Interview – Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell & François Simard : « Turbo Kid est une lettre d’amour à notre enfance »

Rencontre avec le collectif RKSS, alias Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell et François Simard, les trois réalisateurs du jubilatoire Turbo Kid, sorti en août 2015 au Québec (et diffusé ce mercredi 28 décembre sur la chaîne française OCS Choc)…

=> Lire la critique de « Turbo Kid »

LA GENÈSE

La matrice de Turbo Kid est ce petit court-métrage T is for Turbo, réalisé en 2011. On voit déjà quelques influences, totalement issues d’une certaine pop culture. Mais comment vous est venue cette idée ?

Pour T is for Turbo on est parti du concept Mad Max meets BMX Bandits. On s’est aussi inspirés des rip-off Italiens de Mad Max auxquels on voulait rendre hommage.

Quatre ans entre le court-métrage et le long, est-ce difficile à ce point de monter un film de genre « un peu dégénéré » au Québec ?

En fait, ça s’est passé très vite, on a été très chanceux. On a fait le court-métrage en octobre 2011. En 2012 on recevait l’appel d’Ant Timpson (qui voulait nous aider à l’adapter en long) et en début 2014 on était déjà en tournage! On peut parler d’un temps record si l’on se compare à d’autres projets au Québec. C’est en effet difficile de monter un film de genre ici, mais depuis le succès de Turbo Kid, on peut voir qu’il y a une belle ouverture d’esprit de la part de tous et c’est très encourageant pour le futur.

Certaines idées fondatrices du film et quelques images fortes (le cadavre comme « haut de forme ») sont déjà contenues dans ce court-métrage. Comment, par quels axes avez-vous développé ce long format à partir de cette petite histoire de 5 minutes ?

Au moment de faire le long-métrage, on avait déjà le concept, mais il nous manquait l’élément principal qui nous permettrait de nous démarquer. Donc pour la première fois, nous avons écrit une histoire d’amour avec des personnages forts et attachants. On aime le contraste entre le cœur et la violence.

On aime le contraste entre le cœur et la violence.

François Simard a esquissé un dessin de Laurence Leboeuf en Apple avant qu’elle ne soit choisie. Et ce dessin lui a visiblement plu. A quoi ressemble ce dessin ?

C’est un portrait d’elle dans la peau d’Apple, avec le casque et le branding du film, le tout exécuté dans Photoshop. C’est très cool !

Pour ce rôle, vous aviez vu quelque chose en Laurence Leboeuf, qu’elle-même n’avait probablement pas vu, habituée davantage aux rôles sombres. Qu’aviez-vous vu justement en elle ?

Apple est un personnage très difficile à interpréter, la ligne est très mince et c’est facile de tomber dans la parodie. Laurence a un talent fou, c’est justement à travers ses différents rôles qu’elle a su le prouver. C’était un rêve pour nous de pouvoir travailler avec elle, mais on ne croyait pas qu’elle soit atteignable, on s’est lancé tout de même ! Elle a fait un travail incroyable !

Avoir Michael Ironside en grand méchant de l’histoire est le choix de casting parfait. Au-delà du comédien et de ses qualités, c’est tout ce qu’il apporte « en tant que » Michael Ironside qui vous intéressait non ?

Michael est non seulement une icône de la science fiction Canadienne, mais le méchant par excellence des années 80. Il a donc nourri notre imaginaire en tant que créateurs. Même que lorsqu’on écrivait les dialogues de Zeus, c’est sa voix qu’on avait en tête. Cela dit, on n’aurait jamais pu nous imaginer qu’il puisse embarquer dans notre délire. La présence de Michael a non seulement ajouter de la crédibilité au projet, mais également son professionnalisme et sa qualité de jeu digne du vétéran qu’il est.

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Michael ironside, alias Zeus dans « Turbo Kid » – ©Filmoption International

LES INFLUENCES

On pense aux films italiens un peu dégénérés qui ont pullulé après Mad Max, à Buckaroo Banzai, à La Guerre des Tuques… Quelles sont les films qui ont le plus servi Turbo Kid ?

