Interview – François Delisle : « Être au plus près des acteurs est la seule façon d’envisager le travail »

Réalisateur de Chorus et de 2 fois une femme, le réalisateur québécois François Delisle tisse depuis le début de sa carrière un fil cinématographique vibrant. Il prépare actuellement son 7ème long-métrage, Cash Nexus…

LE CINEASTE

Thomas Destouches : « Chorus » est un film aussi magnifique qu’insoutenable. Le sujet s’y prêtait, bien évidemment. Mais il y a une scène tout particulièrement qui reste en tête à la sortie. Celle du témoignage du viol. Même si tout était écrit, vous avez choisi, il me semble, de ne montrer aux comédiens le témoignage en question qu’une fois sur le plateau. Pourquoi cette « stratégie » de direction de jeu ?

François Delisle : Habituellement, je n’aime pas trop les jeux de stratégie avec les acteurs. La seule stratégie qui a été déployée pour le tournage de ce film a été celle de tourner presqu’en chronologie. Nous vivions tous l’histoire de l’intérieur jusqu’à la scène finale. Alors, le fait de ne pas montrer l’interrogatoire aux acteurs allait dans ce mouvement où les choses venaient à nous comme dans le film.

Pourquoi avoir choisi de faire « Chorus « en noir et blanc ? C’est parfois une stratégie à double tranchant: on gagne en « esthétique » ce qu’on peut perdre en « esthétisant »…

Avant l’écriture, lorsque je fantasmais sur le film, les images qui me venaient en tête étaient toutes granuleuses et en noir et blanc. À l’écriture du scénario, j’ai cependant oublié ce parti pris formel pour me concentrer sur l’histoire. C’est donc avant d’enclencher la production que ce choix s’est imposé de lui-même. Je crois que la couleur aurait été trop graphique. Le noir et blanc permet une adhésion a la dureté du propos car il l’enveloppe comme un voile cinématographique.

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Sébastien Ricard et Fanny Mallette dans « Chorus » – copyright: Films 53/12

« Chorus » est une histoire de perte, une perte incommensurable. Mais j’ai le sentiment que c’est avant tout une histoire de « rapprochement » entre les deux époux. Au final, c’est l’amour qui ressort de ce film incroyablement dramatique. Est-ce que je me trompe ? Est-ce que c’est ce que vous vouliez raconter ?

Vous avez raison. Chorus est pour moi une histoire d’amour qui tourne autour du deuil d’un enfant. Les personnages sont tiraillés entre ces deux pôles et le résultat qui en découle est inattendu : la réunion d’un couple brisé et l’amour qui refait surface comme un baume

Vous êtes réalisateur, scénariste, producteur et directeur de la photographie. En parfait contrôle de vos films. Mais c’est surtout la fonction de directeur photo qui m’intéresse pour cette question. Je pense que la délicatesse et la puissance de votre histoire tient aussi au fait que vous « faites partie de l’image ». Vous avez besoin d’être au plus près de vos comédiens sur vos films.

Avoir l’oeil dans le viseur,  et, j’ajouterais, l’équipe. Il y a un rapport égalitaire et une confiance automatique entre nous. C’est naturel pour moi. Après le travail de préparation où l’on parle beaucoup du projet, une fois en tournage, les choses se font en silence.

Que pouvez-vous me dire à propos de « Cash Nexus », votre 7ème long-métrage, que vous préparez actuellement ?

Nous complétons en ce moment le financement de Cash Nexus. Normalement, je dois débuter le tournage en septembre prochain et le terminer en juin 2017. C’est un projet plus baroque et allégorique que Chorus.

Déjà 6 films à votre actif. Il y a une oeuvre en construction. Comment la qualifieriez-vous à ce stade de votre carrière ?

En construction… L’important, pour moi, réside dans le fait de lire mon travail dans la durée, une valeur pas très à la mode, et de chercher les fils qui se tissent d’un film à l’autre. Donc c’est toujours à faire et à refaire.

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Évelyne Rompré dans « 2 fois une femme » – copyright : Funfilm distribution

LE CINEMA QUEBECOIS

Les films québécois sont rarement distribués en France. « Chorus » est, à ce titre, une sorte d’exception heureuse. A votre avis, pourquoi voit-on si peu de films de votre belle contrée en France ?

Les lois du marché sont très différentes et uniques à chaque pays. Nos films se démarquent, ils voyagent beaucoup, c’est peut-être la langue québécoise qui rebute les distributeurs français ? Je ne sais pas.

