Interview – François Pérusse, le génial artisan du rire de Pérusse Cité

Interview publiée sur le Daily Mars en janvier 2015
———-

© Radio Canada / Oasis Animation
© Radio Canada / Oasis Animation

Si comme nous, vous avez usé vos écouteurs en passant en boucle Les 2 minutes du peuple, vous connaissez forcément sa voix… ou plutôt ses voix. Le Québécois François Pérusse est un petit génie de la drôlerie, du détournement, du mot. Un véritable artisan de la fantaisie capable de vous foutre les larmes aux yeux… pour de rire.

Outre son programme radiophonique culte, diffusé d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, il a présidé durant 2 saisons à la destinée d’une série d’animation baptisée Pérusse Cité. Située dans son Québec natal, le dessin animé suit le ministre de l’Écologie Léopold Ouellet, spécialiste de la boulette médiatique mais véritable défenseur de l’environnement. Une série qui croque avec tendresse notre société moderne…

François Pérusse a répondu par clavier interposé à nos questions. Un conseil : avant d’entamer la lecture, écoutez un épisode des 2 minutes du peuple, son programme culte, histoire de garder au coin de l’oreille sa voix si particulière. Puis, après, foncez vers les DVD de Pérusse Cité !

Thomas Destouches : Comment est née « Pérusse Cité » ? Est-ce une envie de votre part, une sorte de challenge de sortir de votre zone de confort pour faire une série animée ?
François Pérusse : Un producteur de dessins animés de Montréal, Jacques Bilodeau, d’Oasis Animation, m’a proposé à plusieurs reprises pendant quelques années de créer une nouvelle série animée. Un jour, je me suis décidé à me lancer.

Au-delà de la farce, vraiment vraiment vraiment drôle, il y a un fond particulièrement acide dans « Pérusse Cité ». Ce n’est pas juste un enchaînement de blagues. C’est aussi ce qui fait l’intérêt de cette série animée !
Ça fait plaisir de se le faire dire ! Car c’est ce que j’ai aimé le plus dans l’expérience : pouvoir émettre une forme d’opinion, en restant calme…

Concernant la thématique principale, « Pérusse Cité » tient son discours jusqu’au bout. On aurait pu croire, comme dans beaucoup de séries, que le décor / discours sur l’écologie deviendrait à terme une simple toile de fond, mais non. L’écologie est un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?
Je comprends bien qu’il y a plusieurs enjeux sur la planète, et que ce n’est pas simple. Mais une chose est sûre : s’il n’y a plus de santé écologique, il n’y a plus rien ! Je ne suis pas un extrémiste en la matière, j’essaie de faire ma petite part, mais dans cette émission, le sujet m’a beaucoup plu…

Le Québec a une vraie tradition concernant la langue française et le « mot ». Comme dans Les 2 minutes du peuple, il y a cette volonté dans « Pérusse Cité » de pousser jusqu’à l’absurde le mot, pour créer quelque chose de purement drôle… et parfois signifiant. Pourquoi cette volonté de reconstruire les mots jusqu’à l’absurde ?
La communication verbale est riche et détaillée, et les erreurs issues de sa pratique sont savoureuses. Jouer avec les mots a toujours été présent chez moi. C’est depuis l’enfance… Et oui, il arrive que ça crée un sens !

Concernant la publicité, thématique que vous abordez dans la série, il y a un vrai amour du format mêlé à une envie d’en montrer les grosses ficelles à travers les spots de pub du personnage de Guy. Pourquoi avoir choisi de vous attaquer à la publicité ? Parce qu’elle fait désormais partie de l’univers politique ?
La publicité existe depuis toujours, elle est omniprésente et est un art qui englobe toutes les cotes de qualités… J’adore ce moyen de communication qui flirte souvent avec la poudre aux yeux, et qui ouvre la porte à toutes les blagues du monde. Il était essentiel que je traite de pub dans Pérusse Cité ! D’ailleurs, dans le passé, j’ai créé des pubs fantaisistes… dont une pour une société pétrolière canadienne ! (Bonsoir l’écologie !) J’ai arrêté d’un commun accord avec la société au moment des montées en flèche de prix à la pompe.

Il y a une limite parfois compliquée dans « Pérusse Cité », celle de l’incompétence des hommes politiques. Et je pense bien évidemment au ministre Ouellet. Lequel est souvent largué… mais toujours plein de bonnes intentions. Est-ce par la tendresse évidente envers ces personnages et surtout en les ramenant toujours à leurs qualités et défauts d’ »Homme » que vous déminez ce risque du « tous des incompétents » ?
Au départ, quoi qu’on en dise, il faut avoir un sacré courage (ou un sacré but) pour se lancer en politique et se prendre des claques au visage de l’opinion publique. Ce sont des personnes comme nous, nos dignitaires. Je n’ai pas l’étoffe d’un politicien, mais il en faut, des politiciens ! En ce sens, ils ont mon respect. Mais comme nous tous, je ne vais pas me gêner pour rire de ce métier ! Et Pérusse Cité a été la tribune parfaite pour ça…

Et il y a bien évidemment aussi une critique du journalisme télévisé. Pourquoi ne pas avoir abordé le journalisme écrit d’ailleurs ? Quelles sont pour vous les dérives ? Les raccourcis, la séduction de l’image spectacle… ?
Avec le temps, le journalisme a non seulement grandi, mais pris toute la place. Plus un geste n’est possible sans couverture… ou même enquête journalistique. Je crois encore que c’est une bonne chose, mais comme dans tout, les dérapages font partie du tableau. C’est vrai que dans la série, la presse écrite est moins présente, vous m’en faites prendre conscience ! L’électronique a eu prédominance… sans doute, comme vous le dites, pour l’image et le son.

