?

La meilleure prise. Tout simplement.

Rares sont les films à voir tenté le plan séquence intégral. Plus rares encore sont les films ayant réussi cette performance. J’ai en tête trois films dans des genres et avec des ambitions différentes : Time Code de Mike Figgis, L’Arche russe d’Alexandre Sokourov et Victoria de Sebastian Schipper. Est-ce que, d’une certaine manière, vous avez étudié ces films ? Et si oui, quelles leçons avez-vous tiré de ces films ?

J’ai évité de regarder ces films lors de la préparation et le tournage de King Dave. J’ai puisé mon inspiration ailleurs.

La difficulté de cette entreprise, au-delà des contraintes techniques, ne se situe pas dans le fait qu’il faut effacer et faire oublier la performance au profit de l’œuvre artistique ?

C’est exactement ça. Il faut que l’importance du propos et la psychologie des personnages soient de l’avant.  De plus, il ne faut surtout pas que le spectateur remarque le plan séquence. Il faut faire comme si le film était monté. Fournir différents plans, différentes tailles de plans à l’intérieur du plan séquence. Il faut aussi donner l’impression qu’il y a des coupes dans le film. C’est très difficile car le montage se fait à même le tournage. Il n’y a pas comme à l’habitude : « on verra ça au montage » !

Que représente la post production sur un plan séquence de cette ampleur ? A cacher certains éléments (du décor ou de la technique), à corriger certains aléas…

Oui, aussi de créer des effets magiques que seul la post production peut vous donner. Le travail du son est aussi très important ainsi que le choix de la musique. Dans le cas de King Dave, il y a plusieurs lieux, plusieurs scènes à l’intérieur du même plan. Ainsi que plusieurs temporalités et même de réalités. Tout ça doit être appuyé par le son et bien sûr, la musique.

Vous êtes-vous fixé une limite justement dans la retouche (afin de ne pas « dénaturer » le plan séquence) ?

Oui.

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Podz sur le tournage de « King Dave » – © Go Films

UNE ŒUVRE

A ce jour, et même si certains de vos films ne sont pas toujours dénués d’humour, vous avez pas (encore) réalisé de comédie. Est-ce par manque d’envie ? De projet ?

On m’a offert des comédies, mais je n’ai pas trouvé le parfait véhicule à ce jour. Ce n’est pas par manque d’envie, mais bien de projets !

Comptez-vous un jour aborder ce « genre  » ?

Peut-être si le bon projet se présente.

Vos films ont des formes très différentes. Et pourtant votre filmographie est cohérente, traversée par des thématiques récurrentes. Vos films abordent toujours la violence (à travers notamment une réflexion sur l’image), la culpabilité et l’absence. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ces thématiques ? Pourquoi une telle obsession pour ces réflexions ?

Je pense que ces thématiques sont ce qui nous rend profondément humains. Et mon sujet de prédilection est l’être humain dans toute sa beauté et sa laideur.

J’ai le sentiment que, pour vous, une image sera toujours plus puissante qu’une ligne de dialogue.

Nettement. J’adore la communication directe d’une image. Elle va droit au cœur. Et reste dans la tête longtemps après la fin du film.

Les cinéastes québécois sont actuellement en pleine bourre à l’international. Denis Villeneuve, Martin Villeneuve, Jean-Marc Vallée, Xavier Dolan sont reconnus dans les festivals étrangers et développent des « grosses productions ». Comment expliquez-vous ce boom du cinéaste québécois ?

Je pense que nous faisons de très bons films.

Quel regard portez-vous sur la production cinématographique québécoise actuelle ?

Je pense qu’elle est en danger. Car les gens qui donnent les subventions veulent de plus en plus financer des projets qui font du profit. Qui cartonnent. De cette façon on encourage moins les talents un peu plus obscurs. La relève. Les petites perles qui de film en film vont croître.

Y a-t- il des projets que l’on vous a proposé que, rétrospectivement vous regrettez de ne pas avoir réalisé ?

Non.

Vous avez travaillé en France pour la série Xanadu. Que retirez-vous de cette expérience française ? Est-ce un bon souvenir d’avoir tourné en France ?

Ce fut un très bon souvenir. J’en garde des amitiés profondes et c’était très rafraîchissant de travailler avec une nouvelle équipe, Découvrir de nouveaux comédiens.

Pour Xanadu, on est venu vous chercher pour votre oeuvre, votre savoir-faire, votre style. Est-ce que, malgré tout vous avez dû « adapter » votre style ?

Pas vraiment. J’ai adapté mon style au propos de la série, mais c’est tout.

