Critique série : Mensonges – Saison 1, de Gilles Desjardins (2014)

Critique publiée sur le Daily Mars en mars 2015

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copyright : Sovimage
copyright : Sovimage

Créateur : Gilles Desjardins

Distribution : Éric Bruneau, Pierre Verville, Fanny Mallette et Sylvain Marcel…

Synopsis : Julie Beauchemin dirige une équipe du service des homicides de Montréal. Spécialisée dans l’exercice difficile de l’interrogatoire, elle lit dans les suspects comme dans un livre ouvert…

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Critique

Un procédural classique… mais diablement efficace. Procédural moderne, Mensonges repose sur une architecture éculée : une intrigue fermée à chaque épisode et un fil rouge sur la saison. Mais si cette dynamique est aujourd’hui reproduite industriellement dans les séries, encore faut-il réussir à l’incarner et à la tenir sur la longueur. La série de Gilles Desjardins décline fort heureusement cette formule avec maîtrise, sans fausses notes mais aussi sans écart bienvenu, en restant très exactement dans les clous de ce qu’on attend d’une série policière. D’où cet indéniable goût d’efficacité. Sur ce plan-là, la québécoiseMensonges n’a pas à rougir de la comparaison avec ses cousines américaines, qu’elles se nomment The Closer ouElementary.

Comme attendu également, en marge d’enquêtes graduellement de plus en plus « spectaculaires », les histoires intimes forcément tourmentées des personnages principaux servent à nourrir (ou gripper) la machine policière et à créer l’empathie du téléspectateur (de nos jours, le procédural ne peut plus se permettre de ne reposer que sur un policier n’étant qu’une « fonction »). Et, encore une fois sans surprise au vu du « classicisme moderne » de l’entreprise, la saison « doit » se terminer avec un cliffhanger directement lié au fil rouge déployé depuis le début. Ou plutôt à l’un des deux fils rouges, Mensonges se permettant la petite fantaisie risquée de clôturer (un peu trop facilement d’ailleurs, une des seules réelles faiblesses d’écriture de cette première saison) le fil rouge dédié à Julie Beauchemin à la mi-saison…

Bref : vous avez déjà vu des séries ressemblant à Mensonges. Mais, ayant su parfaitement digérer les codes essentiels du procédural moderne, elle est un redoutable divertissement. Re-bref : si vous aimez le genre, c’est de la bombe.

La salle d’interrogatoire comme lieu unique mais multiple. L’originalité, toute relative sur le papier, de Mensonges tient au fait que la majeure partie de son action se déroule en salle d’interrogatoire, là où les preuves prennent sens, là où les affaires sordides reprennent fort justement une dimension humaine, là où les suspects et les coupables se découvrent à travers la stratégie généralement brillante de l’enquêtrice Julie Beauchemin.

Dans le genre policier, l’interrogatoire est une vraie gageure. A la fois chapitre de tension par excellence, ultime embranchement de la résolution et casse-tête de mise en scène. Pour la tension, outre la nature de l’affaire exploitée, c’est souvent aux comédiens de transcender, par le jeu et les enjeux, cette situation cruciale. A eux de jouer de finesse et de cohérence tout en faisant monter la pression scénaristique. Tous les mérites de la réussite deMensonges dans ce domaine en reviennent à une écriture intelligente, évitant l’écueil de la mécanique pataude et prévisible – un rebondissement n’est, ainsi, jamais artificiel – et à l’interprétation de Fanny Mallette, laquelle apporte un charme désarçonnant et une humanité limpide à « sa » Julie Beauchemin, sorte de cousine de Brenda Leigh Johnson de The Closer, Cal Lightman de Lie to Me et Ed Exley de L.A. Confidential. Ne refusant jamais le combat, cette lectrice hors pair des comportements humains joue, sans perversité, avec son interlocuteur, ne dévoilant jamais son jeu, y compris au téléspectateur, toujours surpris par une stratégie intellectuelle solide qui n’a rien de la poudre aux yeux

Surtout, le dernier point fort de cette mécanique de l’interrogatoire, au cœur de Mensonges, tient à la conception de la salle d’interrogatoire même. Les quatre murs de la salle sont traversés par de longues lignes formées par des miroirs, ayant pour effet instantané de démultiplier la salle, les suspects, les révélations…, d’offrir des lignes géométriques fortes et d’ouvrir sur le repère où se trouvent les inspecteurs assistant « de l’autre côté » à l’interrogatoire. Ce décor particulièrement stylisé et régulièrement signifiant devient libérateur pour la mise en scène par les multiples possibilités offertes pour le fond et par la forme, permettant notamment de jouer sur les cadrages (et décadrages) et la symbolique des lignes, insufflant une dynamique visuelle bienvenue à un exercice – l’interrogatoire – parfois trop souvent rigide. Une vraie réussite. Et sa quasi absence dans les deux derniers épisodes de la saison 1 a justement tendance à renvoyerMensonges à sa nature « quelconque » de procédural policier…