Image extraite de la fausse publicité pour le « Fesses Resort Youpidaidou » © Radio Canada / Oasis Animation
Image extraite de la fausse publicité pour le « Fesses Resort Youpidaidou » © Radio Canada / Oasis Animation

Concernant le passage de l’audio à l’image animée, il vous a fallu aborder une autre manière de faire rire. Cette fois-ci, tout ne repose pas sur votre voix, les mots et le rythme de déclamation. Quels ont été les axes créatifs pour transformer votre style sonore en image animée ?
La première expérience fut avec Le Journul, un journal quotidien d’une minute par jour sur le réseau TVA, durant 4 ans, utilisant la technique de capture de mouvements. J’ai adoré. Puis La série du peuple, le format des 2 minutes du peuple en dessins animés, sur la même chaîne de télé, et sur Série Club en France. Et enfin Pérusse Cité. Pour être heureux en dessins animés, je dois me faire un brin contrôlant : pour Le Journul et Pérusse Cité, j’ai écrit chaque détail visuel à la seconde. C’est beaucoup plus exigeant de rendre ce que je désire à l’image qu’uniquement au son ! Ma clef : la folie que j’ai en tête doit être transmise à l’écran. Le son est toujours important bien sûr, mais il faut le marier avec le visuel… avec ce que cela implique comme « compromis » d’un mariage !

Est-ce que la notion de silence dans une scène est effrayante pour un auteur habitué à occuper le son ?
J’adore les silences significatifs, dans les deux cas ! Il est plus fréquent bien sûr sur une scène avec image.

Dans tous les cas le rythme de Pérusse Cité est étonnant. Vous laissez souvent le temps à un décor ou à une scène de s’installer, sans frénésie. Cela permet de créer une atmosphère mais aussi laisse la possibilité de laisser émerger une dimension comique par l’image… On doit rattacher cette réflexion au silence, abordée plus tôt. La rythmique est une nouvelle piste de création pour vous dans Pérusse Cité ?
Il m’a fallu m’adapter, réaliser que je ne pouvais pas mettre la même cadence avec l’image, car le spectateur doit prendre les 2 infos : son et image. Les scènes visuelles doivent être bien établies, et les contextes dans l’histoire aussi. J’ai dû apprendre à calculer ce temps.

Êtes-vous déçu que Radio-Canada ait décidé de ne pas poursuivre l’aventure après la saison 2 ? Convaincu par l’argument selon lequel le dessin animé n’était pas « l’avenue que le diffuseur voulait privilégier pour son développement » ? Cela signifie aussi d’ailleurs que Pérusse Cité était, pour Radio Canada comme pour vous, une expérimentation…
Tout à fait. J’apprécie que SRC ait tenté le coup. De toute évidence, si le « cartoon » destiné à tous âges a un franc succès aux États-Unis, il n’en est pas de même au Québec pour l’instant. L’aspect « dessin » peut nous enlever automatiquement une tranche de 40% d’audience, sans exagération. La Société Radio-Canada est toujours en contact pour de futurs projets… On me demande d’envisager des acteurs humains !

Avez-vous envie de revenir sur le chemin de la fiction audiovisuelle ? À travers une série live ou un dessin animé ?
J’ai envie de tout ! À condition qu’on rigole. Je crois que c’est mon rôle dans cette vie !

C’est par le biais des 2 minutes du peuple que j’ai découvert votre travail il y a une grosse dizaine d’années. Le programme a 25 ans ! Quel regard portez-vous sur cette aventure d’un quart de siècle ?
Il m’arrive encore souvent d’avoir du mal à croire que j’ai le privilège d’avoir une place dans ce métier. Et la grande chance d’avoir le soutien de mes grands cousins français ! Ça, c’est vraiment plaisant.

Est-ce l’amusement, votre amusement, qui est le carburant de cette aventure qui continue ?
C’est lui qui décide ! Tant qu’il sera là, j’aurai la force de tout faire pour continuer, même à plus petite échelle. (Je tape d’une main cette réponse en touchant du bois pour qu’elle ne soit pas trop petite.)

Depuis septembre 2014, vous réalisez « La Tite Chambre ». Là encore, on en revient à votre voix. Et il s’agit d’un détournement. Quel en est le principe ?
Je fais du doublage fantaisiste, en utilisant des panels de commentateurs et journalistes sportifs présentés sur la chaîne RDS. Je leur fais dire autre chose que ce qu’ils ont dit… En respectant au poil le mouvement labial. Ils se prêtent tous au jeu… C’est tellement éclaté… La réponse à la télé et sur le web est excellente, et je ris beaucoup en le faisant !

Vous changez le timbre de votre voix, vous la triturez en la remixant… Vous arrive-t-il encore de trouver de nouvelles voix ?
J’avoue que c’est difficile, ce sont plutôt de nouvelles attitudes que je joue !

Comment on trouve une voix ? Via des essais, des accidents, des intuitions… ?
Ça se fait en imaginant le personnage et sa situation… Il y a un mélange de vécu et d’imaginaire !

Connaissez-vous un peu le travail de certains francophones sur le « mot » ? Je pense notamment au belge Stéphane de Groodt, lequel réussit également à pousser le mot en « absurdie », comme il l’appelle. Y a-t-il d’autres artistes francophones dont vous suivez le travail ?
Sans suivre de près des artistes, je suis un grand admirateur en général, j’apprécie le travail de beaucoup d’artistes en musique, humour, cinéma, dessins, média… Tant du côté professionnel qu’ailleurs… Je suis très bon public et n’ai pas de frontières de style. Ça rend difficile la tâche de dire qui je préfère… Cette planète est remplie de bijoux ! Et on grandit en nombre… On n’a pas terminé d’être épaté…. !!

