Interview – Denys Arcand : « Je fais des films pour le plaisir »

Auteur du film culte Le déclin de l’empire américain, oscarisé et césarisé pour Les invasions barbares, lauréat du Prix du jury de Cannes pour Jésus de Montréal, Denys Arcand est de retour avec La chute de l’empire américain.

À la fois thriller et fable morale autour de l’argent, le film suit Pierre-Paul, titulaire d’un doctorat en philosophie, témoin d’un braquage qui tourne mal, le laissant seul devant deux sacs contenant 12 millions de dollars. Sans réfléchir, il les prend. Désormais traqué par la police et par la pègre, liée à cette somme faramineuse, ce jeune homme à la morale rigide confrontée à ces circonstances exceptionnelles est confronté à cette question impossible : que faire de ce butin ?

0613127.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxÀ l’époque du tournage, le film se nommait « Le triomphe de l’argent ». Pourquoi l’avoir changé au final ?

En cours de montage, j’ai commencé à douter de ce titre. Pour deux raisons. La première est mystérieuse : les gens semblaient ne pas le retenir. Ils disaient « Ouais, ton film sur l’argent… « La victoire de l’argent »… « L’argent triomphe »… » Cela avait l’air confus. Ou alors ils disaient carrément que l’argent ne les intéressait pas, qu’ils ne voulaient pas du tout en entendre parler. Le loup de Wall Street les en avait déjà écœuré. J’ai donc commencé à angoisser. J’avais peut-être un mauvais titre… Or au cinéma, cela peut être catastrophique. Certains films se plantent simplement à cause de ça. Margin Call, qui traite d’ailleurs aussi de cette question, est éblouissant mais n’a pas du tout marché. Les gens ne savent pas ce qu’est un « margin call », un « appel sur marge ». Cela ne parle qu’à ceux qui connaissent déjà le sujet. C’est dommage car c’est sans doute le meilleur film sur Wall Street. Je me suis donc dit qu’il fallait que je change de titre. Par ailleurs, j’avais fait Le déclin de l’empire américain et je me rappelais le livre d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, un essai obligatoire lorsqu’on étudie l’histoire… Ce titre bouclait la boucle, d’une certaine façon.

Au final, le film raconte moins cette chute qu’il ne cesse d’observer les déliquescences morales de cette chute déjà effective…

Je suis intimement convaincu que les États-Unis, qui ont connu leur apogée en 1945, sont sur une pente descendante plus rapide que celles des Romains ou de celui de l’empire français ou britannique. Cela va vraiment vite. Le pays s’effondre sous nos yeux, il est ingouvernable. Les Démocrates ne savent pas qui opposer à Trump. En fait, la guerre de sécession n’a jamais été résolue. Le Sud a juste été vaincu par les armes. S’il pouvait rétablir l’esclavage, il le ferait dès demain. La droite dans ce Sud, qui parle toujours de Jésus et de la bible, est armée avec des fusils d’assaut…

1Le film nous amène à nous confronter à notre propre jugement moral. Sommes-nous d’accords avec ceux qui volent, avec au final, peut-être, de bonnes intentions ou avec les autorités, qui œuvrent pour la collectivité ? C’est une position non pas floue de votre part mais quasiment provocatrice, sans aucune forme de cynisme…

Au départ, Pierre-Paul vole des voleurs. Les 12 millions qui sont là dans les sacs appartiennent à la pègre. Il ne braque pas une banque, une société ou un individu. C’est de l’argent amassé par des dealers qui ont vendu des doses d’héroïne et de cocaïne. La pègre l’a donc d’une certaine manière volé à de pauvres gens. Prendre cet argent, c’est voler la pègre. Donc que faites-vous quand vous tombez dessus ? Vous téléphonez à la pègre ? À la police ? Or, et c’est dit dans le film, quand cette dernière récupère des sommes dans ces circonstances, elle en garde la moitié pour ses services, lesquels, même s’ils sont moins pires aujourd’hui qu’au moment où j’ai tourné, restent douteux. Connaissant cela, vous voulez vraiment leur donner 6 millions de dollars ? À une plus large échelle, les gouvernements d’un bord ou de l’autre gaspillent notre argent dans toutes sortes de folies invraisemblables. Donc vous voulez donner cette somme d’argent au gouvernement ? Pourquoi au final ne pas le garder et en disposer soi-même ? C’est le dilemme moral au cœur du film.

Certes, mais le protagoniste principal devient par la force des choses ou par sa décision lui-aussi un voleur !

C’est justement ce qui est intéressant : il n’y a pas de solution simple. Vous pouvez être en désaccord avec lui ou en accord avec la police. Mais même ces derniers… J’ai eu pleins de conversations avec des policiers. Ils disent qu’ils sont les gardiens de la paix. Ce ne sont pas eux qui font les lois, ils ne sont pas parlementaires ou ministre de la justice. Ils maintiennent le couvert sur la marmite. C’est ça leur rôle. Ils ne veulent pas mettre des gens en prison mais juste, comme dans le film par exemple, que la guerre ne se déclenche pas entre la pègre italienne et les motards. La paix, ils veulent la paix.

C’est aussi un film qui ramène toujours le spectateur à ces êtres démunis, laissés pour compte. Il se termine d’ailleurs là-dessus. C’était important de clôturer cette fiction sur des images crues de pur réalisme, de réalité ?

Oui c’était fondamental. Parce que si vous évoquez l’argent, il faut parler des gens qui en ont trop et des gens qui n’en ont pas du tout. Et puis je voulais aussi établir au départ que mon héros Robin des bois soit un homme bon, qui aime les sans-abris. Quand La chute commence, on voit qu’il a un copain vendeur d’un journal de rue. Il n’oublie personne. C’est fondé sur une réalité : je suis devenu copain avec un gars qui vend un journal de rue à Montréal, baptisé « L’itinéraire« . Il est vendu 3 dollars, la moitié revient à l’organisation, l’autre au vendeur. Avec ça, des gens réussissent à avoir un petit salaire, leur permettant de se payer un petit appartement, pas du luxe, mais au moins un toit sur leur tête. Il y avait un vendeur assez populaire dans le coin où j’habitais. Je passais des heures avec lui, à l’écouter. On parlait de toutes sortes de sujets. Je me suis dit très vite qu’il était vraiment un personnage. Et puis pendant le tournage, j’ai découvert les Inuits, couchés ici ou là… Au montage, on s’est dit qu’ils avaient pleinement leur place. Et que cette place était à la fin. Parce qu’il ne faut jamais oublier que ce sont eux dont on parle réellement.

cddd1f85def4886320d2e61478635770Cela rappelle un peu un de vos précédents films, Joyeux calvaire…

C’est là où la première fois où j’ai… J’ai fait Joyeux calvaire par hasard. Ce n’était pas un choix… Claire Richard, la femme de Réjean Ducharme (ndlr : célèbre auteur et scénariste), était bénévole dans des foyers. Elle y travaillait tous les midis, elle y servait la soupe. Les personnes lui parlaient, lui racontaient des trucs. Quand elle rentrait chez elle à la Petite-Bourgogne, dans le Sud de Montréal, elle notait tout. À un moment donné, elle a eu 300 pages ! Elle est allée les porter au directeur des programmes de Radio Canada en disant qu’il devrait en faire une émission ou un film. Ce directeur, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a envoyé ce paquet de notes pour savoir ce que j’en pensais. Il n’y avait aucune structure, je ne savais pas quoi en faire. J’ai pensé à ça tout un week-end et ça m’a hanté. C’était d’une profondeur. C’était la misère humaine qu’on ne soupçonne pas. J’ai alors appelé Claire et Réjean, mais c’était compliqué car ce dernier ne voulait voir personne. Et puis ils n’étaient pas très riches, n’avaient pas d’auto. Alors j’ai dit à Claire que j’irai la chercher pour travailler chez moi. Donc j’allais la prendre tous les matins après que Réjean soit parti et je la ramenais avant qu’il ne revienne. Mais ce fou furieux m’a aidé à faire ce film ! Quand Claire revenait le soir chez elle, Réjean regardait et faisait des remarques. Quand elle revenait le lendemain chez moi, elle me communiquait ses commentaires. Donc, même si on ne s’est jamais vus et jamais dit un mot, car il ne voulait parler à personne, il en est un coscénariste ! Puis il y a eu le tournage dans les refuges. J’y ai rencontré des gens extraordinaires et merveilleux, avec une générosité… Cela m’a beaucoup… Cela m’a modifié. Je n’ai plus jamais regardé les itinérants de la même manière. J’ai commencé à les aider, j’ai participé à des campagnes… La chute de l’empire américain reflète forcément ça aussi.