Vous enchaînez les films à une cadence régulière. J’en conclus que vous êtes déjà en train de réfléchir à votre prochain projet… ou vos prochains projets. Pouvez-vous en parler ?

J’aime mieux vous réserver la surprise !

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements à Podz pour sa disponibilité

Critique film : Miraculum, de Podz (2014)

Critique publiée sur Les Cinévores le 27 janvier 2015

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271150Réalisation : Podz

Scénario : Gabriel Sabourin

Distribution : Anne Dorval, Xavier Dolan, Marilyn Castonguay, Gabriel Sabourin…

Synopsis : Les destins croisés d’une infirmière prise d’affection pour un jeune miraculé, d’un vieux couple illégitime et d’un couple au bord de l’implosion…

Durée : 1h50

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Critique

Film choral à la narration éclatée, Miraculum suit avec ambition une dizaine de personnages à la croisée des chemins (sentimentaux, religieux, humains…), dont les destins vont être bouleversés par un crash aérien. Pour réussir dans sa mission cinématographique, le résultat avait une vraie obligation narrative : faire respirer cette flopée de personnages principaux, leur donner instantanément une profondeur et, surtout, creuser subtilement leurs failles par le biais de saynètes épisodiques. Mission remplie pour le scénariste Gabriel Sabourin, qui choisit de les présenter abruptement, en plein vol, ou plutôt en décrochage. Subtilement présenté dès le départ comme l’événement central du film, le crash aérien est le nœud central d’une double temporalité. Pour certains, il sera un révélateur vital, pour d’autres une funeste conclusion… Ainsi appliquée, cette catastrophe aveugle agit à la fois comme une teinte émotionnelle pour un film à fleur de peau et comme le réacteur d’un suspense ayant le bon goût de rester à dimension humaine. Trouvant ses racines dans cette carcasse éventrée, l’oeuvre en question s’offre ainsi comme un cratère émotif autour duquel errent dangereusement des hommes et des femmes abîmés par la vie, bousculés dans leurs croyances, déstabilisés par d’éphémères émotions… Et ce sont justement ces émotions qui vont servir de liant . « Lier », telle est l’autre gageure d’un film choral par nature éparpillé. Le réalisateur Podz, auteur du traumatisant Les 7 jours du Talion (Lire la critique), transcende sans cynisme l’amour, source de bonheur comme de souffrance, par une mise en scène délicate et élégante, un montage brutal, comme pour mieux faire perdre sa respiration au spectateur, usant de désynchronisation entre son et image… L’exigence formelle de Miraculum fait déposer les armes autant qu’elle bouscule. Et offre quelques instants assez miraculeux.

Note : 3,5 sur 5

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Date de sortie : 28 février 2014

Budget : 4,6 millions de dollars

Box office : 34 306 entrées

Disponible en DVD

Critique film : 10 1/2, de Podz (2010)

copyright : Zoofilms
copyright : Zoofilms

Réalisation : Podz

Scénario : Claude Lalonde

Synopsis : Suite à une agression, le jeune Tommy est envoyé en centre de réhabilitation. Dans cet environnement fermé, il est suivi par l’éducateur Gilles, conscient de la blessure profonde du jeune garçon mais incapable de lui venir en aide…

Durée : 1h56

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Critique

Deuxième long métrage du réalisateur Podz, 10 1/2 est, comme Les 7 jours du Talion, une expérience éprouvante pour le spectateur. Dur, intransigeant, saisissant, et ce dès la toute première scène, ce film flirte parfois avec les limites du supportable… jamais gratuitement, toujours dans une maitrise déconcertante de son sujet et de sa mise en scène. Podz montre une autre facette de sa mise en scène en changeant complètement de style, à l’opposé de l’image très étudiée et calibrée du Talion.

Car il y a clairement du documentaire dans la façon qu’a Podz d’aborder le quotidien de ce centre de réhabilitation de jeunes garçons. Dans son envie évidente de montrer le travail quotidien des éducateurs, de laisser filer une scène a priori anodine pour la voir se transformer de manière organique en intense scène d’altercation, dans ses dialogues parfois désarmants de brutalité, dans son refus de la concession aussi. Toujours au plus près de ses personnages, n’hésitant pas à user de la caméra épaule, moins pour mimer la réalité que pour coller à la vérité de la scène, quitte à mettre de côté tout esthétisme, Podz ne lâche pas Tommy d’une semelle, à l’image de Gilles, son éducateur. Il y a chez lui une humilité vis-à-vis de la souffrance de Tommy, une intransigeance du « non style » et une propension à accepter et montrer la dureté, sans jamais tomber dans le piège de la scène spectaculaire et gratuite, une humilité du metteur en scène face au sujet traité et une volonté jusqu’au-boutiste de ne pas corrompre ce qui se joue (la signification d’une scène, le jeu du comédien, l’émotion créée devant l’objectif…).