Propos recueillis par Thomas Destouches le 28 janvier 2015

Remerciements chaleureux à Marie Barcelo (Zéro Musique) et François Pérusse

Publicités

Critique série : Mensonges – Saison 1, de Gilles Desjardins (2014)

Critique publiée sur le Daily Mars en mars 2015

———-

copyright : Sovimage
copyright : Sovimage

Créateur : Gilles Desjardins

Distribution : Éric Bruneau, Pierre Verville, Fanny Mallette et Sylvain Marcel…

Synopsis : Julie Beauchemin dirige une équipe du service des homicides de Montréal. Spécialisée dans l’exercice difficile de l’interrogatoire, elle lit dans les suspects comme dans un livre ouvert…

———-

Critique

Un procédural classique… mais diablement efficace. Procédural moderne, Mensonges repose sur une architecture éculée : une intrigue fermée à chaque épisode et un fil rouge sur la saison. Mais si cette dynamique est aujourd’hui reproduite industriellement dans les séries, encore faut-il réussir à l’incarner et à la tenir sur la longueur. La série de Gilles Desjardins décline fort heureusement cette formule avec maîtrise, sans fausses notes mais aussi sans écart bienvenu, en restant très exactement dans les clous de ce qu’on attend d’une série policière. D’où cet indéniable goût d’efficacité. Sur ce plan-là, la québécoiseMensonges n’a pas à rougir de la comparaison avec ses cousines américaines, qu’elles se nomment The Closer ouElementary.

Comme attendu également, en marge d’enquêtes graduellement de plus en plus « spectaculaires », les histoires intimes forcément tourmentées des personnages principaux servent à nourrir (ou gripper) la machine policière et à créer l’empathie du téléspectateur (de nos jours, le procédural ne peut plus se permettre de ne reposer que sur un policier n’étant qu’une « fonction »). Et, encore une fois sans surprise au vu du « classicisme moderne » de l’entreprise, la saison « doit » se terminer avec un cliffhanger directement lié au fil rouge déployé depuis le début. Ou plutôt à l’un des deux fils rouges, Mensonges se permettant la petite fantaisie risquée de clôturer (un peu trop facilement d’ailleurs, une des seules réelles faiblesses d’écriture de cette première saison) le fil rouge dédié à Julie Beauchemin à la mi-saison…

Bref : vous avez déjà vu des séries ressemblant à Mensonges. Mais, ayant su parfaitement digérer les codes essentiels du procédural moderne, elle est un redoutable divertissement. Re-bref : si vous aimez le genre, c’est de la bombe.

La salle d’interrogatoire comme lieu unique mais multiple. L’originalité, toute relative sur le papier, de Mensonges tient au fait que la majeure partie de son action se déroule en salle d’interrogatoire, là où les preuves prennent sens, là où les affaires sordides reprennent fort justement une dimension humaine, là où les suspects et les coupables se découvrent à travers la stratégie généralement brillante de l’enquêtrice Julie Beauchemin.

Dans le genre policier, l’interrogatoire est une vraie gageure. A la fois chapitre de tension par excellence, ultime embranchement de la résolution et casse-tête de mise en scène. Pour la tension, outre la nature de l’affaire exploitée, c’est souvent aux comédiens de transcender, par le jeu et les enjeux, cette situation cruciale. A eux de jouer de finesse et de cohérence tout en faisant monter la pression scénaristique. Tous les mérites de la réussite deMensonges dans ce domaine en reviennent à une écriture intelligente, évitant l’écueil de la mécanique pataude et prévisible – un rebondissement n’est, ainsi, jamais artificiel – et à l’interprétation de Fanny Mallette, laquelle apporte un charme désarçonnant et une humanité limpide à « sa » Julie Beauchemin, sorte de cousine de Brenda Leigh Johnson de The Closer, Cal Lightman de Lie to Me et Ed Exley de L.A. Confidential. Ne refusant jamais le combat, cette lectrice hors pair des comportements humains joue, sans perversité, avec son interlocuteur, ne dévoilant jamais son jeu, y compris au téléspectateur, toujours surpris par une stratégie intellectuelle solide qui n’a rien de la poudre aux yeux

Surtout, le dernier point fort de cette mécanique de l’interrogatoire, au cœur de Mensonges, tient à la conception de la salle d’interrogatoire même. Les quatre murs de la salle sont traversés par de longues lignes formées par des miroirs, ayant pour effet instantané de démultiplier la salle, les suspects, les révélations…, d’offrir des lignes géométriques fortes et d’ouvrir sur le repère où se trouvent les inspecteurs assistant « de l’autre côté » à l’interrogatoire. Ce décor particulièrement stylisé et régulièrement signifiant devient libérateur pour la mise en scène par les multiples possibilités offertes pour le fond et par la forme, permettant notamment de jouer sur les cadrages (et décadrages) et la symbolique des lignes, insufflant une dynamique visuelle bienvenue à un exercice – l’interrogatoire – parfois trop souvent rigide. Une vraie réussite. Et sa quasi absence dans les deux derniers épisodes de la saison 1 a justement tendance à renvoyerMensonges à sa nature « quelconque » de procédural policier…

Extrêmement prometteuse, Mensonges revient le 4 mai prochain sur la chaîne québécoise addikTV pour la seconde saison de la confirmation… ou non. Je serai là pour le savoir.