Dans votre dernier film, il y a aussi ce rappel, peut-être inconscient, à vos débuts. C’est aussi cela qui fait de La chute non pas une œuvre somme mais une forme d’introspection sur vos films, à la fois inscrits dans le temps et traversant les époques…

On pourrait simplement titrer chaque film : « Cette époque dans laquelle nous vivons. » Tous mes longs métrages font partie de ça, de cette « comédie humaine. » Je ne fais pas toujours le même film mais mon attitude face à un nouveau film est toujours la même. C’est quelque chose qui se passe en moi, là où j’en suis rendu et les gens autour de moi.

3291218d2e700459bfca9cb3f68104b9Il y a une vraie volonté d’introspection. Sans aigreur…

Il n’y a jamais d’aigreur ! Je n’en ai pas. Je pense qu’il y a deux raisons à cela. Ce qui amène l’aigreur chez un cinéaste, c’est le manque de succès constant. Moi, j’ai eu de la chance. Si tous mes films n’ont pas eu du succès, loin de là, j’en ai eu assez pour continuer. Je peux toujours en faire un autre sans grande difficulté. En outre mes films ne coûtent pas cher, ils sont tournés rapidement et ne dépassent jamais le budget… Pour un producteur, ces données comptent. Si vous êtes Michael Cimino et que vous faites La porte du Paradis, votre vie ne va pas être facile… Je suis quelqu’un de raisonnable, je fais des petits films, sans costumes, dans des décors naturels, faciles à produire. Et dans mon cas, il y a un phénomène qui a commencé il y a 10 ou 15 ans, et qui s’est amplifié dans les dernières années, c’est l’amour du public. Un jour, avant le tournage de ce film-ci, je suis à l’épicerie, je choisis des oranges. Et puis une dame passe à côté de moi et me dit « On attend. » Je ne sais pas si elle me parle des oranges donc je lui dis « Pardon » et là elle me répond « On attend, là » et puis elle part. Je vis pleins de petits trucs comme ça tout le temps. Je serais vraiment un crétin si j’étais amer, parce que c’est extraordinaire de recevoir cet amour des gens. « On attend » signifie « On attend votre prochain film. Quand est-ce que vous le faites ? » Hier soir, il y avait une projection au Cinéma des Cinéastes, la salle était pleine. Une personne m’a dit « Je sais pas si vous savez ce que vous signifiez pour moi. J’ai vu Le déclin de l’empire américain 40 fois. Les invasions barbares 10 fois. Celui-là, je vais le revoir ! Votre cinéma fait partie de nos vies. » Si on est aigri avec ça, il vaut mieux quitter ce monde !

Est-ce que, arrivé à ce point de votre carrière et après toutes les récompenses, on ne se sent pas « libéré » de toute pression, de toute obligation de prouver ? Non pas qu’il ne faille pas donner son meilleur, mais qu’il reste juste le plaisir de faire du cinéma…

Il y a toujours une forme de pression. Un film, ce n’est jamais simple à faire. Il y a toujours des difficultés, il ne faut pas se tromper de comédiens, il faut la bonne équipe… Mais oui, désormais je fais des films pour le plaisir. Juste le plaisir. Mon avenir est assuré. Ma fille a 23 ans, elle est à l’université. Aujourd’hui, c’est juste le plaisir de faire du cinéma qui prime. Donc autant le faire le mieux possible. Je n’ai pas de pression. Aucune. Et comme je dis toujours : tous les prix que je pouvais gagner, je les ai gagnés. J’ai trois César, vous voulez que j’en gagne quatre ? Ce n’est pas nécessaire.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 15 février 2019 à Paris

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Sophie Dupuis : son top 5 des films québécois

Réalisatrice de l’excellent Chien de garde, Sophie Dupuis livre son top 5 de ses films québécois préférés…

=> Lire l’interview de Sophie Dupuis

1Les bons débarras, de Francis Mankiewicz (1980)

Commentaire de Sophie Dupuis : « Ce film m’a marqué. C’est vraiment une relation particulière, d’amour intense entre une mère et sa fille, très trouble et très malsaine. Personnellement les relations fraternelles ou parent-enfant me fascinent. Le personnage de la jeune fille est exceptionnel. J’étais par terre face à une telle performance. Et puis il y a cette légende que ce serait peut-être inspiré du livre « L’avalée des avalés » de Réjean Ducharme, un de mes livres préférés. J’y suis très attachée. »

Synopsis : Dans une maison isolée vit une famille étrange : une mère qui a quelques liaisons amoureuses, son frère qui souffre de maladie mentale et sa fille Manon à l’amour possessif. Pour avoir droit à l’amour absolu de sa mère, Manon est prête à tout. (Source : Eléphant Cinéma)

 

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Laurence Anyways (2012), Tom à la ferme (2014) et Mommy (2014), de Xavier Dolan

Commentaire de Sophie Dupuis : « J’ai beaucoup aimé Mommy, Laurence Anyways et Tom à la ferme. Les personnages de Xavier Dolan sont plus grands que nature mais aussi très complexes. J’aime aussi les acteurs qui travaillent avec lui. Je trouve qu’il y a une finesse dans ses scénarios. Ce sont des films qui m’habitent. »

 

storage.quebecormedia.com.jpgLes ordres, de Michel Brault (1974)

Commentaire de Sophie Dupuis : « C’est un peu cliché de dire Les Ordres mais je vais le dire quand même. D’abord parce que c’est un film important. Il parle d’un moment sombre de notre histoire et j’apprécie que ce soit ce film-là qui représente cette période. En plus c’est fait vraiment avec un regard cinématographique très particulier et original, de façon semi-documentaire. C’est un film important à plusieurs niveaux, un film coup de poing qui a parlé à énormément de gens chez nous. »

Synopsis : Suite à la promulgation de la loi sur les mesures de guerre en octobre 1970 au Québec, cinq individus sont arrêtés par les autorités, sans chef d’inculpation. L’espace de quelques jours, ils sont emprisonnés en toute « légalité » dans un pays où les droits des individus sont suspendus…

=> Lire la critique du film

Interview – Sophie Dupuis (Chien de garde) : « Je suis une réalisatrice qui aime faire des films qui bougent constamment »

(Cette interview a d’abord été publiée dans le numéro 79 de Cinemateaser)

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice Sophie Dupuis signe un coup de maître. Elle transcende une intrigue convenue (une famille dysfonctionnelle, un frère chien fou…) par la seule force de son cinéma et l’interprétation de comédiens tout à fait majestueux. Là réside la force du 7ème art…

2201015.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxLa famille est généralement vue comme un bloc sur lequel on peut se reposer. Dans votre film, c’est justement quelque chose qui peut nous entraîner vers le fond.