Extrêmement prometteuse, Mensonges revient le 4 mai prochain sur la chaîne québécoise addikTV pour la seconde saison de la confirmation… ou non. Je serai là pour le savoir.

Note : 3,5 sur 5

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Diffusée depuis juin 2014 sur AddikTV

Première saison de 10 épisodes (42 minutes)

Critique série : Adam & Eve, de Claude Meunier (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en février 2015

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adam et eve affiche
copyright : Avanti Ciné Vidéo

Créateur : Claude Meunier

Distribution : Pierre-François Legendre, Sophie Cadieux, Patrice Bélanger, Marilyn Castonguay…

Synopsis : Adam et Eve sont jeunes. Et ils s’aiment. Infiniment. Comme tous les couples jeunes qui commencent à s’aimer. Et ils ont pleins d’illusions. Il sera un grand metteur en scène de cinéma à Hollywood. Elle sera médecin. Ils sont tous deux persuadés de s’aimer aussi intensément jusqu’au bout… Malheureusement le temps qui passe n’est guère indulgent avec les idéaux. Le téléspectateur va en avoir la preuve en étant témoin de trois âges de la vie de ce couple : jeune, mûr et vieux. Adam et Eve s’aimeront-ils vraiment toujours « au temps » ?

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Critique

en un épisode d’un peu plus de 20 minutes, on voit en effet Adam & Eve à ces 3 périodes distantes de leur vie commune !), je m’attendais à une plongée façon Boyhood dans l’amour à deux, avec tous les questionnements vertigineux liés à l’érosion du temps, cherchant avec anxiété des réponses à mes angoisses bien normales de « jeune vieux ». Mais justement un concept aussi ambitieux sur le papier se devait d’être incarné par une narration solidement charpentée pour ne se permettre que la suggestion. Et être raisonnablement fin pour faire jaillir l’émotion de saynètes par nature déconnectées. Hélas, trois fois hélas, c’est avec une frustration à la hauteur des attentes que je suis obligé de dire que ni Adam, ni Eve n’ont réellement réussi à refléter cet amour du temps perdu…

En entrechoquant directement les périodes (jeune, mûr, vieux) d’une scène à l’autre, la série perd paradoxalement toute dimension du temps qui passe, une dimension narrative pourtant au cœur de son projet. Et en assignant de manière grossière à chaque période une teinte spécifique (l’insouciance pour les jeunes – l’exaspération pour les mûrs – l’apaisement pour les vieux), le scénariste Claude Meunier force tant l’évolution de ce couple et l’enferme dans des cases étanches, qu’il en annihile presque le délicat mécanisme de progression.

Trop systématique donc globalement, ce procédé se retourne en outre contre chaque épisode. Chaque chapitre est en effet l’occasion d’aborder une thématique (la passion, la jalousie, les fantasmes…), à charge pour le couple de montrer comment ces problèmes sont abordés à trois périodes de la vie. Malheureusement au bout de quelques épisodes, on comprend vite et trop bien la mécanique. Ainsi une aspiration idéale formulée dans la jeunesse trouve son écho dans une scène du futur puis sa conclusion en quelque sorte chez les vieux. Et comme chaque période de la vie a sa teinte spécifique, on devine même comment cette aspiration sera abordée. Automatiquement la série perd tout effet de surprise, d’autant qu’elle ne se permet que trop tardivement de jouer avec ce schéma bien, trop bien huilé.

Sans perception du temps, engoncée dans son mécanisme narratif et parfois plombée par des scènes vraiment trop caricaturales (mention spéciale à l’épisode où les personnages imaginent les périodes auxquelles ils auraient bien aimé vivre, et plus particulièrement à la scène avec les Hippies !), la série se vide naturellement assez vite de ses émotions potentielles. Un comble lorsque se joue devant nos yeux la vie d’un couple ! Une vraie frustration face au gisement de larmes (de joie et de tristesse) ruisselant probablement sous toute cette vie.