Note : 3,5 sur 5

———-

Diffusée depuis juin 2014 sur AddikTV

Première saison de 10 épisodes (42 minutes)

Critique série : Adam & Eve, de Claude Meunier (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en février 2015

—————

adam et eve affiche
copyright : Avanti Ciné Vidéo

Créateur : Claude Meunier

Distribution : Pierre-François Legendre, Sophie Cadieux, Patrice Bélanger, Marilyn Castonguay…

Synopsis : Adam et Eve sont jeunes. Et ils s’aiment. Infiniment. Comme tous les couples jeunes qui commencent à s’aimer. Et ils ont pleins d’illusions. Il sera un grand metteur en scène de cinéma à Hollywood. Elle sera médecin. Ils sont tous deux persuadés de s’aimer aussi intensément jusqu’au bout… Malheureusement le temps qui passe n’est guère indulgent avec les idéaux. Le téléspectateur va en avoir la preuve en étant témoin de trois âges de la vie de ce couple : jeune, mûr et vieux. Adam et Eve s’aimeront-ils vraiment toujours « au temps » ?

———-

Critique

en un épisode d’un peu plus de 20 minutes, on voit en effet Adam & Eve à ces 3 périodes distantes de leur vie commune !), je m’attendais à une plongée façon Boyhood dans l’amour à deux, avec tous les questionnements vertigineux liés à l’érosion du temps, cherchant avec anxiété des réponses à mes angoisses bien normales de « jeune vieux ». Mais justement un concept aussi ambitieux sur le papier se devait d’être incarné par une narration solidement charpentée pour ne se permettre que la suggestion. Et être raisonnablement fin pour faire jaillir l’émotion de saynètes par nature déconnectées. Hélas, trois fois hélas, c’est avec une frustration à la hauteur des attentes que je suis obligé de dire que ni Adam, ni Eve n’ont réellement réussi à refléter cet amour du temps perdu…

En entrechoquant directement les périodes (jeune, mûr, vieux) d’une scène à l’autre, la série perd paradoxalement toute dimension du temps qui passe, une dimension narrative pourtant au cœur de son projet. Et en assignant de manière grossière à chaque période une teinte spécifique (l’insouciance pour les jeunes – l’exaspération pour les mûrs – l’apaisement pour les vieux), le scénariste Claude Meunier force tant l’évolution de ce couple et l’enferme dans des cases étanches, qu’il en annihile presque le délicat mécanisme de progression.

Trop systématique donc globalement, ce procédé se retourne en outre contre chaque épisode. Chaque chapitre est en effet l’occasion d’aborder une thématique (la passion, la jalousie, les fantasmes…), à charge pour le couple de montrer comment ces problèmes sont abordés à trois périodes de la vie. Malheureusement au bout de quelques épisodes, on comprend vite et trop bien la mécanique. Ainsi une aspiration idéale formulée dans la jeunesse trouve son écho dans une scène du futur puis sa conclusion en quelque sorte chez les vieux. Et comme chaque période de la vie a sa teinte spécifique, on devine même comment cette aspiration sera abordée. Automatiquement la série perd tout effet de surprise, d’autant qu’elle ne se permet que trop tardivement de jouer avec ce schéma bien, trop bien huilé.

Sans perception du temps, engoncée dans son mécanisme narratif et parfois plombée par des scènes vraiment trop caricaturales (mention spéciale à l’épisode où les personnages imaginent les périodes auxquelles ils auraient bien aimé vivre, et plus particulièrement à la scène avec les Hippies !), la série se vide naturellement assez vite de ses émotions potentielles. Un comble lorsque se joue devant nos yeux la vie d’un couple ! Une vraie frustration face au gisement de larmes (de joie et de tristesse) ruisselant probablement sous toute cette vie.

Heureusement de ce marasme surgit parfois tout de même un miracle et Adam & Eve réussit à nous cueillir fugacement. Et à créer de l’émotion… quand elle s’éloigne justement de son concept et laisse opportunément du temps à ses personnages. C’est le cas dans l’épisode 9, intitulé « L’Aventure », dans lequel on assiste aux tentations charnelles d’elle et lui. On voit alors la « vieille » Eve séduite par un homme lui contant joliment fleurette devant un Adam souffrant en silence caché dans un buisson à proximité. Une aventure sans lendemain et tragique révélant, dans un dernier acte tout en finesse, en retenue et en non dit, tout l’amour qui unit solidement le couple. Ayant pris une sacrée épaisseur à partir de cet épisode, le couple de « vieux » ramène dès lors avec lui chaque fois qu’il revient à l’écran cette charge émotionnelle créée précédemment, mêlant la tristesse de la vie qui s’achève et des occasions regrettées. Ils deviennent dès lors des personnages indépendants d’une série au concept désormais hors sujet, le vrai centre de gravité émotionnel d’Adam et Eve. La fabuleuse dernière scène de la série, la seule de toute l’œuvre de Claude Meunier à oser vraiment jouer avec son rigide concept des 3 périodes de la vie, est d’ailleurs une preuve puissante de ce beau déséquilibre.