C’est exactement ce dont je voulais parler. La famille, c’est souvent un repère, quelque chose qui nous fait du bien, qui nous donne de l’amour et parfois nous emmène dans beaucoup de souffrances, de difficultés… Plusieurs familles peuvent avoir des relations toxiques. Je voulais que celle-ci soit un peu une prison, malgré l’amour qui les lie. Mais justement cet amour-là pousse JP (ndlr: incarné par Jean-Simon Leduc) à se demander sans cesse s’il doit quitter cette famille et comment il doit sauver sa peau. Mais il ne peut pas les quitter, il les aime trop.

Vous parlez de prison. Cette notion d’enfermement se retrouve dans les thématiques : la famille, les émotions… Mais aussi à l’image : on est enfermé dans le quartier, dans l’appartement. On a même l’impression parfois que la caméra, toujours en mouvement dans un cadre strict, se cogne toujours sur les bords…

Je voulais vraiment faire vivre quelque chose de physique, qu’on sente l’oppression de mes personnages, que le spectateur se sente autant étouffé qu’eux. On y parvient avec le rythme du film mais aussi en grande partie avec la manière dont on les a filmés. On les enferme dans cet appartement découpé d’une façon un peu bizarre. Donc oui c’était un but. Et de ce que j’entends des nombreux spectateurs avec lesquels j’ai pu discuter, les gens ont vraiment cet effet d’étouffement, d’oppression.

3531054.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxCes deux frères ne se ressemblent pas. Et la manière dont vous les filmez ne se ressemble pas. Votre caméra est toujours très proche de JP. Elle laisse plus de libertés dans le cadre à Vince…

Cela s’est sans doute fait naturellement. Vincent (ndlr : incarné par Théodore Pellerin) est beaucoup dans le mouvement alors que JP vit les choses plus intérieurement. On n’a pas un découpage vraiment très précis : je laisse mon directeur photo y aller selon la scène. C’est lui qui la vit avec les acteurs. Cela s’est donc sans doute fait naturellement avec Vincent parce qu’il fallait lui donner de la place pour vivre, être en mouvement. Il bouge tout le temps, il est explosif, imprévisible donc la caméra n’a pas le choix que d’être avec lui.

Votre caméra semble toujours essayer d’aller chercher quelque chose dans la tête de JP alors que l’accès à Vincent semble impossible…

Vincent est vraiment un personnage imprévisible. Même moi, je n’ai pas vraiment d’accès.

Les troubles de comportement de Vince ne sont jamais explicités. Le fait de ne pas les diagnostiquer était une manière de ne pas rester enfermé dans un symptôme ?

Avec Théodore, on a décidé de ne pas mettre un mot sur ses maux. On ne voulait pas se contraindre avec des symptômes précis. C’est aussi un tabou au sein de sa famille. Ils savent tous qu’il y a un problème mais ne veulent pas savoir exactement ce que c’est. Vincent est comme je l’ai imaginé. Je ne connais pas sa maladie mentale et je ne l’ai pas identifié.

Justement , la famille ne se parle pas vraiment. Elle ne se dit jamais les choses…

Cela revient souvent dans plusieurs familles que j’observe. Il y a des tabous qu’on ne préfère pas mentionner parce que cela briserait une dynamique finalement fonctionnelle. J’avais entendu parler d’une mère qui venait d’apprendre que son fils, avec qui elle avait une relation très forte, était collecteur. Elle a décidé de complètement ignorer cette réalité-là, de ne jamais lui en parler, de ne pas le confronter, par peur sans doute de perdre leur belle relation. Cette histoire m’a inspiré Chien de garde.

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Les moments de violence physique sont impressionnants mais ce sont les silences pesants qui étourdissent…

La violence physique est une chose. La violence psychologique en est une autre et peut avoir un impact tellement plus profond sur la durée. Chez beaucoup de personnes, l’origine de la violence est causée par la frustration ou l’insatisfaction.

Une phrase m’a terrifié dans le film. Elle est prononcée par la mère qui dit à JP au sujet de Vincent : « Ne me laisse pas toute seule avec lui ». A ce moment, JP et sa mère savent que Vince est toxique.

JP a un certain contrôle sur son frère jusqu’à une certaine limite. La mère non, elle ne fait que le subir. Elle a besoin de son « chien de garde ». C’est ça au final la « famille prison ». La famille est son repère, elle a personne d’autre. Même si tous leurs problèmes viennent de là, ils vont toujours y retourner. Cela prend énormément de courage de quitter tout cela. JP ne le fait pas de gaieté de cœur. Il sent qu’il est en danger avec Vincent, la mère aussi et c’est pour cela qu’elle se réfugie dans l’alcool pour essayer de le fuir.

Vincent est insupportable mais on ne peut pas s’empêcher de l’aimer…

C’était un grand défi. Au début de nos 5 semaines de répétition, Jean-Simon et Maude m’ont demandé  « Pourquoi on l’aime Vincent ? Pourquoi son frère et sa mère restent auprès de lui ? » C’est vrai qu’à la base, il était surtout désagréable. On a donc travaillé à le rendre attachant pour jouer avec cette contradiction. La scène où il s’attaque à sa mère était écrite comme ça, avec toutes ces actions mais Théodore y a insufflé toute cette tendresse, cette volonté de rendre sa mère heureuse sans trop savoir comment. Vincent ne veut pas faire de mal aux gens qu’il aime mais il le fait, par maladresse, parce qu’il ne sait pas comment gérer ses émotions et ses impulsions. Pendant nos répétitions, il fallait trouver cet amour au sein de cette famille pour qu’on croie qu’ils ne sont pas capables de se lâcher.

7c1325993e904812e43e28b7601074ddLes personnages ne donnent jamais l’impression de devancer l’intrigue. Ils la font vivre…

Ce film représente à peine quelques jours dans leurs vies. Mais dans ce court laps de temps, il se passe tellement de choses. Au final les personnages sont aussi surpris que peuvent l’être les spectateurs. Mais le rythme du film, c’était vraiment pour moi une priorité. Je suis une réalisatrice qui aime faire des films qui bougent constamment. Un de mes objectifs quand je fais un film, c’est qu’il n’y ait pas de pause, pas de moment pour se poser.

Venons-en à vos influences.  J’ai senti qu’il y avait un vrai lien avec Animal Kingdom…

Au niveau scénaristique, Animal Kingdom est une référence constante pour moi. La mère, les fils, les relations malsaines, la manipulation… Mais je suis un peu gênée par cette question parce que je ne suis pas une réalisatrice d’influences. C’est davantage de l’ordre de l’intuition. Je ne montre par de films à mon directeur photo, c’est surtout une question de feeling. Mais un film m’a fait comprendre quel cinéma j’avais envie de faire : Les Crimes de Snowtown de Justin Kurzel. J’avais été impressionnée par le fait de vivre un film physiquement.

Élargissons le propos aux cinéastes québécois. Xavier Dolan, Denis Villeneuve et Jean-Marc Vallée dominent le monde du cinéma et de la télévision. Cela tient à quoi cette incroyable réussite ?

Je ne sais pas mais c’est vraiment réjouissant. Je vais avoir de la misère à répondre à cette question parce que j’aimerais moi-même savoir comment ils se sont rendus aussi loin. Mais je pense que ce sont des gars qui ont su défendre leur vision du cinéma. Denis Villeneuve fait des films aux Etats-Unis qui obligent les spectateurs à être très actifs. Je trouve ça audacieux de s’attaquer au cinéma américain de cette manière-là. Quand Vallée commence à tourner Dallas Buyers Club avec des performances d’acteurs comme ça… J’imagine qu’il y a des gens qui ont eu un peu peur au début de voir Jared Leto ainsi, de le voir approcher un personnage de cette manière-là. Et puis sa façon de filmer, juste en lumière naturelle… Ce sont des gens qui sont arrivés et qui se sont imposés avec leur regard et leur cinématographie. Je pense que cela a été apprécié, aussi parce que c’est ça qu’on apprécie dans les artistes. Ils arrivent avec leurs couleurs. Ils ne se sont pas fondus dans le moule. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles ils « dominent  le monde » comme vous dites.