Heureusement de ce marasme surgit parfois tout de même un miracle et Adam & Eve réussit à nous cueillir fugacement. Et à créer de l’émotion… quand elle s’éloigne justement de son concept et laisse opportunément du temps à ses personnages. C’est le cas dans l’épisode 9, intitulé « L’Aventure », dans lequel on assiste aux tentations charnelles d’elle et lui. On voit alors la « vieille » Eve séduite par un homme lui contant joliment fleurette devant un Adam souffrant en silence caché dans un buisson à proximité. Une aventure sans lendemain et tragique révélant, dans un dernier acte tout en finesse, en retenue et en non dit, tout l’amour qui unit solidement le couple. Ayant pris une sacrée épaisseur à partir de cet épisode, le couple de « vieux » ramène dès lors avec lui chaque fois qu’il revient à l’écran cette charge émotionnelle créée précédemment, mêlant la tristesse de la vie qui s’achève et des occasions regrettées. Ils deviennent dès lors des personnages indépendants d’une série au concept désormais hors sujet, le vrai centre de gravité émotionnel d’Adam et Eve. La fabuleuse dernière scène de la série, la seule de toute l’œuvre de Claude Meunier à oser vraiment jouer avec son rigide concept des 3 périodes de la vie, est d’ailleurs une preuve puissante de ce beau déséquilibre.

J’ai tellement désiré aimer Adam & Eve. Je suis triste de ne pas être tombé amoureux…

Note : 1,5 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (22 minutes)

Critique série : La Vie parfaite, de Daniel Thibault et Isabelle Pelletier (2013)

Critique publiée sur le Daily Mars en décembre 2014

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copyright : Attraction Images
copyright : Attraction Images

Créateurs : Daniel Thibault et Isabelle Pelletier

Distribution : Steve Laplante, Catherine Trudeau, Rémy Girard, Lili-Anne Paquette…

Synopsis : Éric et Julie sont à la tête d’une famille recomposée. Elodie, l’aînée des enfants, est la fille de Julie. Mathis, le garçon fan de Ron le papillon, est le rejeton d’Eric. Mégane, le « bébé miracle » d’Éric et Julie. Et tout ce petit monde vit sous le même toit, entre crises de rires et de larmes, petits tracas et grosses catastrophes. A la mort du père d’Eric, Estelle, sa maman, les rejoint. L’aide de la grand-mère est la bienvenue. Sauf que… c’est tout le contraire qui se produit.

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Critique

Allo maman et papa, ici Mégane !

La Vie Parfaite ne perd pas une seule seconde à installer son univers, plongeant le téléspectateur dans le chaos familial dès les premières minutes. Pas d’introduction, ni de mise en condition, ou presque : il y a de la vie, de la mauvaise humeur et des cris. Une entrée en matière un peu violente, accompagnée d’un artifice de mise en scène qui a de quoi faire très peur… La Vie Parfaite est en effet narrée par Mégane, bébé de son état. Un dispositif « osé » et que l’on croyait banni depuis les tristes heures d’Allo Maman Ici Bébé.

Heureusement, trois fois heureusement, cette narration par le marmot n’est judicieusement pas utilisée comme contrepoint humoristique lourdingue, Mégane ne rebondissant pas opportunément à chaque situation par un bon mot. Au contraire, ses interventions sont sainement rares et légères, injectant une bienveillance bienvenue dans une série particulièrement énergique. Surtout Mégane, qui intervient le plus souvent en introduction et en conclusion d’épisode, apporte distanciation et tendresse – sans niaiserie – lesquelles permettent aussi de relativiser l’importance des drames quotidiens de la famille, des drames qui permettent justement de cimenter au fur et à mesure cette famille recomposée. Et c’est justement là que réside une des richesses de la progression de La Vie Parfaite. Chaque épreuve, si petite ou grande soit-elle, est une étape de plus dans la constitution de ce gang familial. Une belle bande de bras cassés dont le premier signe d’union sacrée intervient dans un épisode « clé »…