J’ai tellement désiré aimer Adam & Eve. Je suis triste de ne pas être tombé amoureux…

Note : 1,5 sur 5

———-

Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (22 minutes)

Critique série : La Vie parfaite, de Daniel Thibault et Isabelle Pelletier (2013)

Critique publiée sur le Daily Mars en décembre 2014

———-

copyright : Attraction Images
copyright : Attraction Images

Créateurs : Daniel Thibault et Isabelle Pelletier

Distribution : Steve Laplante, Catherine Trudeau, Rémy Girard, Lili-Anne Paquette…

Synopsis : Éric et Julie sont à la tête d’une famille recomposée. Elodie, l’aînée des enfants, est la fille de Julie. Mathis, le garçon fan de Ron le papillon, est le rejeton d’Eric. Mégane, le « bébé miracle » d’Éric et Julie. Et tout ce petit monde vit sous le même toit, entre crises de rires et de larmes, petits tracas et grosses catastrophes. A la mort du père d’Eric, Estelle, sa maman, les rejoint. L’aide de la grand-mère est la bienvenue. Sauf que… c’est tout le contraire qui se produit.

———-

Critique

Allo maman et papa, ici Mégane !

La Vie Parfaite ne perd pas une seule seconde à installer son univers, plongeant le téléspectateur dans le chaos familial dès les premières minutes. Pas d’introduction, ni de mise en condition, ou presque : il y a de la vie, de la mauvaise humeur et des cris. Une entrée en matière un peu violente, accompagnée d’un artifice de mise en scène qui a de quoi faire très peur… La Vie Parfaite est en effet narrée par Mégane, bébé de son état. Un dispositif « osé » et que l’on croyait banni depuis les tristes heures d’Allo Maman Ici Bébé.

Heureusement, trois fois heureusement, cette narration par le marmot n’est judicieusement pas utilisée comme contrepoint humoristique lourdingue, Mégane ne rebondissant pas opportunément à chaque situation par un bon mot. Au contraire, ses interventions sont sainement rares et légères, injectant une bienveillance bienvenue dans une série particulièrement énergique. Surtout Mégane, qui intervient le plus souvent en introduction et en conclusion d’épisode, apporte distanciation et tendresse – sans niaiserie – lesquelles permettent aussi de relativiser l’importance des drames quotidiens de la famille, des drames qui permettent justement de cimenter au fur et à mesure cette famille recomposée. Et c’est justement là que réside une des richesses de la progression de La Vie Parfaite. Chaque épreuve, si petite ou grande soit-elle, est une étape de plus dans la constitution de ce gang familial. Une belle bande de bras cassés dont le premier signe d’union sacrée intervient dans un épisode « clé »…

S’il ne fallait retenir qu’un épisode…

« Traitement de choc ». Consacré à la fête d’Halloween, cet épisode est la somme de tout ce que La Vie Parfaite a réussi à construire sur les 7 épisodes précédents. Une sorte de feu d’artifice tiré de tous les côtés. Et tous les personnages ont un rôle à jouer dans la catastrophe qui se dessine au fil des minutes, sans pour autant être réduits à de simples rouages de cette mécanique catastrophique. Cet écueil est d’ailleurs évité à l’échelle complète de la série. L’anarchie apparente de l’intrigue de « Traitement de choc » et la folie croissante (Eric en armures électrocuté à la centrale, le jeune garçon traumatisé par Mathis, l’attaque des écureuils…) débouchant finalement sur une des scènes les plus signifiantes de la série. Après avoir survécu aux écureuils, à l’électricité, au piercing sauvage, au feu… – un empilement de catastrophes qui peut parfois rappeler, à juste titre, la culte Malcolm – toute cette petite famille part ensemble faire la tournée des maisons. Sans mièvrerie – insistons encore une fois sur ce point – La Vie Parfaite montre que les catastrophes sont les joints de soudure de cette tribu, régie par une loi : celle de l’emmerdement familial maximum.

Famille je t’aime ! Famille je te hais !!

Recomposée, cette famille est en outre composée exclusivement de membres dysfonctionnels. Chacun a un grain, ou plutôt son « truc » gentiment borderline. Eric est un acheteur compulsif, dont le meilleur ami n’est autre que Kevin, le vendeur du grand magasin de quartier. Julie est une mère au foyer et une entrepreneuse bien décidée à tout contrôler. Estelle la grand-mère est la personne la plus aimante sur la planète mais certainement pas la plus fiable. Elodie est… une ado.

Si les intrigues se jouent régulièrement de ces caractéristiques – les défauts servant généralement de germes puis de caisse de résonance aux situations ubuesques dans lesquelles les personnages se trouvent – les protagonistes ne sont pas réduits ou définis par leurs défauts. Ils peuvent même parfois s’en affranchir… Ces travers sont ainsi utilisés pour faire ressortir toutes leurs qualités. C’est de ces failles et de leur exploitation que surgit leur humanité. Et par la collision des membres que le noyau familial se crée. Et, mine de rien, si ces travers sont des filons comiques, ils peuvent également se transformer en embardées politiquement incorrectes. Les réflexions sur le surpoids d’Elodie ou le joli bébé noir échangé par mégarde sont deux preuves, discrètes de prime abord, de l’impertinence de la série sous ses dehors de comédie familiale classique.

Certes, « classique », il faut le dire vite. La somme de catastrophes engendrées par les uns et les autres est immense et leur enchaînement fait parfois basculer la série dans un « absurdisme » réjouissant dont le téléspectateur, emporté par un rythme soutenu, ne prend pas toujours conscience sur le moment. Les rencontres régulières d’Eric avec la police, ou plus exactement la même policière, permettent justement de faire cette pause et de s’apercevoir à quel point la vie a déraillé. Et de prendre conscience aussi de la qualité d’écriture d’une série, capable de nous emmener aussi loin, aussi efficacement.