3615429.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgOn me répond aussi souvent que les cinéastes québécois sont appréciés à Hollywood car ils savent très bien et très vite travailler avec peu de moyens.

Je n’en doute pas ! On fait des films avec tellement peu d’argent. Chaque film québécois est un petit miracle. Chien de garde a été fait avec 1,6 million de dollars. C’est rien. Cela nous oblige à nous débrouiller. Et l’équipe doit être extrêmement généreuse. Ils font leur métier mais on leur en demande énormément. Quand ils décident de travailler sur un film, c’est souvent parce qu’ils l’aiment et qu’ils y croient. On sent toujours de leur part un mouvement de soutien. On fait ça tous ensemble, vraiment. Et ça crée des équipes soudées. Pour nous c’est très important de fédérer les gens et les énergies et de les embarquer avec nous pour les bonnes raisons. J’imagine que Villeneuve, Vallée et Dolan sont arrivés aux Etats-Unis aussi avec cette façon de travailler, cette façon de collaborer avec les autres.

En tant que réalisatrice, en outre en course pour la nomination aux Oscars, vous êtes devenue une sorte de porte-parole au sein de ce monde encore majoritairement masculin. Pourtant cette étiquette vous dérange un peu. Pourquoi ?

C’est comme si on m’imposait un peu ce statut ! Bien évidemment d’une certaine manière cela me fait plaisir mais je suis un peu ambivalente. Il faut absolument continuer à en parler. Clairement il y a encore du travail à faire même si nos institutions ont pris des mesures au Canada pour encourager par exemple les producteurs à travailler avec des femmes. Nombre d’entre elles sont très présentes dans le milieu du court-métrage et sont prêtes à passer au long. Mais je pense aussi qu’il faut commencer à banaliser la chose. Si on souligne toujours que c’est un exploit pour une femme de faire un film, on annule un peu la portée.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 1er octobre 2018

Le Gala Québec Cinéma 2018 : Les affamés grand vainqueur

Hochelaga, Terre des Âmes de François Girard et Le problème d’infiltration de Robert Morin menaient la danse avec 10 nominations chacun, suivis des Affamés de Robin Aubert (9 citations). Mais c’est bien ce dernier, avec 8 trophées Iris (dont Meilleur film et Meilleur réalisateur), qui remporte la mise finale.

=> Lire l’interview de Robin Aubert : « Faire un film de zombies, c’est retrouver le plaisir du jeu, de l’enfance »

MEILLEUR FILM

  • Les affamés de Robin Aubert – LAURÉAT
  • Boost de Darren Curtis
  • Chien de garde de Sophie Dupuis
  • La petite fille qui aimait trop les allumettes de Simon Lavoie
  • Le problème d’infiltration de Robert Morin
  • Les rois mongols de Luc Picard
  • Tuktuq de Robin Aubert

MEILLEURE RÉALISATION

  • Robin Aubert pour Les Affamés – LAURÉAT
  • Darren Curtis pour Boost
  • Sophie Dupuis pour Chien de garde
  • Robert Morin pour Le problème d’infiltration
  • Luc Picard pour Les rois mongols

MEILLEUR SCENARIO

  • Nicole Bélanger pour Les rois mongols – LAURÉATE
  • Darren Curtis pour Boost
  • Sophie Dupuis pour Chien de garde
  • Robert Morin pour Le problème d’infiltration
  • Gabriel Sabourin pour C’est le cœur qui meurt en dernier

MEILLEURE ACTRICE

  • Charlotte Aubin pour Isla Blanca
  • Mélissa Désormeaux-Poulin pour Le Trip à trois
  • Denise Filiatrault pour C’est le cœur qui meurt en dernier
  • Maude Guérin pour Chien de garde – LAURÉATE
  • Élise Guilbault pour Pour vivre ici

MEILLEUR ACTEUR

  • Christian Bégin pour Le problème d’infiltration – LAURÉAT
  • Jesse Camacho pour We’re Still Together
  • Patrick Huard pour Bon Cop Bad Cop 2
  • Joey Klein pour We’re Still Together
  • Jean-Simon Leduc pour Chien de garde

MEILLEURE ACTRICE DE SOUTIEN

  • Isabelle Blais pour Tadoussac
  • Sandra Dumaresq pour Le problème d’infiltration
  • Micheline Lanctôt pour Les Affamés
  • Brigitte Poupart pour Les Affamés – LAURÉATE
  • Karine Vanasse pour Et au pire, on se mariera

MEILLEUR ACTEUR DE SOUTIEN

  • Jahmil French pour Boost
  • Robert Morin pour Tuktuq
  • Emmanuel Schwartz pour Hochelaga, Terre des Âmes – LAURÉAT
  • Guy Thauvette pour Le problème d’infiltration
  • Anthony Therrien pour Charlotte a du fun

RÉVÉLATION DE L’ANNÉE

  • Romane Denis pour Charlotte a du fun
  • Marine Johnson pour La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • Théodore Pellerin pour Chien de garde – LAURÉAT
  • Rose-Marie Perreault pour Les faux tatouages
  • Nabil Rajo pour Boost

MEILLEURE DISTRIBUTION DES RÔLES

  • Emanuelle Beaugrand-Champagne, Nathalie Boutrie et Frédérique Proulx pour Les rois mongols – LAURÉATES
  • Maxime Giroux et Jonathan Oliveira pour Boost
  • Lucie Robitaille pour Charlotte a du fun

MEILLEURE DIRECTION ARTISTIQUE

  • André-Line Beauparlant pour Le problème d’infiltration
  • Guillaume Couture pour Les rois mongols
  • Jean-Marc Renaud pour Nous sommes les autres
  • Marjorie Rhéaume pour La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • François Séguin pour Hochelaga, Terre des Âmes – LAURÉAT

MEILLEURE DIRECTION DE LA PHOTOGRAPHIE

  • Steve Asselin pour Pieds nus dans l’aube
  • Nicolas Bolduc pour Hochelaga, Terre des Âmes – LAURÉAT
  • Nicolas Canniccioni pour La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • François Dutil pour Les rois mongols
  • Michel La Veaux pour Iqaluit

MEILLEUR SON

  • Jean-Sébastien Beaudoin Gagnon, Stéphane Bergeron, Olivier Calvert et Samuel Gagnon Thibodeau pour Les Affamés – LAURÉATS
  • Jean-Sébastien Beaudoin Gagnon, Sylvain Bellemare et Hans Laitres pour All You Can Eat Bouddha – Le meilleur des séjours
  • Claude Beaugrand, Bernard Gariépy Strobl, Claude La Haye, Raymond Legault et Jean-Philippe Savard pour Hochelaga, Terre des Âmes
  • Martin C. Desmarais, Gavin Fernandes, Marie-Claude Gagné et Louis Gignac pour Bon Cop Bad Cop 2
  • Clovis Gouaillier, Philippe Lavigne et Patrice LeBlanc pour La petite fille qui aimait trop les allumettes

MEILLEUR MONTAGE

  • Robin Aubert pour Tuktuq
  • Jared Curtis pour Boost
  • Aube Foglia pour La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • Dominique Fortin pour Chien de garde – LAURÉATE
  • Felipe Guerrero pour X Quinientos

MEILLEURS EFFETS VISUELS

  • Jean-François Ferland pour Les Affamés – LAURÉAT
  • Jean-François Ferland, Marie-Claude Lafontaine pour Pieds nus dans l’aube
  • Jean-François Ferland, Olivier Péloquin et Simon Harrisson pour Le problème d’infiltration
  • Alain Lachance pour Hochelaga, Terre des Âmes
  • Jonathan Piché Delorme et Alexandra Vaillancourt pour Nous sommes les autres

MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE

  • Bertrand Chénier pour Le problème d’infiltration
  • Pierre-Philippe Côté pour Les Affamés – LAURÉAT
  • Patrice Dubuc, Gaëtan Gravel, Vincent Banville, Gregory Beaudin Kerr, Jonathan Quirion, Jean-François Ruel, Pierre Savu-Massé et Charles-André Vincelette pour Chien de garde
  • Gyan Riley et Terry Riley pour Hochelaga, Terre des Âmes
  • Michael Silver pour Boost

MEILLEURS COSTUMES

  • Julie Bécotte pour Nous sommes les autres
  • Josée Castonguay pour Pieds nus dans l’aube
  • Francesca Chamberland pour La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • Mario Davignon pour Hochelaga, Terre des Âmes – LAURÉAT
  • Brigitte Desroches pour Les rois mongols

MEILLEUR MAQUILLAGE

  • Kathryn Casault pour Hochelaga, Terre des Âmes
  • Kathryn Casault et Stéphane Tessier pour Le problème d’infiltration
  • Bruno Gatien pour All You Can Eat Bouddha – Le meilleur des séjours
  • Erik Gosselin et Marie-France Guy pour Les Affamés – LAURÉATS
  • Marlène Rouleau pour Nous sommes les autres

MEILLEURE COIFFURE

  • Réjean Forget et Ann-Louise Landry pour  Hochelaga, Terre des Âmes – LAURÉATS
  • Anne-Marie Lanza pour Nous sommes les autres
  • Jean-Luc Lapierre et Denis Parent pour Les rois mongols
  • Denis Parent pour La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • Lina Fernanda Cadavis, Priscila De Villalobos, Aleli Mesina et Pamela Warden pour X Quinientos

MEILLEUR FILM DOCUMENTAIRE

  • Destierros d’Hubert Caron-Guay
  • Manic de Kalina Bertin
  • La part du diable de Luc Bourdon
  • La résurrection d’Hassan de Carlo Guillermo Proto – LAURÉAT
  • Sur la lune de nickel de François Jacob

MEILLEURE DIRECTION DE LA PHOTOGRAPHIE POUR UN FILM DOCUMENTAIRE

  • Benoit Aquin et Mathieu Roy pour Les dépossédés
  • Samuel de Chavigny pour Les terres lointaines
  • François Jacob, Vuk Stojanovic et Ilya Zimpour pour Sur la lune de nickel
  • François Messier-Rheault pour Ta peau si lisse – LAURÉAT
  • Étienne Roussy pour Destierros

MEILLEUR MONTAGE POUR UN FILM DOCUMENTAIRE

  • Anouk Deschênes pour Manic – LAURÉATE
  • Sophie Farkas Bolla pour P.S. Jerusalem
  • Michel Giroux pour La part du diable
  • Lorenzo Mora Salazar et Carlo Guillermo Proto pour La résurrection d’Hassan
  • Ariane Pétel-Despots pour Destierros

MEILLEUR SON POUR UN FILM DOCUMENTAIRE

  • Daniel Almada, Patrick Becker, Julien Fréchette, Reto Stamm et Christof Steinmann pour Les dépossédés
  • Sylvain Bellemare, Bernard Gariépy Strobl et Félix Lamarche pour Les terres lointaines
  • Samuel Gagnon-Thibodeau et Alexis Pilon-Gladu pour Destierros
  • Carlo Guillermo Proto, Cory Rizos et Pablo Villegas pour La résurrection d’Hassan
  • Catherine Van Der Donckt et Jean Paul Vialard pour La part du diable – LAURÉATS

MEILLEUR COURT MÉTRAGE DE FICTION

  • The Catch d’Holly Brace-Lavoie
  • Born in the Maelstrom de Meryam Joobeur
  • Crème de menthe de Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné
  • Lost Paradise Lost de Yan Giroux
  • Pre-Drink de Marc-Antoine Lemire – LAURÉAT

MEILLEUR COURT MÉTRAGE D’ANIMATION

  • Avec ou sans soleil de Jean-Guillaume Bastien
  • La maison du hérisson d’Eva Cvijanović
  • Me, Baby & the Alligator de Jean Faucher et Bob Olivier
  • La pureté de l’enfance de Zviane
  • Toutes les poupées ne pleurent pas de Frédérick Tremblay – LAURÉAT

PRIX DU PUBLIC

  • Ballerina d’Eric Summer et Eric Warin
  • Bon Cop Bad Cop 2 d’Alain Desrochers
  • De père en flic 2 d’Émile Gaudreault
  • Junior Majeur d’Eric Tessier –LAURÉAT
  • Le Trip à trois de Nicolas Monette

FILM S’ÉTANT LE PLUS ILLUSTRÉ A L’EXTÉRIEUR DU QUÉBEC

  • Les Affamés de Robin Aubert – LAURÉAT
  • All You Can Eat Bouddha – Le meilleur des séjours d’Ian Lagarde
  • Ballerina d’Éric Summer et Éric Warin
  • Hochelaga, Terre des Âmes de François Girard
  • X Quinientos de Juan Andrés Arango Garcia

IRIS HOMMAGE : André Forcier

Après le soirée de « Gala des artisans Québec Cinéma » (ce mardi 29 mai), la cérémonie du « Gala Québec Cinéma » se tient le dimanche 3 juin…

Interview – Robin Aubert (Les Affamés) : « Faire un film de zombies c’est retrouver le plaisir du jeu, de l’enfance »

Une version de cette interview a été publiée dans le numéro 73 de Cinemateaser.

Malheureusement inconnu en France, le réalisateur québécois Robin Aubert est pourtant un auteur majeur du 7ème art avec des œuvres aussi déstabilisantes que puissantes comme Tuktuq, A l’origine d’un cri ou encore A quelle heure le train pour nulle part. Avec Les Affamés, disponible en France via Netflix, il livre un film de zombies qui respecte autant qu’il pervertir le genre…

afficheLe film de zombies est un genre en soi, très codifié. Jusqu’où peut-on jouer, tordre ou pervertir son imagerie ?

Je ne sais pas, je ne suis pas un spécialiste du genre « zombies » en tant que tel, donc pas nécessairement gangréné par ce qu’il faut ou ne faut pas faire. Ceci dit, l’idée de faire un film de zombies c’est qu’il ressemble à un film de zombies. En aucun cas je me suis dit « Tiens, je vais réinventer le genre. » Pas du tout.

Vos zombies courent, ce n’est pas une première mais c’est assez rare. Ils sourient, semblent ressentir, se réunissent autour de totems qu’ils ont construit. On a presque l’impression que l’enveloppe corporelle n’est pas l’unique vestige de leur existence…

Je voulais que mes zombies s’apparentent aux Humains. Les Affamés savent qu’ils sont infectés et voués à cette errance mortifère à jamais. Or, il y a quelque chose à l’intérieur d’eux qui n’est pas tout à fait mort. Certains gestes sont innés, comme s’ils se rappelaient ce qu’ils étaient avant d’être infectés. Ils tentent donc inconsciemment de se créer une nouvelle société. Peut-être. 

Dans le genre, l’humour est souvent un contrepoint un peu pince-sans-rire, parfois méta. Dans votre film, il est parfois purement frontal, parfois plus subtil, mais toujours présent. Au départ, cela peut paraître déstabilisant mais cela permet de diffuser autre chose dans « un film de zombie ». Pourquoi cette volonté d’insérer cet humour, non pas constamment, mais absolument ?