Que ce soit pour l’atmosphère, l’histoire, la musique, la nostalgie, les costumes, les personnages et le gore, nos inspirations premières nous viennent des post-apos italiens, Mad Max, John Carpenter, Peter Jackson, Sam Raimi, BMX Bandits, L’Histoire sans fin, La Guerre des tuques, et on en passe !

On sent aussi, non pas une nostalgie, mais des souvenirs joyeux des premiers jeux sur consoles. C’est une influence à la fois forte sur les ressorts dramatiques (la batterie du Kid) mais aussi sur certains aspects visuels. D’une certaine manière, on pourrait considérer que Turbo Kid n’est pas une adaptation mais un prolongement de ces jeux ? Et d’ailleurs quels jeux vous ont le plus marqué ?

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous, bien au contraire. C’est pour cette raison qu’on a voulu faire une lettre d’amour à notre enfance. Beaucoup de jeux nous ont marqué autant dans notre plus tendre enfance que plus tard en tant qu’adulte. Voilà seulement quelques uns d’entre-eux qui auront inspiré Turbo Kid : Zelda, Megaman, Contra, Excite Bike, etc.

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous.

Il y a aussi un peu d’animes japonais. Des dessins animés qui, eux, pouvaient être d’une violence inouïe pour des gamins. Sans ces dessins animés des années 80, il n’y aurait pas eu de Turbo Kid. Est-ce que ce film, d’une certaine façon, est destiné à des adultes ayant gardé une âme d’enfant… mais un enfant désormais dégénéré ?

Absolument ! Et c’est dommage que les dessins animés du samedi matin soient si différents maintenant. Dans le temps, on n’hésitait pas à aborder des sujets plus matures, comme la mort, dans des programmes destinés aux enfants. La plus grande inspiration provenant des dessins animés de notre enfance que l’on peut retrouver dans Turbo Kid (principalement dans la musique) est l’émission Les mystérieuses cités d’or.

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Le dessin animé « Les Mystérieuses ités d’or » est une influence majeure de « Turbo Kid » – © MK Production / DIC

L’ESPRIT DU FILM

Les influences sont nombreuses et diverses. Mais le film réussit cet alliage absolument parfait de les intégrer sans parasiter le film. Il faut s’approprier les influences pour ne pas être écrasé par elle en quelque sorte ?

Oui, pour nous c’était très important que les références servent à l’histoire et ne soient pas utilisées pour simplement « flasher » à l’écran. Dès qu’une référence était présentée pour le facteur « cool » seulement, on la retirait.

Il y a à la fois une approche totalement méta et très premier degré. C’est comme si vous aviez poussé jusqu’à l’extrême limite sans tomber dans le pastiche, la caricature ou la citation. Où situez-vous cette limite à ne pas dépasser ?

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance, tout était fait dans le but de rendre hommage à nos influences et non d’en rire. Alors voilà la ligne qu’on suivait. Un peu comme dans tous nos court-métrages.

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance.

Il y a quelque chose d’amusant de faire émerger l’émerveillement et la naïveté au sein de ce monde désolé d’Apple… la moins humaine des personnages. Généralement les robots sont des figures de droiture extrême, de logique voire de danger. C’était une dynamique amusante d’inverser cette dynamique amusante justement ?

Oui justement, on aime bien jouer avec les contrastes et pour nous Apple représente la vie au milieu de tout ce qui est désolation et mort.

Oui on est dans le gore. Mais vous poussez tellement loin que cette violence, sans être annihilée, devient over the top. Et on bascule non pas dans le pastiche mais dans le cartoon, comme si vous faisiez un Bugs Bunny totalement barré. C’est une clé de lecture importante selon moi…

Tu as tout vrai. En fait on décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte ». Notre but étant de divertir et non de choquer.

On décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte »

Vous êtes trois réalisateurs… pour un seul film. On connaît de nombreux duos au cinéma (les frères Dardenne, les Coen, les Russo…) mais peu de trio. Comment vous répartissez-vous le travail sur le tournage ?