Le repas

Le premier épisode s’achève sur un repas. Autour de la table la famille agrémentée de son nouvel élément, Estelle. La saison s’achève sur une scène culinaire similaire. Mais que de chemin parcouru en 13 épisodes… Après bien des péripéties, la grand-mère s’est finalement intégrée au sein de la bande, au point d’en devenir un élément indispensable, moins pour son apport pratique que pour son supplément d’âme. Pris séparément, chaque membre de la famille est ingérable. Regroupés, ils deviennent un tout catastrophique. Un chaos inséparable. Pour le pire et pour le meilleur. S’il est généralement vrai qu’on ne choisit pas sa famille, « cette famille » fait d’une certaine manière mentir l’adage. Elle accepte ses excès, ses imperfections et ses catastrophes et trouve son bonheur dans ce déséquilibre. Au grand malheur du voisinage.

La vie « parfaite » n’est pas exactement celle à laquelle on aspirait. Et c’est tellement mieux ainsi…

Note : 3,5 sur 5

———-

Diffusée de septembre à décembre 2013 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (22 minutes)

Critique film : 1987, de Ricardo Trogi (2014)

Critique publiée sur Les Cinévores en avril 2015.

copyright : Go Films
copyright : Go Films

Réalisation et scénario : Ricardo Trogi

Distribution : Jean-Carl Boucher, Sandrine Bisson, Claudio Colangelo, Rose Adam…

Synopsis :

Durée : 1h45

———-

Critique :

Avec cette suite de 1981, le cinéaste québécois Ricardo Trogi poursuit la chronique douce-amère de sa jeunesse. Dans 1987, il se raconte ainsi à 17 ans, durant la délicate transition entre l’adolescence et l’âge adulte, alors qu’il quitte à peine le lycée, confronté à son incapacité à choisir une carrière et irrigué par son envie pressante de faire l’amour pour la première fois. Entre engueulades avec ses parents, virées catastrophiques entre potes et refoulements à l’entrée de la boîte Le Dagobert (un des très nombreux, et réussis, gags récurrents), Trogi livre un film initiatique où son héros (campé une nouvelle fois par l’excellent Jean-Carl Boucher) sera, au terme d’échecs, de rêves brisés et de déceptions, un peu plus un homme à la fin…

Si on met de côté tous les ressorts nostalgiques toujours efficaces (voitures, costumes, musique et autres petits détails de la vie quotidienne d’alors), 1987 est, du strict point de vue de la mise en scène, relativement nonchalant, même si Trogi a quelques fulgurances de réalisation (réussissant notamment une vraie belle scène de pur cinéma avec l’unique apparition de la sœur de Ricardo) et fait preuve d’une vraie fantaisie visuelle (les inserts descriptifs des personnages à l’image, par exemple). Mais l’intérêt du film demeure autre part : dans la chronique attendrie de cet adulte qui se revoit adolescent (et sachant toutes les blessures que cet âge ingrat peut engendrer) et, surtout, dans sa très fine description de la relation père-fils, qui donne lieu à des scènes aux teintes émotionnelles très diverses et toujours justes. Sincère par essence, l’ensemble devient franchement poignant à travers les regards échangés brièvement, nourrissant d’émotions les non-dits entre Benito et Ricardo.

Teen movie québécois, 1987 fait resurgir la flamme de l’adolescent qui est en chacun de nous. Pendant un peu moins de deux heures, c’est si bon de la sentir à nouveau…

Note : 4 sur 5

———-

Date de sortie : 6 août 2014

Budget : 4,6 millions de dollars

Box office : 270 340

Disponible en DVD

Critique film : Les 3 P’tits Cochons, de Patrick Huard (2007)

copyright: Zoofilms / Christal Films
copyright: Zoofilms / Christal Films

Réalisation: Patrick Huard

Scénario: Claude Lalonde et Pierre Lamothe

Distribution: Claude Legault, Paul Doucet, Guillaume Lemay-Thivierge, France Castel…

Synopsis : Rémi, Mathieu et Christian se retrouvent au chevet de leur mère souffrante et inconsciente. L’occasion pour la fratrie de faire le point sur chacun. Rémi est égal à lui-même : donneur de leçons du haut de sa situation professionnelle confortable et de sa belle petite famille. Mathieu est loin d’être aussi épanoui à la tête de sa famille, d’où l’envie irrépressible de tromper sa femme. Quant à Christian, le benjamin, il semble bloqué à l’adolescence, sans l’ombre d’une ambition…

Durée : 2h05

———

Critique

Chronique de trois frères se retrouvant au chevet de leur mère souffrante, Les 3 P’tits Cochons est la première réalisation du comédien Patrick Huard. Aussi drôle que touchante, cette dramédie alterne subtilement tonalités et perspectives sur Rémi, Mathieu et Christian, pour mieux souligner le désarroi de la situation familiale et de leur situation personnelle. Car si les 3 personnages sont campés rapidement et efficacement, ils vont (se) découvrir les uns les autres et chacun, au gré de leurs décisions et de leurs mensonges.

La maladie de leur mère va en effet leur permettre de réaliser qu’ils sont tous au bord du gouffre de leur vie, ou plutôt de leur vérité. Rémi, l’aîné, n’est pas « que » le bon et sage père de famille à la bonne situation. Mathieu est-il véritablement prêt à subir les conséquences de l’adultère ? Christian ne peut pas se contenter pour toujours d’amours virtuels. Et c’est sur ce terreau que les deux scénaristes, Claude Lalonde et Pierre Lamothe, regardent leurs 3 personnages principaux évoluer, avec beaucoup de tendresse. Et un ton gentiment sale gosse.