Parce qu’il n’y a pas plus humain que l’envie de rire, même dans le drame ou l’horreur. C’est ce qui nous définit, nous démarque des animaux. C’est ma manière de dire que je crois encore en l’Humain malgré ses tares. Quand tu te retrouves en Égypte devant un fermier Nubien qui t’invite à prendre le thé dans sa hutte, ce n’est pas la langue qui nous unit, ni la culture. C’est souvent par les signes et surtout l’humour que la communication passe. C’est la même chose dans une tribu sur l’île de Palawan ou dans un café de Valladolid. C’est pour ça que j’aime les films de Fellini, Lynch, André Forcier ou Roy Andersson. L’humour n’est jamais exclu. À mes yeux, c’est beaucoup plus anthropologique comme point de vue que ceux qui tentent de recréer la réalité en évitant toute part de légèreté, quelle qu’elle soit.

Quand tu te retrouves en Égypte devant un fermier Nubien qui t’invite à prendre le thé dans sa hutte, ce n’est pas la langue qui nous unit, ni la culture.

Les films ou les séries liées aux zombies sont souvent fondées sur la variation autour de cette répétition : un survivant finira toujours par se faire mordre par des zombies. Peut-on s’échapper de ce schéma immuable ?

L’idée de faire un film de zombies s’apparente à l’enfant qui joue au cow-boy autour de l’école ou à La Planète des Singes avec ses voisins. Il y a toujours des têtes qui tombent jusqu’à ce qu’il en reste une seule. Faire un film de zombies c’est retrouver le plaisir du jeu, donc de l’enfance.

956dda660c72f93f59285ad0429256beIl y a aussi dans votre film cette notion de mouvement et de non mouvement. Et ce non mouvement, notamment des zombies, est parfois plus flippant, gênant qu’une horde de zombies courant derrière ou poursuivant un survivant.

Cette idée me vient de la solitude des fantômes. Il faut réussir à observer un fantôme pour comprendre qu’il est statique, qu’il cherche une sortie même s’il sait qu’il n’y en a pas. Il est statique parce qu’il divague. J’ai beaucoup de respect pour les fantômes. Ils me font réellement peur.

Les femmes ont parfois tendance dans ce genre à jouer le second rôle ou un rôle de faire-valoir, de créature en danger ou de créature sexuelle. Pas dans votre film.

Tu n’es pas le premier à me poser cette question. Comme si tout était intentionnel quand on introduisait dans femmes fortes dans un film. Ces femmes sont les seules que je connaisse. Je ne connais pas ces nunuches de service qui se mettent à poil alors que la menace est éminente. Les femmes que je connais prendraient la machette dans le garage et trucideraient le plus de zombies possible.

Les femmes que je connais prendraient la machette dans le garage et trucideraient le plus de zombies possible.

 

Dans ce genre, il y a cette facilité à montrer le gore et une attente évidente du spectateur pour ces moments. Comment on les aborde ? Y a-t-il un moment où on se dit « là il faut absolument le montrer »  et un autre où on se dit « je pense que c’est plus fort de ne pas montrer » ?

C’est toujours une question de dosage. Si on ne se fie qu’à l’attente du spectateur, on se goure royalement. La même chose avec le nombre de têtes explosées. S’il y en a trop, l’effet de surprise s’annule. En générale, je préfère ce que je ne vois pas à ce que je vois. Marche en forêt et écoute. Tu verras qu’un son peut te faire peur, mais ce même son, si tu le rattaches à une forme, elle est démystifiée. Donc, ça tue le mystère et l’imagination.

Un film de zombies est un film tout court. Il doit y avoir un propos, une direction, un auteur… On a parfois l’impression que cette étiquette de « film de genre » prend le pas sur la notion d’ »auteur »…

Je suis tout à fait d’accord avec toi. En fait, depuis le début de tes questions, je suis d’accord sur ce que tu avances.

Le cinéma de genre a toujours existé mais depuis quelques années, il obtient une vraie reconnaissance. En France, Grave a été nommé aux Césars. Get Out aux Oscars aux Etats-Unis. Les Affamés a remporté de nombreux prix. A quoi tient cette reconnaissance « tardive » ?

À ceux qui ont frayé le chemin avant nous. Alfred Hitchcock, Mario Bava, David Cronenberg, Georges Franju, Alejandro Jodorowsky, Dario Argento, George A. Romero, John Carpenter, Virginie Despentes…ils sont plusieurs.

Avons-nous enfin dépassé cette réserve critique à propos des films de genre ?

Bien sûr que non…mais on s’en fout.

Dans les remerciements, vous remerciez George A. Romero. En quoi son cinéma a influencé, au-delà de l’envie initiale, Les Affamés ?

Romero nous a initié à un autre monde. Un monde qui prend ses origines en Haïti, un pays que j’ai visité en famille alors que j’avais 10 ou 11 ans. Tout ça est un peu relié je pense.

Dans Les Affamés, certaines images, impressions me font penser à du Tarkovski…

En fait, Tarkovski est dans pas mal de films que l’on regarde. Tout simplement parce que, lui aussi, fait partie de ceux qui ont transformés les codes au cinéma. Les plans de Tarkovski sont des couleuvres qui se faufilent dans l’herbe du temps. Seulement, il faut savoir reconnaitre son talent sans vouloir le copier. C’est une des raisons pour laquelle j’ai détesté The Revenant de Iñárritu.

Les plans d’Andreï Tarkovski sont des couleuvres qui se faufilent dans l’herbe du temps.

Le zombie est souvent une métaphore. Il y a souvent un sous-texte social ou politique dans ce genre. Dans votre film, il vous permet de parler de quoi ?

Beaucoup de choses et peut-être rien à la fois, mais pour le plaisir du spectateur, je vais lui laisser l’opportunité de répondre à ma place. Après une projection, une dame m’a dit qu’elle n’avait pas compris le sens de mon film. Je lui ai tout simplement dit qu’il s’agissait de quelques survivants qui se sauvent des zombies. Voilà. Si tu ne vois pas de sens autre que ça dans le film, je ne vais pas me morfondre toute la nuit. Ce film ne m’appartient pas, il appartient aux gens. Le spectateur a une responsabilité, ce que les financiers de ce monde tentent de lui enlever depuis des années, celle de réfléchir. De se poser des questions et de choisir d’y répondre ou pas. Au musée, le peintre n’est pas derrière sa toile pour exprimer ses intentions. Il y a un titre, des formes et des couleurs. Rien d’autres. Tu peux décider de t’éloigner ou fixer la chose. C’est ton choix.

a4b39dd99e60ae37008e3b689aa1da5dVous avez choisi le cinéma pour exprimer votre point de vue sur ce qui vous entoure. C’est quoi ce point de vue ?

Il est changeant, constant, malléable, contradictoire si j’ai l’écoute nécessaire face à quelqu’un qui me fait changer d’avis. Mon point de vue, c’est la dame qui passe dans la rue avec son carrosse et qui m’inspire un poème. Mon point de vue, c’est mon film Tuktuq tourné au Nunavik sur l’exploitation minière. Des compagnies étrangères qui viennent saccager le territoire pour que le gouvernement Libéral s’en mette plein les poches. Ma pensée se transforme en côtoyant les Inuits et leur culture. Le point de vue dépend toujours de ton degré de curiosité.

Mon point de vue est changeant, constant, malléable, contradictoire si j’ai l’écoute nécessaire face à quelqu’un qui me fait changer d’avis.

Les Affamés est disponible en France via Netflix. Il existe encore une vraie résistance au cinéma via les plateformes de streaming, encore cette petite musique consistant à dire : ce n’est pas vraiment un film/du cinéma car il n’y a pas l’expérience de la salle. Le comprenez-vous ?