Et que dire du jeune Robert Naylor ! Ses explosions de rage sont terribles. Podz décide de les montrer dans la durée et de ne pas en éluder la récurrence, jusqu’à épuisement. Mais là réside justement un des secrets de 10 1/2 : cette colère, expression d’un mal être profond et incompréhensible, est aussi le suicide progressif d’un enfant brisé et sans perspective. Cette rage est une douleur qui se révèle finalement plus rude que jamais sur le visage de Tommy apaisé. Podz le montre régulièrement tourné vers l’extérieur, à la fenêtre de sa chambre, dans une voiture, derrière un grillage, laissant entrevoir un regard doux perdu au milieu d’un visage dur, comme un enfant de 10 ans et demi ne sachant pas comment faire pour appeler à l’aide…

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 29 octobre 2010

Budget : 3,9 millions de dollars

Box office : 41 036

Disponible en DVD

Critique film : Les sept jours du Talion, de Podz (2010)

copyright : Go Films
copyright : Go Films

Réalisation : Podz

Scénario : Patrick Senécal

Distribution : Claude Legault, Fanny Mallette, Rémy Girard, Alexandre Goyette, Martin Dubreuil…

Synopsis : Jasmine, la jolie petite fille de Bruno et Sylvie, est retrouvée morte. Quelques jours plus tard, son meurtrier est arrêté par la police. Alors que les premiers craquements se font sentir au sein du couple meurtri, Bruno échafaude un terrible plan : kidnapper l’assassin pour se venger…

Durée : 1h51

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Critique

Après avoir beaucoup réalisé pour la télévision, Podz passe au cinéma avec cette adaptation du livre Les Sept jours du talion par son auteur, Patrick Senécal. Ce long métrage, au scénario sec et à la mise en scène inspirée, est une réussite… qui se mérite. L’expérience difficile, parfois même insoutenable, que le spectateur doit endurer le laisse éprouvé, soulagé et hanté par des questions morales.

Frontal et audacieux, Les sept jours du talion ne cède jamais à la complaisance dans son rapport à la violence. Aucune accusation d’un quelconque plaisir pervers ne peut lui être reprochée. Un vrai tour de force compte tenu du postulat de l’intrigue, la victime Bruno devenant le bourreau de l’assassin de sa fille. La mise en scène de Podz, qui ne baisse jamais l’objectif de sa caméra de l’hémoglobine et de la chair traumatisée, comme pour défier le spectateur en proie à la compréhension du geste de Bruno, est parfaitement réglée et subtilement signifiante. Si son regard sur la tragique situation est sobre, Podz n’en demeure pas moins un cinéaste à l’oeil diaboliquement cinématographique. Et Claude Legault un formidable comédien, aussi émouvant lorsqu’il apprend la mort de sa fille que glaçant lorsqu’il s’apprête à opérer sa victime. Senécal, de son côté, a repris la trame de son livre en l’asséchant de sa matière littéraire pour en faire un terreau cinématographique parfait. Réduits à ce qu’ils ont de plus primaires, les dialogues sont des coups de couteau aiguisé, lacérant les restes d’émotion intacte du spectateur ou révélant sèchement la nature profonde des personnages. Le « T’es pire que moi ! » lancé par l’assassin Lemaire à son bourreau Bruno est, dans ce sens, un des moments forts du film, renversant complètement les repères et agissant comme une prise de conscience pour les personnages et surtout le spectateur.

Les Sept jours du Talion n’est que le premier film d’un (déjà) très grand cinéaste.

Note : 3,5 sur 5

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Date de sortie : 5 février 2010

Budget : 3,4 millions de dollars

Box office : 134 934

Disponible en DVD

Critique série : Tu M’Aimes-Tu ? de Frédéric Blanchette et Steve Laplante (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en novembre 2014.

