Critique film : Prank, de Vincent Biron (2016)

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© Le Girafon / Art & Essai / Romance Polanski

Réalisation : Vincent Biron

Scénario : Alexandre Auger, Vincent Biron, Eric K. Boulianne et Marc-Antoine Rioux

Distribution : Etienne Galloy, Alexandre Lavigne, Constance Massicotte, Simon Pigeon…

Synopsis : Adolescent solitaire et mal dans sa peau, Stefie est invité par Martin à rejoindre sa bande. Appartenir à ce gang, spécialisé dans les blagues de mauvais goût, lui apprend le sentiment d’appartenance… mais lui permet aussi de découvrir ses premiers émois..

Durée : 1h17

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Critique

En cinq mots : Prank, ça fait du bien.

Mais pas que… Teen movie de sale gosse, reprenant un schéma narratif parfaitement balisé tout en lui faisant joyeusement un doigt d’honneur, Prank est plus subtil que son humour potache ne le laisse d’abord penser, et jubilatoire… pour son humour potache justement.

Le réalisateur Vincent Biron convoque la mémoire collective des teen movies, de Can’t Buy Me Love à Breakfast Club, en passant par Ferris Bueller (sans doute la plus grande des influences pour sa manière de réinvestir les figures de Ferris et surtout de Cameron),  mais surtout se l’approprie par la transgression pour le pousser jusqu’à une (gentille) subversion. En s’intéressant à des personnages en marge, des losers dont les canulars ne sont ni spécialement bons, ni particulièrement signifiants, il en change la tonalité. Prank est aussi cruel et exaltant que l’âge ingrat qu’il dépeint. En fin de compte, Prank n’est pas vraiment un teen movie… plutôt un « freak teen movie ».

C’est à travers la transgression que Stefie, jeune adolescent solitaire et mal dans sa peau, va s’intégrer au sein de cette bande. C’est aussi à son contact qu’il va découvrir ses limites morales et éprouver ses premiers émois. Biron retranscrit très efficacement l’instabilité de Stefie, rongé par ses aspirations inconscientes autant que par ses frustrations bien conscientes, sa détresse et sa normalité bizarre. Une normalité d’autant plus floue que Biron exclut totalement de son récit les figures d’autorité, une absence cruellement signifiante. Biron, qui a totalement intégré la culture de l’image moderne, propose avec Prank une lecture de cette image, celle que l’on voudrait projeter pour les autres, celle que l’on poste et que l’on partage, cette projection de soi désormais autant magnifiée que manipulée et de cette communication ayant désormais changé de forme et donc, aussi, de fond.

S’il se présente comme un récit d’apprentissage à travers le personnage de Stefie, Prank ne convainc pas totalement dans sa dimension d’ « apprentissage ». Une question demeure une fois le film fini : au fond, qu’a-t-il appris ? Le sourire conclusif de Stefie, esquissé ou deviné, constitue une réponse intrigante mais sans doute incomplète.

Mais on le redit, toujours en 5 mots mais avec un point d’exclamation cette fois : Prank, ça fait du bien !

Note : 3,5 sur 5

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Date de sortie : 28 octobre 2016

Box office : en cours

Budget : 15 000 dollars

En salles actuellement

Interview – Marc-André Lussier: « La critique s’est pratiquement métamorphosée en guide d’achat pour le consommateur »

Chroniqueur cinéma à La Presse, auteur du livre « Le Meilleur de mon cinéma« , Marc-André Lussier est une des grandes plumes de la critique cinématographique… et pas seulement québécoise. Entrevue avec un monstre de cinéphilie !

 

MA VIE DE CINEPHILE

Quel est votre premier souvenir de spectateur ?

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© Walt Disney Pictures

Mary Poppins, lors de vacances familiales dans une station balnéaire du New Jersey. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Je ne comprenais pas un traître mot d’anglais mais le film avait quand même eu sur moi un bel effet. Mes parents m’ont souvent raconté à quel point j’avais été insistant à la sortie pour qu’ils m’achètent un parapluie !