S’il ne fallait retenir qu’un épisode…

« Traitement de choc ». Consacré à la fête d’Halloween, cet épisode est la somme de tout ce que La Vie Parfaite a réussi à construire sur les 7 épisodes précédents. Une sorte de feu d’artifice tiré de tous les côtés. Et tous les personnages ont un rôle à jouer dans la catastrophe qui se dessine au fil des minutes, sans pour autant être réduits à de simples rouages de cette mécanique catastrophique. Cet écueil est d’ailleurs évité à l’échelle complète de la série. L’anarchie apparente de l’intrigue de « Traitement de choc » et la folie croissante (Eric en armures électrocuté à la centrale, le jeune garçon traumatisé par Mathis, l’attaque des écureuils…) débouchant finalement sur une des scènes les plus signifiantes de la série. Après avoir survécu aux écureuils, à l’électricité, au piercing sauvage, au feu… – un empilement de catastrophes qui peut parfois rappeler, à juste titre, la culte Malcolm – toute cette petite famille part ensemble faire la tournée des maisons. Sans mièvrerie – insistons encore une fois sur ce point – La Vie Parfaite montre que les catastrophes sont les joints de soudure de cette tribu, régie par une loi : celle de l’emmerdement familial maximum.

Famille je t’aime ! Famille je te hais !!

Recomposée, cette famille est en outre composée exclusivement de membres dysfonctionnels. Chacun a un grain, ou plutôt son « truc » gentiment borderline. Eric est un acheteur compulsif, dont le meilleur ami n’est autre que Kevin, le vendeur du grand magasin de quartier. Julie est une mère au foyer et une entrepreneuse bien décidée à tout contrôler. Estelle la grand-mère est la personne la plus aimante sur la planète mais certainement pas la plus fiable. Elodie est… une ado.

Si les intrigues se jouent régulièrement de ces caractéristiques – les défauts servant généralement de germes puis de caisse de résonance aux situations ubuesques dans lesquelles les personnages se trouvent – les protagonistes ne sont pas réduits ou définis par leurs défauts. Ils peuvent même parfois s’en affranchir… Ces travers sont ainsi utilisés pour faire ressortir toutes leurs qualités. C’est de ces failles et de leur exploitation que surgit leur humanité. Et par la collision des membres que le noyau familial se crée. Et, mine de rien, si ces travers sont des filons comiques, ils peuvent également se transformer en embardées politiquement incorrectes. Les réflexions sur le surpoids d’Elodie ou le joli bébé noir échangé par mégarde sont deux preuves, discrètes de prime abord, de l’impertinence de la série sous ses dehors de comédie familiale classique.

Certes, « classique », il faut le dire vite. La somme de catastrophes engendrées par les uns et les autres est immense et leur enchaînement fait parfois basculer la série dans un « absurdisme » réjouissant dont le téléspectateur, emporté par un rythme soutenu, ne prend pas toujours conscience sur le moment. Les rencontres régulières d’Eric avec la police, ou plus exactement la même policière, permettent justement de faire cette pause et de s’apercevoir à quel point la vie a déraillé. Et de prendre conscience aussi de la qualité d’écriture d’une série, capable de nous emmener aussi loin, aussi efficacement.

Le repas

Le premier épisode s’achève sur un repas. Autour de la table la famille agrémentée de son nouvel élément, Estelle. La saison s’achève sur une scène culinaire similaire. Mais que de chemin parcouru en 13 épisodes… Après bien des péripéties, la grand-mère s’est finalement intégrée au sein de la bande, au point d’en devenir un élément indispensable, moins pour son apport pratique que pour son supplément d’âme. Pris séparément, chaque membre de la famille est ingérable. Regroupés, ils deviennent un tout catastrophique. Un chaos inséparable. Pour le pire et pour le meilleur. S’il est généralement vrai qu’on ne choisit pas sa famille, « cette famille » fait d’une certaine manière mentir l’adage. Elle accepte ses excès, ses imperfections et ses catastrophes et trouve son bonheur dans ce déséquilibre. Au grand malheur du voisinage.

La vie « parfaite » n’est pas exactement celle à laquelle on aspirait. Et c’est tellement mieux ainsi…

Note : 3,5 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2013 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (22 minutes)

Critique série : Tu M’Aimes-Tu ? de Frédéric Blanchette et Steve Laplante (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en novembre 2014.

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copyright : Zone 3
copyright : Zone 3

Créateurs : Frédéric Blanchette et Steve Laplante

Distribution : Sébastien Huberdeau, Magalie Lépine-Blondeau, Steve Laplante, Bianca Gervais, Eric Bruneau…