Mens-moi, je te dirai qui tu es…

Ces 3 frères se mentent et mentent à leurs proches, davantage pour se protéger que pour épargner. Et les mensonges envers eux-mêmes sont aussi révélateurs, notamment à propos de l’image qu’ils essaient de renvoyer, que destructeurs. Leur révélation, volontaire ou non, les exposera pour ce qu’ils sont « réellement », sans retour possible, à charge pour leurs proches, plus conscients qu’il n’y paraît, de vivre avec la fin du mensonge. Le miracle des 3 P’tits Cochons tient au fait que cette équation humaine n’est jamais absente du film, ni dans les scènes dramatiques (logique !) ni dans les scènes comiques. En parfaite maîtrise de sa narration et de ses personnages, Patrick Huard peut alors se permettre « d’y aller à fond », sans cynisme et sans artifices téléphonés.

L’autre force du film de Patrick Huard est d’embrasser pleinement les errements de ses 3 personnages principaux, de ne pas hésiter à en montrer la flamboyance coupable, les bassesses inavouées et les remords murmurés. Mais surtout de ne jamais baisser la caméra devant l’émotion – les scènes « rêvées » avec la mère sont sur ce point remarquables – avec une sincérité réjouissante, bien aidé par les interprétations enlevées de Claude Legault, Paul Doucet et Guillaume Lemay-Thivierge. Par leur biais, les 3 P’tits Cochons n’ont jamais froid aux yeux.

Note : 3,5 sur 5

———

Date de sortie : 10 août 2007

Budget : 4,4 millions de dollars

Box office : 578 049 entrées

Disponible en DVD

Critique série : Tu M’Aimes-Tu ? de Frédéric Blanchette et Steve Laplante (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en novembre 2014.

———-

copyright : Zone 3
copyright : Zone 3

Créateurs : Frédéric Blanchette et Steve Laplante

Distribution : Sébastien Huberdeau, Magalie Lépine-Blondeau, Steve Laplante, Bianca Gervais, Eric Bruneau…

Synopsis : Fred est en perdition depuis deux mois. Depuis que Valérie l’a plaqué. Il la voit partout, tout le temps, elle le hante. Et les apparitions de l’amour de sa vie le détruisent peu à peu… Mélanie est la voisine du dessus de Fred. Elle s’est installée depuis peu dans cet appartement. Elle s’y cache, fuyant ses anciennes conquêtes. Eperdus et éconduits par la belle, ils ne comprennent pas sa fuite. Une fuite en avant : incapable de ressentir le moindre sentiment, elle préfère quitter plutôt que de construire… David est le meilleur ami de Fred. Et son exact opposé : marié et père de famille, il vit une vie modeste et épanouie. Mais l’amour va lui jouer des tours. L’amour paternel n’est pas le plus facile à appréhender, surtout avec un père comme le sien, une figure paternelle distante, violente… et mourante. Tu m’aimes-tu ? est l’histoire de ces 3 accidentés de la vie en prise avec l’Amour. En détresse, en chair et en mots, ou en creux…

———-

Critique :

Branchée sur le pouls de ses personnages, aussi délicate que dure, euphorique lorsque Fred, Mélanie et Dave ressentent un bonheur même fugace, elle fout les larmes aux yeux quand ces mêmes Fred, Mélanie et Dave sont terrassés par un mot, un geste, une situation, même simple. La moindre variation de leurs émotions provoque une terrible réplique, disproportionnée, déraisonnable de l’autre côté de l’écran.

Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai

Tu M’Aimes-Tu suit trois personnages cabossés par l’Amour passé, présent et futur. Trois personnages à la croisée des chemins sentimentaux, effrayés par la peur de la perte, de l’épreuve et de l’inconnu amoureux. Fred est brisé par le départ de Valérie, Dave est conscient qu’il lui reste peu de temps pour enfin ressentir un amour paternel, Mélanie est épouvantée par la possibilité de ressentir… Cette mosaïque compose une fresque intimiste et universelle.

Avec un tel postulat de départ, la série pourrait tomber dans la niaiserie ou le misérabilisme selon les circonstances. Mais les incohérences et les défauts de Fred, Dave et Mélanie, leur égoïsme aussi, sont salutairement et régulièrement soulignés et éprouvés, parfois directement par les personnages entre eux. Quand Fred « refait » l’histoire de son couple, c’est Dave, son meilleur ami, qui le remet à sa place, lui rappelant opportunément que sa propension à s’effacer derrière Valérie est à l’origine de la rupture. Un dialogue montrant toute la lucidité des personnages, la franchise qui régit leurs relations mais aussi, et surtout, la trop humaine mauvaise foi de personnages qui, du même coup, gagnent instantanément en réalisme et en profondeur. Comme dans la « vraie » vie, on a toujours un ami pour nous soutenir quand on ne va pas bien… et nous rappeler quand on déconne. Ce regard critique interne à la narration de la série est déterminant dans Tu M’Aimes-Tu ?

Fred ou le deuil

Ayant laissé entendre à Mélanie que son ex Valérie est décédée – ou plutôt n’ayant pas vraiment voulu dissiper ce malentendu – l’homme blessé Fred se rend sur les conseils de cette dernière dans un groupe de soutien à des personnes endeuillées. Cette mise en place scénaristique se révèle un formidable système de mesure de l’état d’avancement psychologique de Fred, un vecteur d’émotions et une bombe à retardement dramatique. Semaine après semaine, Fred progresse dans l’acceptation de son « deuil », suivant les étapes comme ses camarades d’infortune. On le voit avancer, trébucher, prendre superficiellement confiance, croire qu’il va mieux pour mieux réaliser qu’il est encore loin du compte, reprendre espoir par l’écoute (la sienne et celle des autres). Rire aussi. Les scénaristes évitent en effet d’appliquer une teinte émotionnelle monochrome à la trajectoire de Fred : au sein de ce groupe on pleure, on échange, on se fait pleurer, on s’impatiente, on se moque aussi… Certaines scènes du groupe sont peut-être d’ailleurs parmi les plus drôles de toute la série. Mais, le malentendu originel est aussi une bombe à retardement émotionnelle. On le sait depuis que Fred a déclaré lors de sa première intervention qu’il avait perdu Valérie : le jour viendra où le groupe apprendra que sa blonde est « simplement » partie. Un suspense dramatique bienvenu dont l’issue est redoutée par Fred, conscient qu’à terme il en souffrira et surtout fera souffrir ses compagnons, avec lesquels il a créé des liens fragiles et sensibles.