Quel est le premier film qui vous a tiré une larme ?

Hum… Les critiques ont des cœurs de pierre, c’est bien connu. J’hésite entre Kramer vs. Kramer et Ordinary People…

C’est quoi un « bon film » ?

Vaste question. Pour laquelle il n’y a pas de réponse absolue. Je dirais simplement que j’inclus dans cette catégorie toute œuvre cinématographique qui, pour une raison ou une autre, laisse un bon souvenir ou une émotion tangible.

Quel est votre réalisateur préféré ? Et pourquoi ?

Difficile d’en choisir un mais j’ai toujours eu une affection particulière pour François Truffaut. Autant le cinéaste que l’homme. Beaucoup aimé le cinéma de Patrice Chéreau aussi. Parmi les cinéastes contemporains, il est clair que je ne raterais pour rien au monde les nouvelles offrandes d’Almodovar, Kechiche, Dolan ou Audiard.

Quel est votre acteur préféré ? Et pourquoi ?

Michael Fassbender. Sensible, polyvalent, intense et désinhibé. Et toujours juste. Chez les femmes, Catherine Deneuve. Pour l’ensemble de son œuvre et son insatiable curiosité.

Combien de films vous voyez par an ?

Environ 250 longs métrages par an. Le taux hebdomadaire varie beaucoup.

Quel est le chef d’œuvre à côté duquel vous passez complètement ?

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. Jamais été capable de passer par dessus le jeu outrancier (à mon avis) de Daniel Day-Lewis.

Quel est votre plaisir coupable ?

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© Columbia Pictures

White Nights (Soleil de nuit) de Taylor Hackford. Je ne me lasse jamais des numéros de Mikhail Baryshnikov et Gregory Hines !

Quel est le dernier grand film que vous avez vu ?

Arrival (Premier contact) de Denis Villeneuve.

 

MA VIE DE CRITIQUE

Depuis un peu plus de 20 ans, vous êtes critique cinéma à La Presse. Est-ce que cet exercice critique a évolué depuis tout ce temps et si oui, en quoi ?

Beaucoup. Je dirais que la transformation majeure réside dans le fait que, compétition des blogues et réseaux sociaux obligent, la critique s’est pratiquement métamorphosée en guide d’achat pour le consommateur. C’est du moins le cas dans les médias grands publics. Ainsi, la rédaction d’une critique est moins liée à la pensée personnelle du critique qui la rédige, et davantage construite en fonction du public que le film pourrait intéresser.

Quel est votre rituel de critique ? Vous prenez des notes pendant la projection ? Vous écrivez juste après la projection ? Vous laissez le film reposer quelques jours avant de clore votre critique ?

Je prends très rarement des notes au cours d’une projection. Je le fais uniquement dans les occasions où, par exemple, un film québécois est présenté en primeur mondiale dans un festival international. Dans un contexte festivalier, nous n’avons évidemment pas le luxe de nous permettre de laisser reposer le film. Il faut écrire à chaud, souvent quelques minutes à peine après la fin de la projection. En temps normal, je préfère écrire quelques jours après la projection.

Durant toute votre carrière, y a-t-il une critique particulièrement dure à écrire et pourquoi ?
Nouvelle-France. Une production ambitieuse, la plus chère jamais produite au Québec, réalisée par Jean Beaudin, un des cinéastes les plus estimés au Québec (J.A. Martin photographe, Being at Home with Claude, la télésérie Les filles de Caleb). Film raté pour lequel j’ai mis deux bonnes journées à rédiger une critique sincère en tentant de trouver le ton juste. Le plus récent film de Carole Laure m’a aussi causé des maux de tête. En parlant de Love Project, la réalisatrice était si convaincante qu’on aurait aimé que le film soit à la hauteur de sa conviction et de sa sincérité. Ce n’était pas le cas.