Synopsis : Fred est en perdition depuis deux mois. Depuis que Valérie l’a plaqué. Il la voit partout, tout le temps, elle le hante. Et les apparitions de l’amour de sa vie le détruisent peu à peu… Mélanie est la voisine du dessus de Fred. Elle s’est installée depuis peu dans cet appartement. Elle s’y cache, fuyant ses anciennes conquêtes. Eperdus et éconduits par la belle, ils ne comprennent pas sa fuite. Une fuite en avant : incapable de ressentir le moindre sentiment, elle préfère quitter plutôt que de construire… David est le meilleur ami de Fred. Et son exact opposé : marié et père de famille, il vit une vie modeste et épanouie. Mais l’amour va lui jouer des tours. L’amour paternel n’est pas le plus facile à appréhender, surtout avec un père comme le sien, une figure paternelle distante, violente… et mourante. Tu m’aimes-tu ? est l’histoire de ces 3 accidentés de la vie en prise avec l’Amour. En détresse, en chair et en mots, ou en creux…

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Critique :

Branchée sur le pouls de ses personnages, aussi délicate que dure, euphorique lorsque Fred, Mélanie et Dave ressentent un bonheur même fugace, elle fout les larmes aux yeux quand ces mêmes Fred, Mélanie et Dave sont terrassés par un mot, un geste, une situation, même simple. La moindre variation de leurs émotions provoque une terrible réplique, disproportionnée, déraisonnable de l’autre côté de l’écran.

Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai

Tu M’Aimes-Tu suit trois personnages cabossés par l’Amour passé, présent et futur. Trois personnages à la croisée des chemins sentimentaux, effrayés par la peur de la perte, de l’épreuve et de l’inconnu amoureux. Fred est brisé par le départ de Valérie, Dave est conscient qu’il lui reste peu de temps pour enfin ressentir un amour paternel, Mélanie est épouvantée par la possibilité de ressentir… Cette mosaïque compose une fresque intimiste et universelle.

Avec un tel postulat de départ, la série pourrait tomber dans la niaiserie ou le misérabilisme selon les circonstances. Mais les incohérences et les défauts de Fred, Dave et Mélanie, leur égoïsme aussi, sont salutairement et régulièrement soulignés et éprouvés, parfois directement par les personnages entre eux. Quand Fred « refait » l’histoire de son couple, c’est Dave, son meilleur ami, qui le remet à sa place, lui rappelant opportunément que sa propension à s’effacer derrière Valérie est à l’origine de la rupture. Un dialogue montrant toute la lucidité des personnages, la franchise qui régit leurs relations mais aussi, et surtout, la trop humaine mauvaise foi de personnages qui, du même coup, gagnent instantanément en réalisme et en profondeur. Comme dans la « vraie » vie, on a toujours un ami pour nous soutenir quand on ne va pas bien… et nous rappeler quand on déconne. Ce regard critique interne à la narration de la série est déterminant dans Tu M’Aimes-Tu ?

Fred ou le deuil

Ayant laissé entendre à Mélanie que son ex Valérie est décédée – ou plutôt n’ayant pas vraiment voulu dissiper ce malentendu – l’homme blessé Fred se rend sur les conseils de cette dernière dans un groupe de soutien à des personnes endeuillées. Cette mise en place scénaristique se révèle un formidable système de mesure de l’état d’avancement psychologique de Fred, un vecteur d’émotions et une bombe à retardement dramatique. Semaine après semaine, Fred progresse dans l’acceptation de son « deuil », suivant les étapes comme ses camarades d’infortune. On le voit avancer, trébucher, prendre superficiellement confiance, croire qu’il va mieux pour mieux réaliser qu’il est encore loin du compte, reprendre espoir par l’écoute (la sienne et celle des autres). Rire aussi. Les scénaristes évitent en effet d’appliquer une teinte émotionnelle monochrome à la trajectoire de Fred : au sein de ce groupe on pleure, on échange, on se fait pleurer, on s’impatiente, on se moque aussi… Certaines scènes du groupe sont peut-être d’ailleurs parmi les plus drôles de toute la série. Mais, le malentendu originel est aussi une bombe à retardement émotionnelle. On le sait depuis que Fred a déclaré lors de sa première intervention qu’il avait perdu Valérie : le jour viendra où le groupe apprendra que sa blonde est « simplement » partie. Un suspense dramatique bienvenu dont l’issue est redoutée par Fred, conscient qu’à terme il en souffrira et surtout fera souffrir ses compagnons, avec lesquels il a créé des liens fragiles et sensibles.