Je le comprends très bien. Il y a de petites boites de distribution qui font un travail monstre pour promouvoir le cinéma d’ici et d’ailleurs. La manière de distribuer un film risque de changer considérablement d’ici quelques années, mais on ne peut ignorer les nouvelles plateformes. C’est aller à contre-courant de quelque chose d’inévitable. Un peu comme le numérique versus la pellicule. J’ai tourné en super8, 16mm, 35mm, Hi8, numérique. À mes yeux, le format n’a jamais été une barrière. La grandeur de l’écran non plus. C’est le propos qui compte. Faire du cinéma, c’est avoir l’urgence de le faire. Le cinéma direct nous l’a prouvé. Agnès Varda et Robert Morin aussi. Enfant, je n’avais pas accès aux salles de cinéma. On y allait une fois de temps en temps en famille, mais c’était ce qu’on appelait « une sortie ». La raison pour laquelle je suis devenu cinéaste c’est parce que j’ai eu la chance de regarder des films qui passaient à la télé. Toutes sortes de films : des Leone, en passant par Roger Corman, Zeffirelli, Enzo Barboni, George Pal, Carpenter, mais aussi les Louis de Funès et les Pierre Richard, donc Jean Girault, Gérard Oury, Francis Veber. Sans ses films, je ferais autre chose aujourd’hui. Netflix et les autres plateformes feront naître de jeunes cinéastes qui auront accès au cinéma afghan, islandais, québécois, norvégien. On aura peut-être la chance de découvrir plus facilement les prochains films d’Ana Lily Amirpour et Audrey Estrougo. Ce serait mentir de dire que j’ai découvert les Béla Tarr et Kaurismaki de ce monde par l’entremise d’une salle de cinéma. Je suis rentré dans leur monde par les vidéoclubs de mon quartier. Évidemment, par la suite, tu te déplaces au cinéma pour aller voir Le Cheval de Turin ou Le Havre, mais sans Damnation et Leningrad Cowboys go America, je n’aurais peut-être pas eu l’intérêt. Lorsque la télévision est arrivée, on a prédit la mort du cinéma. Le cinéma est encore là. Il n’a pas peur, lui. Ce sont ceux qui font du fric à ses dépens qui ont peur. Le cinéma est plus fort que quelques comptables. Ce que la télé n’enlèvera jamais au cinéma c’est sa profondeur. Il y aura toujours des salles pour montrer cette poésie.

Comment se porte le cinéma de genre au Québec ?

Il faut que j’aille chercher les enfants à la garderie. J’ai besoin d’être dans un état d’allégresse. Dehors, l’hiver a habillé les arbres de sa neige, c’est beau.  Et puis, la ratatouille cuit tranquillement sur le fourneau. Ça sent l’aubergine et la tomate. Il me reste quelques épices à rajouter, mais je pense qu’elle va être mangeable.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 13 mars 2018

 

 

Box office 2017 des films québécois

Pour la deuxième année consécutive, c’est une suite qui prend la tête du box office annuel québécois. Le grand gagnant de 2017 se nomme donc De père en flic 2, réalisé par Emile Gaudreault, avec près de 700 000 entrées. En 2009 (8 ans plus tôt !), le premier volet était déjà le film le plus populaire au Québec avec 1,2 million de spectateurs. A la seconde position de ce classement se trouve… une autre suite de comédie : Bon Cop Bad Cop 2. Là encore, le premier volet, sorti en 2006, avait explosé le box office de la Province avec plus de 1,3 million de billets vendus. Le bilan commercial de cette suite très attendue est mitigée : oui, il s’agit d’un succès mais ce résultat est à l’image d’un box office national en déclin. La 3ème place du Trip à trois, porté par Martin Matte, permet de dresser un bilan sans nuance : la comédie est reine cette année au Québec.

Voici ci-dessous le top 20 des plus grands succès québécois de cette année 2017 :

  1. De père en flic 2 : 683 260 entrées
  2. Bon Cop Bad Cop 2 : 602 530
  3. Le trip à trois : 205 738
  4. Ballerina : 218 438
  5. Junior Majeur : 217 934
  6. Pieds nus dans l’aube : 99 557
  7. C’est le cœur qui meurt en dernier : 98 019
  8. Les rois mongols : 69 920
  9. Ça sent la coupe : 51 954
  10. Nelly : 37 134
  11. Goon: le dernier des durs à cuire : 33 092
  12. Le problème d’infiltration : 24 621
  13. Les affamés : 20 692
  14. Et au pire, on se mariera : 15 051
  15. Iqaluit : 12 926
  16. Nous sommes les autres : 7 838
  17. Innocent : 6 536
  18. Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que creuser un tombeau : 3 487
  19. La petite fille qui aimait trop les allumettes : 3 209
  20. Tadoussac : 3 011

La bande-annonce de « De père en flic 2 » :

 

Critique film : C’est le cœur qui meurt en dernier, d’Alexis Durand-Brault (2017)

C_est_le_coeur_qui_meurt_en_dernier.jpgRéalisation : Alexis Durand-Brault

Scénaristes : Gabriel Sabourin et Robert Lalonde

Distribution : Gabriel Sabourin, Denise Filiatrault, Paul Doucet, Céline Bonnier, Sophie Lorain, Isabelle Blais…

Synopsis : Julien Lapierre vient de publier son premier livre. Une autobiographie racontant sa jeunesse, sa relation avec sa mère, un secret terrible lié à son père. C’est à ce moment précis que sa mère renoue contact avec lui, sans savoir ce que son fils a écrit. Placée dans une institution, atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle lui demande une faveur : l’aider à partir…

Durée : 1h43

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Critique

Adapté du récit autobiographique de Robert Lalonde, C’est le cœur qui meurt en dernier est un film riche de ses thématiques. Les secrets de famille, la fin de vie, la transmission, le souvenir… Cette richesse est traitée avec une délicatesse visuelle, émotionnelle ou dramatique, parfois déconcertante mais au final fructueuse.

La force du film provient en effet de sa retenue. Suspendant ses dialogues quand le risque de surlignage émotionnel pointe, ne s’attardant jamais plus que de raison sur un visage sur le point de ruisseler, il ne verse à aucun moment dans le mélodrame insistant. Une finesse qui se retrouve heureusement dans la trame musicale tissée par Cœur de Pirate, qui va chercher délicatement les sentiments sans les exagérer, cueillant le spectateur sans jamais le guider. Cette dimension non spectaculaire du récit peut de prime abord frustrer l’implication mais elle se révèle, au fil d’un film aussi court que précis, à la fois son meilleur allié et paradoxalement une formidable grenade d’émotions.  C’est dans le silence inconscient ou intentionnel, dans le regard perdu, dans la réplique sans retour que se crée progressivement cette poche de douleur limpide et calme, logée doucement auprès du cœur, explosant délicatement au fil du dernier plan, magnifique.

Magnifique, tel est l’adjectif à utiliser pour chacun des comédiens. Rare sur les écrans depuis trop longtemps, la « mythique » Denise Filiatrault manie avec finesse dureté et légèreté, faisant subitement surgir la comédie – et ce film n’en est salutairement pas dénué – exposant le vertige du drame en une simple ligne de dialogue. Face à elle, Gabriel Sabourin joue avec sobriété et tact le mutisme oral quand l’écrit a fait son œuvre, le dérèglement émotionnel inversement proportionnel à la reconnaissance, le dilemme  intime et non pas moral face à cette demande impossible provenant de sa mère. Une double épreuve forcément douloureuse et donc libératrice, nécessaire et vitale pour le spectateur. Il existe dans ce film ce petit miracle de l’interstice du non-dit, du non-joué, du non-montré dans lequel s’immisce toute la beauté et la puissance du propos, sans en atténuer la profondeur. Cette économie du geste émotionnel peut décontenancer, mais elle est en réalité la trace indélébile du souvenir de l’amour.