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© Les Editions La Presse

Dans votre ouvrage « Le meilleur de mon cinéma », publié en 2013, vous êtes revenu sur certaines de vos critiques. Y en a-t-il une justement avec laquelle vous vous êtes aperçu que vous n’étiez plus du tout en accord en revenant dessus ?

C’est assez rare, mais oui, cela arrive parfois. Je me souviens avoir rédigé une critique beaucoup trop favorable de la comédie québécoise La vie après l’amour de Gabriel Pelletier. Que j’ai trouvée correcte, sans plus, au second visionnement…

Qui sont les critiques de cinéma qui vous ont le plus marqué, qui ont participé à votre formation de critique ?

Je ne pourrais pas fournir de noms précis, mais dès l’adolescence, je me suis senti des affinités avec des publications à vocation plus « populaire » comme Première, Studio, et La revue du cinéma (et Séquences au Québec), plutôt qu’avec les magazines plus spécialisés dans lesquels on pouvait lire des critiques écrites par de grands théoriciens du cinéma. J’ai appris à les apprécier aussi au fil du temps, bien sûr, mais aujourd’hui, j’avoue ne pas beaucoup lire les autres critiques.

 

LE CINEMA QUEBECOIS ACTUEL

Quelles sont les grandes problématiques auxquelles est confronté le cinéma québécois actuel ? La fréquentation « modeste » ? Son financement ?

Financement, baisse d’affection du public, clivage entre cinéma d’auteur voué à un rayonnement international et cinéma commercial au rayonnement très limité, sinon nul. Plus de 55 longs métrages par an pour un pays de huit millions d’habitants, c’est peut-être trop…

Comment expliquez-vous que nombre de réalisateurs québécois (Villeneuve, Falardeau, Vallée…) soient « recrutés » par Hollywood ?

Outre les talents indéniables de ces cinéastes, le fait qu’ils soient étrangers, mais quand même de culture nord-américaine, constitue assurément un atout. Les Américains disent souvent à propos de ces cinéastes « French Canadian » qu’ils ont un œil différent.

Je n’aime pas résumer « un cinéma » à « un réalisateur » mais on ne peut passer à côté du phénomène Xavier Dolan, le représentant le plus médiatique de la cinématographie québécoise. Il a signé 6 films. C’est une œuvre jeune, en mutation et, je dirais même, à un point de jonction, mais déjà une œuvre. Quelle est votre vision de son cinéma ?

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© Les Films Séville

À mes yeux, il a cette capacité de faire un cinéma très personnel, très distinctif, même quand il s’attaque à l’univers d’un autre. Lors d’une rencontre de presse à Paris, un journaliste français lui disait justement que Juste la fin du monde était un film dans lequel il y avait tout de Lagarce, mais tout de Dolan aussi. Je crois que ça résume assez bien.

Quels sont, selon vous, les jeunes réalisateurs québécois à suivre avec attention ? Et pourquoi ?

De jeunes réalisatrices sont en train de s’imposer et l’on ne peut que s’en réjouir. À la tête de ce mouvement, Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Pays) et Anne Émond (Les êtres chers, Nellie). Une nouvelle génération de scénaristes et de cinéastes se fait aussi valoir, notamment dans le film Prank de Vincent Biron. Yan England est à surveiller également. Après avoir réalisé Henry, un court métrage qui s’est rendu jusqu’aux Oscars, il a offert cet automne 1 :54, un film qui connaît beaucoup de succès présentement au Québec.

Le cinéma québécois n’est pas à part. Il est touché, comme tous les pays, par la crise économique et les tragiques événements. Comment est-ce qu’il traduit notre monde torturé ?