Les cinéastes québécois explosent depuis quelques années. Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée, Xavier Dolan… Ces metteurs en scène sont reconnus dans le monde et parfois sont appelés par Hollywood. Comment expliquez-vous cet intérêt grandissant pour les cinéastes québécois ?

Hollywood est en manque d’imagination et d’originalité. Ils vampirisent tous les talents du monde. Et certains cèdent au chant des sirènes très attractif des grands studios.

Le Québec a été secoué récemment par les révélations sur Claude Jutra. La cérémonie de récompenses, qui portait son nom, a été rebaptisé « Le gala du cinéma québécois ». Etait-ce la bonne décision de débaptiser ces prix ?

Je ne veux pas ajouter ma voix au grand délire médiatique et collectif que nous avons vécu ces dernières semaines.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 4 mars 2016

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Critique film : Les sept jours du Talion, de Podz (2010)

copyright : Go Films
copyright : Go Films

Réalisation : Podz

Scénario : Patrick Senécal

Distribution : Claude Legault, Fanny Mallette, Rémy Girard, Alexandre Goyette, Martin Dubreuil…

Synopsis : Jasmine, la jolie petite fille de Bruno et Sylvie, est retrouvée morte. Quelques jours plus tard, son meurtrier est arrêté par la police. Alors que les premiers craquements se font sentir au sein du couple meurtri, Bruno échafaude un terrible plan : kidnapper l’assassin pour se venger…

Durée : 1h51

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Critique

Après avoir beaucoup réalisé pour la télévision, Podz passe au cinéma avec cette adaptation du livre Les Sept jours du talion par son auteur, Patrick Senécal. Ce long métrage, au scénario sec et à la mise en scène inspirée, est une réussite… qui se mérite. L’expérience difficile, parfois même insoutenable, que le spectateur doit endurer le laisse éprouvé, soulagé et hanté par des questions morales.

Frontal et audacieux, Les sept jours du talion ne cède jamais à la complaisance dans son rapport à la violence. Aucune accusation d’un quelconque plaisir pervers ne peut lui être reprochée. Un vrai tour de force compte tenu du postulat de l’intrigue, la victime Bruno devenant le bourreau de l’assassin de sa fille. La mise en scène de Podz, qui ne baisse jamais l’objectif de sa caméra de l’hémoglobine et de la chair traumatisée, comme pour défier le spectateur en proie à la compréhension du geste de Bruno, est parfaitement réglée et subtilement signifiante. Si son regard sur la tragique situation est sobre, Podz n’en demeure pas moins un cinéaste à l’oeil diaboliquement cinématographique. Et Claude Legault un formidable comédien, aussi émouvant lorsqu’il apprend la mort de sa fille que glaçant lorsqu’il s’apprête à opérer sa victime. Senécal, de son côté, a repris la trame de son livre en l’asséchant de sa matière littéraire pour en faire un terreau cinématographique parfait. Réduits à ce qu’ils ont de plus primaires, les dialogues sont des coups de couteau aiguisé, lacérant les restes d’émotion intacte du spectateur ou révélant sèchement la nature profonde des personnages. Le « T’es pire que moi ! » lancé par l’assassin Lemaire à son bourreau Bruno est, dans ce sens, un des moments forts du film, renversant complètement les repères et agissant comme une prise de conscience pour les personnages et surtout le spectateur.

Les Sept jours du Talion n’est que le premier film d’un (déjà) très grand cinéaste.

Note : 3,5 sur 5

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Date de sortie : 5 février 2010

Budget : 3,4 millions de dollars

Box office : 134 934

Disponible en DVD

Critique série : Mensonges – Saison 1, de Gilles Desjardins (2014)

Critique publiée sur le Daily Mars en mars 2015

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copyright : Sovimage
copyright : Sovimage

Créateur : Gilles Desjardins

Distribution : Éric Bruneau, Pierre Verville, Fanny Mallette et Sylvain Marcel…

Synopsis : Julie Beauchemin dirige une équipe du service des homicides de Montréal. Spécialisée dans l’exercice difficile de l’interrogatoire, elle lit dans les suspects comme dans un livre ouvert…

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Critique

Un procédural classique… mais diablement efficace. Procédural moderne, Mensonges repose sur une architecture éculée : une intrigue fermée à chaque épisode et un fil rouge sur la saison. Mais si cette dynamique est aujourd’hui reproduite industriellement dans les séries, encore faut-il réussir à l’incarner et à la tenir sur la longueur. La série de Gilles Desjardins décline fort heureusement cette formule avec maîtrise, sans fausses notes mais aussi sans écart bienvenu, en restant très exactement dans les clous de ce qu’on attend d’une série policière. D’où cet indéniable goût d’efficacité. Sur ce plan-là, la québécoiseMensonges n’a pas à rougir de la comparaison avec ses cousines américaines, qu’elles se nomment The Closer ouElementary.