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 14 avril 2017

Budget : 4,9 millions de dollars

Box office : 98 109 spectateurs

Disponible en DVD

 

Les 10 plus gros succès du cinéma québécois

Découvrez ci-dessous le top 10 des plus gros succès du cinéma québécois :

  1. Séraphin, un homme et son péché, de Charles Binamé (2002) : 1 341 602 spectateurs
  2. Bon Cop Bad Cop, d’Érik Canuel (2006) : 1 320 394
  3. De père en flic, d’Émile Gaudreault (2009) : 1 242 370
  4. La Grande séduction, de Jean-François Pouliot (2003) : 1 197 843
  5. Les Boys, de Louis Saïa (1997) : 1 125 182
  6. Les Boys II, de Louis Saïa (1998) : 1 039 578
  7. Les Invasions barbares, de Denys Arcand (2003) : 913 995
  8. Les Boys III, de Louis Saïa (2001) : 910 743
  9. C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée (2005) : 785 634
  10. Aurore, de Luc Dionne (2005) : 706 811

Sorti en 2002, Séraphin, un homme et son péché est l’adaptation du classique de la littérature de Claude-Henri Grignon. A ce jour, le film demeure le plus gros succès du cinéma québécois* et devrait le rester un bout de temps. A noter enfin que Bon Cop Bad Cop et De père en flic, deux des immenses succès récents, ont connu des suites, toutes deux sorties en 2017, lesquelles ont réalisé également des prouesses au box office.

*Ces chiffres ne prennent en compte que la période de 1985 à aujourd’hui

Critique film : Ça sent la coupe, de Patrice Sauvé (2017)

5bd48740ad39b011990d1ed093e2af94Réalisation : Patrice Sauvé

Scénariste : Matthieu Simard

Distribution : Louis- José Houde, Emilie Bibeau, Maxime Mailloux, Julianne Côté, Marilyn Castonguay…

Synopsis : Un soir de match des Canadiens, alors qu’il est comme d’habitude devant la télévision entouré de ses amis, Max voit sa conjointe le quitter. Pour lui, débute alors une période de remise en question profonde. Pourquoi est-elle partie ? Doit-il garder le magasin que lui a légué son père ? A-t-il fait les bons choix dans sa vie ? Comment guérir de l’absence ? Ou plutôt des absences…

Durée : 1h39

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Critique

Ça sent la coupe n’est pas tout à fait ce qu’il s’évertue à paraître dans les premières minutes. Sous ses airs de romance mélancolique « à la » High Fidelity et de comédie bon enfant rythmée par les matchs de hockey, le film de Patrice Sauvé se révèle en réalité être un récit sur le manque. La rupture initiale sert en effet de révélateur pour Max, qui n’a jamais réellement fait le deuil de ses parents, morts dans un accident quelques années plus tôt. Cette absence, et notamment celle du père avec lequel il partageait une passion totale pour les Canadiens de Montréal, est le véritable enjeu dramatique. Et la principale problématique à résoudre pour Max.

Ça sent la coupe ne parvient jamais à vraiment être le film de bande qu’il essaie de dépeindre. Les scènes de groupe diffusent bien ce sentiment de fraternité, de compréhension et de solidarité. Mais la multiplicité des personnages tourne au désavantage de certains trop peu étayés, ne servant que de faire-valoir ou d’outil scénaristique pour aider Max à retrouver son chemin. Ça sent la coupe est en réalité un film en solo, celui de Louis-José Houde à l’interprétation dépouillée, ne surlignant jamais les émotions et dont les yeux révèlent bien plus que tous les mots.

Si le dernier tiers donne l’impression de patiner quelque peu, c’est parce que le film n’est plus dicté par l’impérieuse nécessité d’une quelconque intrigue mais désormais branché sur le pouls de Max. Ayant compris que pour avancer, il devait enfin accepter le passé et ses douleurs, le présent et ses manques, il est alors dans une phase de reconstruction émotionnelle forcément chaotique. Le film se laisse alors déborder par l’émotion sincère et simple, bringuebalé dans les collisions entre des scènes éthérées flirtant avec une profonde tristesse et de petits moments de grâce durant lesquels Max semble enfin revivre en oubliant même fugacement. Malheureusement trop vite expédié, le final est pour Max le moment de mettre enfin les mots sur ses sentiments, de poursuivre la missive entamée au début d’un film en surface bavard mais en réalité plutôt taiseux. Par cette verbalisation capitale, il dépasse la douleur pour se réapproprier son existence.  Le travail de deuil est terminé, la vie peut (re)commencer. Un message modeste, universel et touchant. A l’image du film.

Note : 3,5 sur 5

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Date de sortie : 24 février 2017

Budget : 4,3 millions de dollars

Box office : 51 954 spectateurs

Disponible en DVD

Critique film : Endorphine, d’André Turpin (2016)

storage.quebecormedia.comRéalisation et scénario : André Turpin

Distribution : Sophie Nélisse, Mylène Mackay, Monia Chokri, Lise Roy…

Synopsis : Alors qu’elle n’est encore qu’une adolescente, Simone est témoin du meurtre de sa mère. A 25 ans, encore paralysée par ce choc, elle mène une vie monotone bientôt troublée par la rencontre du meurtrier de sa mère. A 60 ans, Simone, devenue physicienne, donne une conférence sur la nature relative du temps. Et si ces trois temporalités n’en faisaient en réalité qu’une seule ?

Durée : 1h24

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Critique

« Comment déformons-nous le temps ? » Dans une de ses premières interventions, Simone, alors conférencière, donne une des clés de lecture d’Endorphine. La perception du temps est relative. Et, suivant cette perspective scientifique, le film d’André Turpin ne cesse d’éclater les règles temporelles. Le passé, le présent et le futur ne sont plus des chapitres successifs pour Simone. Le temps, tout le temps de sa vie cohabite en elle.

Les « trois Simone » représentent ainsi ces trois temporalités qui se succèdent mais aussi se télescopent, s’éloignent puis se rejoignent, se nourrissent et s’informent les unes les autres… Avec ce jeu fou avec le temps, d’une précision et d’une beauté qui ne se révèlent vraiment qu’au terme du film, Turpin réussit à nous faire croire à son illusion cinématographique parfaite. Parallèles ou simultanées, parallèles et simultanées, ces trois temporalités nous font perdre nos repères pour mieux nous emporter car elles sont autant la mécanique du drame que son enjeu. Et le vrai créateur de l’émotion. Une émotion qui se libère violemment avec cette scène fascinante réunissant les trois visages de Simone. Ses trois temporalités s’y réconcilient enfin. Douleur, apaisement, violence, libération… tous les sentiments se mêlent et se confondent. Toute une vie, ou presque, en un plan.

A cette dimension relativiste, Turpin amalgame une approche onirique du récit. Il y a du Lynch dans Endorphine, dans cet envahissement de l’inquiétante étrangeté du cauchemar dans le réel, dans ce tourbillon des boucles temporelles provoquant une forme de transe et dans cette manière de projeter la psyché de son personnage dans le monde environnant. Endorphine est un transfert de l’inconscient de ses Simone, qui cherchent dans chacune des temporalités à toucher le réel, à ressentir physiquement ce monde, à se trouver enfin. Cette quête d’une femme, hantée par la culpabilité et désespérément à la recherche d’elle-même, est aussi tragique que sublime. Et si l’on repense au regard face caméra de Sophie Nélisse au tout début du film, cette quête n’en devient que plus déchirante.

Endorphine s’envisage aussi comme un objet poétique. Tout peut y être interprété dont tous les mystères ne doivent pas nécessairement trouver de réponses. Surtout, le film d’André Turpin se révèle comme une incroyable expérience de cinéma, autant sensorielle qu’intellectuelle. Un sommet, qu’il va falloir escalader encore et encore.

Note : 4,5 sur 5

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Date de sortie : 22 janvier 2016

Disponible en DVD