Le cinéma d’auteur québécois a souvent eu la réputation d’être très gris. Cette accumulation de thèmes plus déprimants y est d’ailleurs pour beaucoup dans la désaffection du public envers son cinéma. Le Québec étant une « petite » société, les cinéastes d’ici auront tendance à aborder les enjeux sociaux en passant par des histoires intimes au cœur desquelles se trouve une quête d’identité personnelle ou collective. Le mal être du « mâle » québécois est aussi l’un des thèmes récurrents du cinéma québécois. On laisse généralement aux autres le soin d’évoquer les grands enjeux internationaux…

Quels sont les films québécois à venir cette année que vous attendez avec une impatience particulière ?

Nous arrivons pratiquement à la fin de l’année. Je n’ai pas encore vu Pays. Et j’ai très hâte de voir la comédie Votez Bougon !, tirée d’une série à l’humour très grinçant, qui a connu un immense succès à la télé québécoise il y a 10 ans.

Le cinéma québécois, hors quelques succès exceptionnels (Starbuck, Mommy…), a beaucoup de mal à s’imposer, ou même s’exporter, en France. Regrettez-vous cette absence ? Est-ce que la « langue » est la seule barrière à cette absence ?

En principe, la France devrait être une alliée naturelle pour le cinéma québécois mais force est de constater que ce n’est pas le cas. Et je crois que la langue – et l’accent – y est pour beaucoup dans ce déséquilibre. Je sais que des Québécois s’offusquent quand ils apprennent que certains de nos films sont sous-titrés lors de leur présentation en France, mais ce n’est pas mon cas. Et s’il faut sous-titrer tous nos films, qu’on le fasse !

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements très chaleureux à Marc-André Lussier pour sa disponibilité

 

Interview – Podz : « Mon sujet de prédilection est l’être humain dans toute sa beauté et sa laideur »

Interview publiée dans le numéro 57 de Cinemateaser !

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MA RENCONTRE AVEC PODZ

La toute première chose que j’ai vue, concernant votre travail, est la série Xanadu, produite pour Arte. Au-delà du sujet, qui avait fait beaucoup parler à l’époque, ce qui m’avait profondément marqué, c’était votre utilisation du flou. En explorant davantage votre travail, je me suis aperçu que ce « flou » était récurrent chez vous… et jamais gratuit parce que toujours signifiant : une volonté d’isoler un élément de l’image voire un personnage, la projection psychologique d’un personnage… ou le désir pour vous, en tant que cinéaste, d’affirmer votre vision » cinématographique » et non réaliste d’une scène. Pourquoi cette attirance pour ce flou ?

Tout ça, les plans flous, ont débuté durant la création de la série Minuit Le Soir. Je devais trouver une façon d’introduire le personnage de Fanny. Je ne trouvais rien. Je travaillais fort pour trouver une introduction originale. Et le matin du tournage, lorsque je revoyais les scènes de la journée, et que j’écrivais ma liste de plan, l’idée m’est venue de faire avancer la caméra vers Fanny, mais sans toucher la bague de foyer. De faire sortir le personnage de la brume et le rendre réel. Quand nous l’avons fait, j’ai tout de suite dit à mon directeur photo : « Voilà la série ! » Ces plans flous, ces images un peu irréelles (d’une vraie beauté) mais tout de même ancrées dans une réalité, rendaient le propos beaucoup plus éthéré. Il y avait là une vraie façon visuelle de créer un poème. De souligner, d’isoler, de transmettre un état psychologique. Nous voulions vraiment souligner l’aspect un peu surréaliste de travailler la nuit. Lorsque tu es toujours debout la nuit, il y a malgré tout un état de fatigue qui s’installe, tu es toujours dans un état presque de rêve. Un film est après tout un rêve éveillé. C’est une technique que j’emploie maintenant un peu plus sporadiquement que dans Minuit le soir, mais qui reste très près de mon travail.

Quel est le « plan flou », ou les « plans flous » qui vous ont marqué ?

Persona, d’Ingmar Bergman.