Au moment où nous nous retrouvons sur le plateau, on est extrêmement préparé. Notre vision est très clairement définie alors il nous est possible de nous séparer pour plus d’efficacité, sans toutefois créer de confusion. Ainsi, tous les artisans savent qui aller trouver s’ils ont une question.Yoann est à la direction des acteurs. François, qui a une longue expérience en montage, sera avec la technique et avec le storyboard en main, s’assurera que nous avons tout pour que le montage soit cohérent. Anouk, aussi à la technique, gère l’ensemble en s’assurant que la vision soit respectée.

Le film circule dans différents festivals depuis des mois. Il y récolte de nombreux prix. Mais surtout, les fans se sont appropriés ce film, lequel semble être sur le chemin de devenir un phénomène à voir, à montrer, à projeter… J’imagine que ce n’était pas forcément votre intention, de faire « un objet de culte », même si c’est flatteur. Justement, quel effet cela fait, alors qu’il ne s’agit que de votre premier film, de voir votre film vous être « dépossédé » et totalement « récupéré » par des légions de fans de par le monde ?

C’est extrêmement valorisant. Bien sûr, quand on a fait Turbo Kid, on avait comme mission de faire le meilleur film possible avec les moyens et les restrictions qu’on avait. On espérait qu’il ait un bon parcours en festivals et qu’il soit apprécié du public. Bien qu’on souhaitait un succès, on ne pouvait pas s’imaginer l’ampleur de la réception que Turbo Kid a eue ! On en est très heureux et très reconnaissant. On a des fans hyper généreux qui nous partagent des fanarts, des tattoos et des cosplays. C’est assez incroyable !

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Des fans (Matthew Sperzel, James T Wulfgar, Steven K Smith et John Quade) costumés comme les personnages de « Turbo Kid » – © Facebook Turbo Kid

LES PROJETS

Il y a une vie après le film, déjà avec ce comic consacré à Apple et son « Aventure perdue ». Le film passe par la case comic pour prolonger l’aventure. Le film étant proche de l’esprit comic, c’est une suite logique non ?

C’est aussi une belle collaboration avec le Studio Lounak et l’artiste Jeik Dion, qui a dessiné la majorité des storyboards sur Turbo Kid. L’univers du film est tellement vaste et les possibilités d’aventures tellement variées, il fallait qu’on se lance. D’ailleurs, le deuxième volume, celui-ci mettant en vedette Skeletron, sortira le 4 janvier en librairie et en version numérique.

A la fin du film, le Kid part à la découverte des territoires perdus. C’est une invitation à une suite. Et vous avez déjà déclaré avoir des idées pour ce numéro 2… Alors : à quand cette suite ?

Justement, nous avons eu l’aval des institutions pour commencer l’écriture de la suite de Turbo Kid. Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario, c’est très excitant de reconnecter avec les personnages et l’univers que nous avons créés.

Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario de « Turbo Kid 2 ».

Et vous avez aussi déclaré qu’une trilogie était possible, en fonction du succès… Est-ce toujours un projet qui vous plaît ?

Absolument. Nous avons toujours espéré faire de Turbo Kid une trilogie, comme c’était souvent le cas avec les films de notre enfance. L’univers que nous avons créé, se prête d’ailleurs parfaitement à être exploité de la sorte.

Vous avez également en projet un film sur une femme qui se venge. Au-delà de ce simple pitch, que pouvez-vous nous en dire ?

Nous avons déjà une version de scénario, mais nous avons dû momentanément le mettre de côté, car la demande pour Turbo Kid 2 était très forte. Cela dit, nous avons très hâte de nous y replonger. Nous avons également deux autres projets en chantier dont on peut parler. Une adaptation du comic book paru sous Les Humanoïds Associés « Les Zombies qui ont mangé le monde » par Jerry Frissen et Guy Davis et un film d’horreur assez dark. Les deux sont actuellement en casting.

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Couverture du 2ème comic dérivé : « Turbo Kid – Skeletron déchaîné » – © Studio Lounak

LE CINÉMA QUÉBÉCOIS

Les nominations au Gala du cinéma québécois vous ont-elles surpris ?