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copyright : Zone 3
copyright : Zone 3

Créateurs : Frédéric Blanchette et Steve Laplante

Distribution : Sébastien Huberdeau, Magalie Lépine-Blondeau, Steve Laplante, Bianca Gervais, Eric Bruneau…

Synopsis : Fred est en perdition depuis deux mois. Depuis que Valérie l’a plaqué. Il la voit partout, tout le temps, elle le hante. Et les apparitions de l’amour de sa vie le détruisent peu à peu… Mélanie est la voisine du dessus de Fred. Elle s’est installée depuis peu dans cet appartement. Elle s’y cache, fuyant ses anciennes conquêtes. Eperdus et éconduits par la belle, ils ne comprennent pas sa fuite. Une fuite en avant : incapable de ressentir le moindre sentiment, elle préfère quitter plutôt que de construire… David est le meilleur ami de Fred. Et son exact opposé : marié et père de famille, il vit une vie modeste et épanouie. Mais l’amour va lui jouer des tours. L’amour paternel n’est pas le plus facile à appréhender, surtout avec un père comme le sien, une figure paternelle distante, violente… et mourante. Tu m’aimes-tu ? est l’histoire de ces 3 accidentés de la vie en prise avec l’Amour. En détresse, en chair et en mots, ou en creux…

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Critique :

Branchée sur le pouls de ses personnages, aussi délicate que dure, euphorique lorsque Fred, Mélanie et Dave ressentent un bonheur même fugace, elle fout les larmes aux yeux quand ces mêmes Fred, Mélanie et Dave sont terrassés par un mot, un geste, une situation, même simple. La moindre variation de leurs émotions provoque une terrible réplique, disproportionnée, déraisonnable de l’autre côté de l’écran.

Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai

Tu M’Aimes-Tu suit trois personnages cabossés par l’Amour passé, présent et futur. Trois personnages à la croisée des chemins sentimentaux, effrayés par la peur de la perte, de l’épreuve et de l’inconnu amoureux. Fred est brisé par le départ de Valérie, Dave est conscient qu’il lui reste peu de temps pour enfin ressentir un amour paternel, Mélanie est épouvantée par la possibilité de ressentir… Cette mosaïque compose une fresque intimiste et universelle.

Avec un tel postulat de départ, la série pourrait tomber dans la niaiserie ou le misérabilisme selon les circonstances. Mais les incohérences et les défauts de Fred, Dave et Mélanie, leur égoïsme aussi, sont salutairement et régulièrement soulignés et éprouvés, parfois directement par les personnages entre eux. Quand Fred « refait » l’histoire de son couple, c’est Dave, son meilleur ami, qui le remet à sa place, lui rappelant opportunément que sa propension à s’effacer derrière Valérie est à l’origine de la rupture. Un dialogue montrant toute la lucidité des personnages, la franchise qui régit leurs relations mais aussi, et surtout, la trop humaine mauvaise foi de personnages qui, du même coup, gagnent instantanément en réalisme et en profondeur. Comme dans la « vraie » vie, on a toujours un ami pour nous soutenir quand on ne va pas bien… et nous rappeler quand on déconne. Ce regard critique interne à la narration de la série est déterminant dans Tu M’Aimes-Tu ?

Fred ou le deuil

Ayant laissé entendre à Mélanie que son ex Valérie est décédée – ou plutôt n’ayant pas vraiment voulu dissiper ce malentendu – l’homme blessé Fred se rend sur les conseils de cette dernière dans un groupe de soutien à des personnes endeuillées. Cette mise en place scénaristique se révèle un formidable système de mesure de l’état d’avancement psychologique de Fred, un vecteur d’émotions et une bombe à retardement dramatique. Semaine après semaine, Fred progresse dans l’acceptation de son « deuil », suivant les étapes comme ses camarades d’infortune. On le voit avancer, trébucher, prendre superficiellement confiance, croire qu’il va mieux pour mieux réaliser qu’il est encore loin du compte, reprendre espoir par l’écoute (la sienne et celle des autres). Rire aussi. Les scénaristes évitent en effet d’appliquer une teinte émotionnelle monochrome à la trajectoire de Fred : au sein de ce groupe on pleure, on échange, on se fait pleurer, on s’impatiente, on se moque aussi… Certaines scènes du groupe sont peut-être d’ailleurs parmi les plus drôles de toute la série. Mais, le malentendu originel est aussi une bombe à retardement émotionnelle. On le sait depuis que Fred a déclaré lors de sa première intervention qu’il avait perdu Valérie : le jour viendra où le groupe apprendra que sa blonde est « simplement » partie. Un suspense dramatique bienvenu dont l’issue est redoutée par Fred, conscient qu’à terme il en souffrira et surtout fera souffrir ses compagnons, avec lesquels il a créé des liens fragiles et sensibles.