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Il y a une autre récurrence chez vous : celle de vous réserver de vrais « morceaux de bravoure » de réalisation. Je pense au plan circulaire de Tu M’aimes-Tu, au plan séquence de fusillade de 19-2… et à King Dave, tourné en un seul plan. Même si ces morceaux de bravoure ne sont jamais gratuits – ils sont là avant tout pour créer une tension et une émotion – ressentez-vous le besoin, en tant que cinéaste de vous « confronter »  à cela ? Avez-vous besoin de vous créer une difficulté particulière ?

Non, c’est juste que j’essaie toujours de trouver une façon émotionnellement satisfaisante de décrire un état psychologique. Je crois que ces « morceaux de bravoure » servent toujours l’histoire. Ils traduisent l’émotion et la psychologie de la scène que je tente de décrire. D’une autre façon, ces séquences permettent de créer un vrai environnement créatif sur le plateau. Tous les membres de l’équipe doivent y participer et ça crée nettement un rassemblement au sein de l’équipe.

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copyright : Go Films

LES 7 JOURS DU TALION

En voyant le film, j’ai eu le sentiment que la réplique la plus importante du film était celle du captif disant au personnage de Claude Legault « T’es pire que moi ». On s’aperçoit alors, et le personnage de Claude Legault également sans doute, que ce processus de vengeance est aussi une perte d’humanité. Est-ce cela la dynamique du film ?

Définitivement. Un des thèmes du film est ce que la violence fait de nous. Comment elle nous transforme. Comment elle nous détruit. La violence selon mon point de vue ne peut être que destructrice. On doit comprendre dans le film pourquoi le personnage de Claude emploie cette violence, mais on doit aussi voir pourquoi il ne doit pas l’employer. Pour moi la séquence qui résume mieux le film est la dernière durant laquelle le personnage de Claude répond aux questions d’un journaliste (hors champ, car je voulais que ces questions puissent venir du spectateur, de nous) :

  • « Vous pensez que la vengeance est la bonne solution ? »
  •  « Non »
  • « Donc, vous regrettez ce que vous avez fait ? »
  • « Non »

Les images du film sont souvent insoutenables. Et lorsqu’on s’interroge sur notre capacité à encaisser des images d’une violence rare sur un rythme quotidien, on s’aperçoit que le film nous ramène justement à notre position de témoin. Était-ce aussi cela l’objectif du film : nous ramener, paradoxalement, à un rapport « normal » avec les images « anormales » ?

Oui, mais aussi de nous faire contester notre rapport à la violence cinématographique. Que pouvons-nous tolérer ou accepter ? Il y a un acte de violence que Claude commet dans le film que très peu de gens acceptent ; c’est lorsqu’il frappe la femme qui est elle aussi une victime. C’est plus inacceptable que le reste, car cette femme n’a rien fait de mal. Elle ne « mérite » pas cette violence. Une des questions que soulève le film est qui « mérite » cette violence ? Et est-ce que nous pouvons en décider ? Les spectateurs réagissent très fortement et correctement à la scène qui est pourtant très simple après ce que nous avons vu à ce stade de l’histoire. C’est que même si nous avons accepté la violence faite au meurtrier/pédophile, nous ne pouvons accepter celle commise contre cette femme. Alors le film est une méditation sur notre rapport à la violence. Comment reçoit-on ces images ? Quel est leur impact sur le spectateur ? Chaque scène violente est calculée pour permettre une réflexion sur ces questions.

De la même manière, en tant que réalisateur, et même si vous savez que c’est du faux, avez-vous des limites dans ce que vous êtes capable de mettre en scène et de filmer ? Est-ce que vous-même vous vous interrogez sur la nature de ce que vous êtes capable de filmer ?

Oui, c’est toujours une question que je me pose. Je crois que nous pouvons tout montrer de l’expérience humaine, car cette violence fait partie de nous et je crois que c’est une bonne chose de la confronter, de la regarder froidement. Mais si je n’y vois aucun avantage psychologique, narratif, ou émotif à montrer cette violence, je ne la montrerai pas.