Oui et on peut également dire que ça nous a fait extrêmement plaisir de recevoir la reconnaissance de nos pairs.

Le cinéma du genre est rare au Québec. Il y a quelques tentatives ici et là, peut-être pas aussi déjantées que Turbo Kid. Pourtant, comme en France, je pense qu’il y a de la place et un public. Le pensez-vous aussi ?

Oui et on l’a toujours dit ! D’ailleurs, les succès des festivals tels que Fantasia en sont la preuve !

Quel est votre regard sur le cinéma québécois actuel ? Y a-t-il des cinéastes que vous suivez et/ou admirez particulièrement ?

On trouve qu’il semble y avoir finalement une ouverture pour un cinéma plus varié et ça fait du bien. Au Québec, nous faisons d’excellents films d’auteurs et de drames, mais nous avons également d’excellents créateurs de genre qui méritent tout autant leur chance ! Nous suivons bien sûr, avec fierté, le parcours impressionnant de Denis Villeneuve!

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements chaleureux à Anouk , Yoann-Karl et François

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Lire également les critiques de :

=> « Turbo Kid »

=> Comic « Turbo Kid – L’aventure perdue »

=> Court-métrage « Bagman, Profession meurtrier »

=> Court-métrage « Demonitron, la Sixième dimension »

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Critique film : Le Chat dans le sac, de Gilles Groult (1964)

storage-quebecormedia-comRéalisation et scénario : Gilles Groulx

Distribution : Claude Godbout, Barbara Ulrich, Jean-Paul Bernier, Manon Blain, Jean V. Dufresne, Véronique Gilbert…

Synopsis : Dans la vingtaine, Barbara et Claude sont confrontés à la fois aux choix de l’existence et aux bouleversements d’une société dans laquelle ils doivent trouver une place…

Durée : 1h15

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Critique

Symbole du cinéma direct – révolution cinématographique initiée au sein de l’ONF – le film de Gilles Groulx transpire l’expérimentation et l’effervescence qui traversent alors le cinéma québécois dans les années 60. Caméra épaule, transgression des règles de bienséance filmique, captation de réalité ou encore exploration sonore : Le Chat dans le sac est l’expression de toutes ces libertés. Et une réflexion sur ces libertés.

Claude, le personnage masculin principal, est en perpétuelle perdition, à la recherche d’une liberté qu’il pressent sans bien en saisir les significations, la portée ou la direction. « Révolté ? Oui. Révolutionnaire ? Je ne sais pas. » dit cet homme d’action verbale en errant dans les étendues enneigées au milieu de nulle part. Il a cette intuition qui ne le laisse jamais tranquille ni ne l’assouvit. Sans cesse remué par des esquisses d’idées et jamais résolument apaisé, il est dans un état de déséquilibre permanent. Claude,  c’est aussi bien la jeunesse des années 60, que la société québécoise… et même ce nouveau cinéma en pleine révolution.

Son amoureuse, la pétillante Barbara, lui oppose, non pas une forme de tranquillité, mais bien une volonté de joie de vivre, sans pour autant tomber dans l’inconscience indolente. Le Chat dans le sac est la chronique des derniers soubresauts de leur histoire d’amour. Barbara et Claude se révèlent de plus en plus dissonants au fil d’un film jouant lui-même sur les enchevêtrements sonores (à un monologue face caméra succède une voix off, les bruits de la vie prenant le pas sur la musique IN…).

Le Chat dans le sac est tout à la fois une profession de foi cinématographique et l’esquisse d’un idéal (social, sociétal et politique). Le fait qu’il ait conservé toute ses modernités 50 ans après sa sortie devrait être un motif de réflexion pour nous…

Note : 4,5 sur 5

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Date de sortie : 8 août 1964

Budget : 33 000 dollars

Disponible en DVD

=> Plus d’infos sur le site officiel d’Eléphant Cinéma

Visible en intégralité et légalement sur la chaîne Youtube de l’ONF :