Depuis sa rupture, Fred est assailli d’apparitions de Valérie. Ces irruptions imaginées débarquent dans des moments de doute, de choix ou de prise de conscience, l’interrogeant sur son bien-être, lui rappelant le passé pour mieux réaliser le présent… et se lamenter aussi. Après tout, le fantôme est une émanation de la douleur prégnante de Fred. Conscient de ce mécanisme de son inconscient, Fred se dit que le fantôme disparaitra quand il sera guéri. Logique sans doute. Mais terriblement cruel : plus d’une fois le fantôme, doté d’un timing des plus amers, va foudroyer les espoirs naissants de Fred…

Dave ou l’entre-deux

Dave n’a pas tout pour être heureux mais suffisamment pour être épanoui. Une femme aimante, drôle et attentionnée. Des enfants bien vivants. Un boulot. Une vie rangée certes mais dont la monotonie est chassée par la chaleur du foyer et la charge de l’humour au quotidien.

Le retour de son père, mourant, avec lequel les relations ont toujours été au mieux distantes, au pire conflictuelles, va chambouler sa vie. Et lui révéler des priorités refoulées. A la différence de Fred, Dave est conscient de la perte à venir. Le fait de savoir rend-t-elle la chose plus acceptable pour autant ? Certes non. Mais elle laisse la possibilité de régler les conflits et de poser les mots « avant ». Et c’est dans cet interstice infernal que naît toute la dynamique émotionnelle du personnage de Dave. Un homme pressé par le manque de temps mais surtout de mots entre son père et lui.

Une perte annoncée qui va l’aider à mieux se définir…

Mélanie ou le vide

La scène fondatrice pour Mélanie est celle de la lecture de la lettre de Fred – un exercice imposé par son groupe d’entraide. Mélanie s’aperçoit alors qu’elle n’a jamais ressenti « ça ». Ces émotions plus grandes que le corps, celles qui transcendent la raison. Une prise de conscience violente pour la jeune femme, confrontée au vide émotionnel de son existence.

Elle a multiplié les conquêtes, assouvi ses envies physiques, victime inconsciente de sa peur de s’engager. Débute dès lors pour elle sa « quête ». Non pas d’un homme ou de l’Homme mais bien d’une émotion vraie, profonde, celle capable de lui faire oublier sa peur. Une quête désordonnée, effrayante et déstabilisante, qui lui fait commettre bien des erreurs.

Mais c’est ainsi cabossée par les émotions qu’elle va finalement prendre forme.

La caresse de Podz

Ecrite avec une délicatesse de dentelliers par Frédéric Blanchette et Steve Laplante, Tu M’Aimes-Tu ? se devait d’être mise en scène avec une douceur équivalente. Podz y a ajouté de la bienveillance pour les personnages, restant toujours à proximité des émotions, sans cynisme, ne pervertissant jamais leur vérité par une mise en scène intrusive, lourdingue ou superficielle. Pour autant on reconnaît sa patte : en véritable auteur qu’il est, Podz impose ses choix, parfois très audacieux (comme cet incroyable plan séquence circulaire dans l’appartement de Fred et Valérie), mais toujours au service des mots (parfois littéralement), des émotions (souvent impulsives) et des personnages, sa mise en scène les accompagne sans jamais les devancer. Aimante et légère, la caméra de Podz est une caresse posée sur la joue de Fred, recueillant la larme naissante au coin de ses yeux ou révélant la fossette de son sourire.

La lettre

Une fois la saison achevée, une scène me reste en tête. Celle de la « lettre ». Elle cristallise à elle seule toute la réussite de Tu M’Aimes-Tu ?

Comme évoquée plus haut, pour avancer dans sa thérapie du deuil, Fred doit écrire une lettre à sa chère « disparue » puis la lire à un proche. Sa rédaction est une épreuve. Sa lecture va se révéler encore plus pénible pour Fred. Naturellement ce dernier souhaite la lire à Dave. Mais les circonstances l’en empêchent. Appelée à la rescousse, Mélanie se révèle un témoin encore plus réfractaire. Après bien des péripéties, poussé dans ses retranchements, un Fred au bord de la rupture se retrouve à la lire finalement à Judith, la femme de Dave…

Cet enchaînement intenable est une épreuve pour le téléspectateur, conscient de l’importance de cette lettre pour Fred. Essoufflé et fébrile comme le protagoniste, il a alors droit à ce coup de grâce de la déclaration d’un homme éperdu d’amour pour sa femme disparue. Les mots sont puissants. Les comédiens bouleversants. Le lien entre ces personnages de fiction tellement sincère. La mise en scène pudique. L’Amour, passé, présent et futur, bien réel. Cette lettre est un des trucs les plus émouvants qui m’ait été donné de voir.

Tu M’Aimes-Tu ? La réponse est oui. Passionnément.

Note : 4 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (25 minutes)