Est-ce que ce que vous ne montrez pas dans le film, et qui du coup prend une dimension de violence inouïe, découle justement de ce que vous, en tant que cinéaste, n’arrivez pas à filmer ?

Ça découle du jeu que j’avais entamé avec le spectateur. Jusqu’où allait-il me suivre ? Si, après tout ce que je lui ai montré, il y a quelque chose que je ne dois pas lui montrer, elle doit être insoutenable. La vieille théorie « c’est pire de ne pas voir » marche, je crois, seulement si on peut démontrer jusqu’où on est prêt à aller. Et alors, ce qu’on ne voit pas devient insoutenable car j’ai donné quelques clefs de ce que je ne montre pas.

Les 7 jours du talion est aussi votre premier film avec Claude Legault , avec lequel vous aviez déjà collaboré sur la série Minuit le soir. A ce jour, vous avez travaillé avec lui sur deux séries et quatre films. Qu’est-ce qui vous fascine tant chez lui ?

Sa capacité à sonder et creuser chaque aspect de son expérience pour trouver la vérité de chaque scène. Il est aussi fasciné que moi par l’être humain dans toutes ses facettes. Des plus belles aux plus laides.

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copyright : Zoofilms

10 1/2

10 1/2 suit Les jours du Talion de quelques mois. Très peu de temps. Comment arrivez-vous à tourner aussi vite ?

Je ne sais pas, je travaille. C’est tout.

Après Les 7 jours du Talion, dont la forme était plus classique, vous optez pour une approche plus documentaire, en étant au plus proche des personnages, en laissant vivre les scènes… Pourquoi cette approche « documentaire » ?

Pour rendre la vie de Tommy plus près de la nôtre. Pour montrer que ces situations sont bien réelles et beaucoup plus près de nous qu’on veut le croire. Pour que l’on comprenne bien ces personnages. Le truc était de faire accepter le personnage de Tommy, qui est difficile à aimer. Je voulais que le spectateur vive ce film de façon viscérale et immédiate.

En parfaite adéquation avec le sujet et votre approche, vous choisissez dans le film de montrer les crises de colère de Tommy dans leur durée et n’éludant pas leur récurrence, quitte à éprouver le spectateur. Dans ce cas, on ne peut pas affirmer comme dans le cas de Talion qu’il s’agit d’une confrontation entre le spectateur et le potentiel de violence d’une image. Que souhaitiez-vous créer et dire à travers ces nombreuses scènes d’une violence parfois ahurissante ?

Je voulais que le spectateur comprenne l’ampleur du travail que représente un enfant comme Tommy pour Gilles (Claude Legault). Que nous voyons le dommage qui a été causé à cet enfant par ses parents inaptes. La profonde tristesse de cet état de choses. Je voulais qu’il y ait là une réaction viscérale. Je ne voulais pas faire allusion au problème. Mais plutôt le regarder froidement et le constater pleinement.

Avec 10 1/2, vous dirigez également un tout jeune comédien, Robert Naylor, qui est prodigieux et embrasse constamment la difficulté de chaque scène. Comment on tire tout cela d’un aussi jeune comédien ?

En lui faisant confiance. En discutant directement et clairement avec lui de ce qu’il a à faire. En discutant avec lui de ce qu’est Tommy. De ce qu’il vit. Et de créer des liens entre la vie du personnage et celle du comédien. En mettant en scène un génie comme Robert Naylor.

Selon moi, il n’y aurait pas eu Mommy sans 10 1/2. Quel regarde portez-vous sur le film de Xavier Dolan ?

Il est vrai que les sujets se croisent. Mais au delà de ça, je n’aime mieux pas entrer dans les comparaisons si vous me permettez.

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© Go Films

L’AFFAIRE DUMONT

L’Affaire Dumont marque une vraie rupture, selon moi, dans votre approche cinématographique. Elle me fait, d’une certaine manière, penser à ce que David Fincher a fait avec Zodiac. Il y a une vraie volonté de sobriété, de lourdeur dans les images et de ralentissement de rythme dans le montage et la narration en général. Pourquoi une telle révolution dans votre cinéma ?