Depuis sa rupture, Fred est assailli d’apparitions de Valérie. Ces irruptions imaginées débarquent dans des moments de doute, de choix ou de prise de conscience, l’interrogeant sur son bien-être, lui rappelant le passé pour mieux réaliser le présent… et se lamenter aussi. Après tout, le fantôme est une émanation de la douleur prégnante de Fred. Conscient de ce mécanisme de son inconscient, Fred se dit que le fantôme disparaitra quand il sera guéri. Logique sans doute. Mais terriblement cruel : plus d’une fois le fantôme, doté d’un timing des plus amers, va foudroyer les espoirs naissants de Fred…

Dave ou l’entre-deux

Dave n’a pas tout pour être heureux mais suffisamment pour être épanoui. Une femme aimante, drôle et attentionnée. Des enfants bien vivants. Un boulot. Une vie rangée certes mais dont la monotonie est chassée par la chaleur du foyer et la charge de l’humour au quotidien.

Le retour de son père, mourant, avec lequel les relations ont toujours été au mieux distantes, au pire conflictuelles, va chambouler sa vie. Et lui révéler des priorités refoulées. A la différence de Fred, Dave est conscient de la perte à venir. Le fait de savoir rend-t-elle la chose plus acceptable pour autant ? Certes non. Mais elle laisse la possibilité de régler les conflits et de poser les mots « avant ». Et c’est dans cet interstice infernal que naît toute la dynamique émotionnelle du personnage de Dave. Un homme pressé par le manque de temps mais surtout de mots entre son père et lui.

Une perte annoncée qui va l’aider à mieux se définir…

Mélanie ou le vide

La scène fondatrice pour Mélanie est celle de la lecture de la lettre de Fred – un exercice imposé par son groupe d’entraide. Mélanie s’aperçoit alors qu’elle n’a jamais ressenti « ça ». Ces émotions plus grandes que le corps, celles qui transcendent la raison. Une prise de conscience violente pour la jeune femme, confrontée au vide émotionnel de son existence.

Elle a multiplié les conquêtes, assouvi ses envies physiques, victime inconsciente de sa peur de s’engager. Débute dès lors pour elle sa « quête ». Non pas d’un homme ou de l’Homme mais bien d’une émotion vraie, profonde, celle capable de lui faire oublier sa peur. Une quête désordonnée, effrayante et déstabilisante, qui lui fait commettre bien des erreurs.

Mais c’est ainsi cabossée par les émotions qu’elle va finalement prendre forme.

La caresse de Podz

Ecrite avec une délicatesse de dentelliers par Frédéric Blanchette et Steve Laplante, Tu M’Aimes-Tu ? se devait d’être mise en scène avec une douceur équivalente. Podz y a ajouté de la bienveillance pour les personnages, restant toujours à proximité des émotions, sans cynisme, ne pervertissant jamais leur vérité par une mise en scène intrusive, lourdingue ou superficielle. Pour autant on reconnaît sa patte : en véritable auteur qu’il est, Podz impose ses choix, parfois très audacieux (comme cet incroyable plan séquence circulaire dans l’appartement de Fred et Valérie), mais toujours au service des mots (parfois littéralement), des émotions (souvent impulsives) et des personnages, sa mise en scène les accompagne sans jamais les devancer. Aimante et légère, la caméra de Podz est une caresse posée sur la joue de Fred, recueillant la larme naissante au coin de ses yeux ou révélant la fossette de son sourire.

La lettre

Une fois la saison achevée, une scène me reste en tête. Celle de la « lettre ». Elle cristallise à elle seule toute la réussite de Tu M’Aimes-Tu ?

Comme évoquée plus haut, pour avancer dans sa thérapie du deuil, Fred doit écrire une lettre à sa chère « disparue » puis la lire à un proche. Sa rédaction est une épreuve. Sa lecture va se révéler encore plus pénible pour Fred. Naturellement ce dernier souhaite la lire à Dave. Mais les circonstances l’en empêchent. Appelée à la rescousse, Mélanie se révèle un témoin encore plus réfractaire. Après bien des péripéties, poussé dans ses retranchements, un Fred au bord de la rupture se retrouve à la lire finalement à Judith, la femme de Dave…

Cet enchaînement intenable est une épreuve pour le téléspectateur, conscient de l’importance de cette lettre pour Fred. Essoufflé et fébrile comme le protagoniste, il a alors droit à ce coup de grâce de la déclaration d’un homme éperdu d’amour pour sa femme disparue. Les mots sont puissants. Les comédiens bouleversants. Le lien entre ces personnages de fiction tellement sincère. La mise en scène pudique. L’Amour, passé, présent et futur, bien réel. Cette lettre est un des trucs les plus émouvants qui m’ait été donné de voir.

Tu M’Aimes-Tu ? La réponse est oui. Passionnément.

Note : 4 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (25 minutes)