Depuis sa rupture, Fred est assailli d’apparitions de Valérie. Ces irruptions imaginées débarquent dans des moments de doute, de choix ou de prise de conscience, l’interrogeant sur son bien-être, lui rappelant le passé pour mieux réaliser le présent… et se lamenter aussi. Après tout, le fantôme est une émanation de la douleur prégnante de Fred. Conscient de ce mécanisme de son inconscient, Fred se dit que le fantôme disparaitra quand il sera guéri. Logique sans doute. Mais terriblement cruel : plus d’une fois le fantôme, doté d’un timing des plus amers, va foudroyer les espoirs naissants de Fred…

Dave ou l’entre-deux

Dave n’a pas tout pour être heureux mais suffisamment pour être épanoui. Une femme aimante, drôle et attentionnée. Des enfants bien vivants. Un boulot. Une vie rangée certes mais dont la monotonie est chassée par la chaleur du foyer et la charge de l’humour au quotidien.

Le retour de son père, mourant, avec lequel les relations ont toujours été au mieux distantes, au pire conflictuelles, va chambouler sa vie. Et lui révéler des priorités refoulées. A la différence de Fred, Dave est conscient de la perte à venir. Le fait de savoir rend-t-elle la chose plus acceptable pour autant ? Certes non. Mais elle laisse la possibilité de régler les conflits et de poser les mots « avant ». Et c’est dans cet interstice infernal que naît toute la dynamique émotionnelle du personnage de Dave. Un homme pressé par le manque de temps mais surtout de mots entre son père et lui.

Une perte annoncée qui va l’aider à mieux se définir…

Mélanie ou le vide

La scène fondatrice pour Mélanie est celle de la lecture de la lettre de Fred – un exercice imposé par son groupe d’entraide. Mélanie s’aperçoit alors qu’elle n’a jamais ressenti « ça ». Ces émotions plus grandes que le corps, celles qui transcendent la raison. Une prise de conscience violente pour la jeune femme, confrontée au vide émotionnel de son existence.

Elle a multiplié les conquêtes, assouvi ses envies physiques, victime inconsciente de sa peur de s’engager. Débute dès lors pour elle sa « quête ». Non pas d’un homme ou de l’Homme mais bien d’une émotion vraie, profonde, celle capable de lui faire oublier sa peur. Une quête désordonnée, effrayante et déstabilisante, qui lui fait commettre bien des erreurs.

Mais c’est ainsi cabossée par les émotions qu’elle va finalement prendre forme.

La caresse de Podz

Ecrite avec une délicatesse de dentelliers par Frédéric Blanchette et Steve Laplante, Tu M’Aimes-Tu ? se devait d’être mise en scène avec une douceur équivalente. Podz y a ajouté de la bienveillance pour les personnages, restant toujours à proximité des émotions, sans cynisme, ne pervertissant jamais leur vérité par une mise en scène intrusive, lourdingue ou superficielle. Pour autant on reconnaît sa patte : en véritable auteur qu’il est, Podz impose ses choix, parfois très audacieux (comme cet incroyable plan séquence circulaire dans l’appartement de Fred et Valérie), mais toujours au service des mots (parfois littéralement), des émotions (souvent impulsives) et des personnages, sa mise en scène les accompagne sans jamais les devancer. Aimante et légère, la caméra de Podz est une caresse posée sur la joue de Fred, recueillant la larme naissante au coin de ses yeux ou révélant la fossette de son sourire.

La lettre

Une fois la saison achevée, une scène me reste en tête. Celle de la « lettre ». Elle cristallise à elle seule toute la réussite de Tu M’Aimes-Tu ?

Comme évoquée plus haut, pour avancer dans sa thérapie du deuil, Fred doit écrire une lettre à sa chère « disparue » puis la lire à un proche. Sa rédaction est une épreuve. Sa lecture va se révéler encore plus pénible pour Fred. Naturellement ce dernier souhaite la lire à Dave. Mais les circonstances l’en empêchent. Appelée à la rescousse, Mélanie se révèle un témoin encore plus réfractaire. Après bien des péripéties, poussé dans ses retranchements, un Fred au bord de la rupture se retrouve à la lire finalement à Judith, la femme de Dave…

Cet enchaînement intenable est une épreuve pour le téléspectateur, conscient de l’importance de cette lettre pour Fred. Essoufflé et fébrile comme le protagoniste, il a alors droit à ce coup de grâce de la déclaration d’un homme éperdu d’amour pour sa femme disparue. Les mots sont puissants. Les comédiens bouleversants. Le lien entre ces personnages de fiction tellement sincère. La mise en scène pudique. L’Amour, passé, présent et futur, bien réel. Cette lettre est un des trucs les plus émouvants qui m’ait été donné de voir.

Tu M’Aimes-Tu ? La réponse est oui. Passionnément.

Note : 4 sur 5

———-

Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (25 minutes)