C’est un film sur la nature de la vérité. Où est elle ? Quelle est elle ? Comment la mettre en scène ? Est-ce que la vérité de Dumont a autant de poids que celle de sa femme ? Son ex ? Celle qui l’accuse ? Les avocats ? La juge ? Qui dit vrai et qui doit-on croire ? Je voulais par le rythme, la lenteur, permettre au spectateur de bien considérer chaque aspect de l’image, du décor et des mouvements pour bien faire son choix dans ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.

J’ai évoqué Fincher pour ce film. Est-ce que cette influence est justifiée ? Avez-vous d’autres influences pour votre cinéma en général ?

Oui, j’ai été très affecté par Zodiac La comparaison est juste. Mais j’essaie en général d’éviter les influences du moins en termes cinématographiques lorsque je tourne. J’évite en général de regarder des films en tournage !

Et dans votre façon d’aborder ce fait judiciaire terrible, quelque chose sort de l’ordinaire… Pourquoi avoir choisi de mêler images de fiction et images d’archives du vrai Michel Dumont ?

C’est là que le questionnement formel sur la vérité devient intéressante. Nous voyons en plein film le vrai Michel Dumont. La vraie Solange. Mais dans une scène qui a tout de la fabrication. D’une mise en scène. Tout de la préparation. Ces images d’archives sont frappantes. Parce que j’avais peine à y croire. Est-ce que la fiction qui vous à été présentée jusqu’à ce moment est plus véridique que ces images d’archives manifestement mises en scène ? Est-ce que parce qu’on voit les vrais êtres humains sur lequel est basé le récit nous sommes dans une vérité plus honnête ? Ou est-ce que la fiction devient plus vraie pour le spectateur, car il a vécu avec ces personnages plus longtemps qu’avec le vrai Dumont. Et si votre questionnement sur ces images d’archives vous font questionner le récit de Dumont. Est-ce que le récit présenté jusque-là vous semble vrai. Ce film était pour moi un vrai questionnement sur ce qui est faux ou vrai dans le cinéma. Dans les images.

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De toute votre filmographie, Miraculum a la structure la plus éclatée… et c’est aussi celui où votre caméra semble la plus libre. Comment on crée de la « légèreté » au cinéma ?

Dans ce film j’essayais d’aborder les questions spirituelles à travers le regard naïf de la protagoniste. C’est peut-être une erreur, car je crois qu’aujourd’hui on préfère largement avoir le sentiment de connaître le regard du réalisateur sur un sujet donné. Cette légèreté venait de là. De la protagoniste. Le créer est très difficile d’une part et aussi truffé d’embûches, car le regard léger passe pour celui du réalisateur. L’utilisation de la musique aide nettement à créer un ton léger. Le casting aide beaucoup. Ce que les acteurs dégagent déjà par leur personnalité aide à créer ce ton. La simplicité des dialogues et l’approche très directe et facile de la mise en scène. Il n’y a pas de sens caché, la caméra vous montre exactement ce qu’elle doit sans évoquer le monde à l’extérieur du cadre. Dans les 7 jours ou 10 ½, on a l’impression que l’extérieur du cadre est inquiétant, même hostile.

Miraculum est un film choral, qui peut faire penser au Short Cuts de Robert Altman. Est-ce que la principale difficulté est de donner une cohérence et du liant à différentes intrigues liées par des thématiques ?

C’est effectivement le plus difficile. Il faut que la thématique soit le fil rouge de toutes les différentes histoires. Mais il faut aussi que chaque histoire soit intéressante en soit et peut vivre toute seule. Ce qui est nettement plus réussi dans Short Cuts.

 

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Go Films

KING DAVE

 

King Dave est adapté de la pièce d’Alexandre Goyette. Pourquoi avoir choisi de le tourner en un seul plan séquence ?