Comme attendu également, en marge d’enquêtes graduellement de plus en plus « spectaculaires », les histoires intimes forcément tourmentées des personnages principaux servent à nourrir (ou gripper) la machine policière et à créer l’empathie du téléspectateur (de nos jours, le procédural ne peut plus se permettre de ne reposer que sur un policier n’étant qu’une « fonction »). Et, encore une fois sans surprise au vu du « classicisme moderne » de l’entreprise, la saison « doit » se terminer avec un cliffhanger directement lié au fil rouge déployé depuis le début. Ou plutôt à l’un des deux fils rouges, Mensonges se permettant la petite fantaisie risquée de clôturer (un peu trop facilement d’ailleurs, une des seules réelles faiblesses d’écriture de cette première saison) le fil rouge dédié à Julie Beauchemin à la mi-saison…

Bref : vous avez déjà vu des séries ressemblant à Mensonges. Mais, ayant su parfaitement digérer les codes essentiels du procédural moderne, elle est un redoutable divertissement. Re-bref : si vous aimez le genre, c’est de la bombe.

La salle d’interrogatoire comme lieu unique mais multiple. L’originalité, toute relative sur le papier, de Mensonges tient au fait que la majeure partie de son action se déroule en salle d’interrogatoire, là où les preuves prennent sens, là où les affaires sordides reprennent fort justement une dimension humaine, là où les suspects et les coupables se découvrent à travers la stratégie généralement brillante de l’enquêtrice Julie Beauchemin.

Dans le genre policier, l’interrogatoire est une vraie gageure. A la fois chapitre de tension par excellence, ultime embranchement de la résolution et casse-tête de mise en scène. Pour la tension, outre la nature de l’affaire exploitée, c’est souvent aux comédiens de transcender, par le jeu et les enjeux, cette situation cruciale. A eux de jouer de finesse et de cohérence tout en faisant monter la pression scénaristique. Tous les mérites de la réussite deMensonges dans ce domaine en reviennent à une écriture intelligente, évitant l’écueil de la mécanique pataude et prévisible – un rebondissement n’est, ainsi, jamais artificiel – et à l’interprétation de Fanny Mallette, laquelle apporte un charme désarçonnant et une humanité limpide à « sa » Julie Beauchemin, sorte de cousine de Brenda Leigh Johnson de The Closer, Cal Lightman de Lie to Me et Ed Exley de L.A. Confidential. Ne refusant jamais le combat, cette lectrice hors pair des comportements humains joue, sans perversité, avec son interlocuteur, ne dévoilant jamais son jeu, y compris au téléspectateur, toujours surpris par une stratégie intellectuelle solide qui n’a rien de la poudre aux yeux

Surtout, le dernier point fort de cette mécanique de l’interrogatoire, au cœur de Mensonges, tient à la conception de la salle d’interrogatoire même. Les quatre murs de la salle sont traversés par de longues lignes formées par des miroirs, ayant pour effet instantané de démultiplier la salle, les suspects, les révélations…, d’offrir des lignes géométriques fortes et d’ouvrir sur le repère où se trouvent les inspecteurs assistant « de l’autre côté » à l’interrogatoire. Ce décor particulièrement stylisé et régulièrement signifiant devient libérateur pour la mise en scène par les multiples possibilités offertes pour le fond et par la forme, permettant notamment de jouer sur les cadrages (et décadrages) et la symbolique des lignes, insufflant une dynamique visuelle bienvenue à un exercice – l’interrogatoire – parfois trop souvent rigide. Une vraie réussite. Et sa quasi absence dans les deux derniers épisodes de la saison 1 a justement tendance à renvoyerMensonges à sa nature « quelconque » de procédural policier…

Extrêmement prometteuse, Mensonges revient le 4 mai prochain sur la chaîne québécoise addikTV pour la seconde saison de la confirmation… ou non. Je serai là pour le savoir.

Note : 3,5 sur 5

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Diffusée depuis juin 2014 sur AddikTV

Première saison de 10 épisodes (42 minutes)