Pour plusieurs raisons. La première est de préserver l’exploit qu’est la performance de Goyette. Aussi en gardant le style de la pièce: il nous parle directement, donc on crée une sorte d’aspect théâtral dans laquelle tout nous est possible. Le film qui défile en une seule traite sous nos yeux créée un aspect d’épuisement. D’étouffement. Ce que vit Dave dans le film est dur, très dur et très lourd. Je voulais créer cet effet physique chez le spectateur. Mais avant tout, c’est comme si le film est l' »Ultimate Selfie », comme si Dave tenait la caméra à bout de bras  et nous livrait sa confession. Tout ce qu’on fait dans les médias sociaux aujourd’hui est se confesser ou s’avouer. Voici ce que je mange, voici ce que je pense, voici ce que je ressens. Aimez moi. « Likez » moi. Dave se confesse, veut notre pardon. Veut s’avouer et veut ultimement qu’on l’aime et qu’on le comprenne.

Auriez-vous pu tourner ce film sans le plan séquence au début de la saison 2 de 19-2 ?

Cela a certainement aidé à comprendre la logistique d’une telle entreprise.

Le plan séquence, c’est à la fois le summum de la préparation technique et de l’anticipation et l’invitation à l’ « accident de parcours » lors d’une prise. Est-ce que l’imprévu était bienvenu dans votre esprit pendant le tournage ?

L’imprévu doit faire partie de l’équation dans un plan séquence. L’improvisation aussi. Mais je crois que l’imprévu et l’improvisation doivent faire partie de tous les tournages. Il faut être ouvert à toutes les possibilités qui se présentent, mêmes les obstacles, et les utiliser à l’avantage de la vision du film.

King Dave est-il votre film le plus compliqué à tourner ?

Oui. Mais ce fut une des expériences humaines les plus fortes aussi. Toute l’équipe était aussi investie dans le film que moi. Ce qui est une chose très rare. Tous ceux qui ont participé à ce tournage, je pense, le verront comme une expérience marquante par le simple fait que tous ceux qui y ont participé devaient être à leur meilleur le temps du tournage à chaque nuit.

King Dave est sans doute un morceau de bravoure ultime. Comment comptez-vous vous mettre en difficulté après ce film ?

Je n’en ai aucune idée. Mais j’ai hâte de l’apprendre.

Question bête : comment se choisit le plan séquence qui deviendra le film ?

La meilleure prise. Tout simplement.

Rares sont les films à voir tenté le plan séquence intégral. Plus rares encore sont les films ayant réussi cette performance. J’ai en tête trois films dans des genres et avec des ambitions différentes : Time Code de Mike Figgis, L’Arche russe d’Alexandre Sokourov et Victoria de Sebastian Schipper. Est-ce que, d’une certaine manière, vous avez étudié ces films ? Et si oui, quelles leçons avez-vous tiré de ces films ?

J’ai évité de regarder ces films lors de la préparation et le tournage de King Dave. J’ai puisé mon inspiration ailleurs.

La difficulté de cette entreprise, au-delà des contraintes techniques, ne se situe pas dans le fait qu’il faut effacer et faire oublier la performance au profit de l’œuvre artistique ?

C’est exactement ça. Il faut que l’importance du propos et la psychologie des personnages soient de l’avant.  De plus, il ne faut surtout pas que le spectateur remarque le plan séquence. Il faut faire comme si le film était monté. Fournir différents plans, différentes tailles de plans à l’intérieur du plan séquence. Il faut aussi donner l’impression qu’il y a des coupes dans le film. C’est très difficile car le montage se fait à même le tournage. Il n’y a pas comme à l’habitude : « on verra ça au montage » !

Que représente la post production sur un plan séquence de cette ampleur ? A cacher certains éléments (du décor ou de la technique), à corriger certains aléas…

Oui, aussi de créer des effets magiques que seul la post production peut vous donner. Le travail du son est aussi très important ainsi que le choix de la musique. Dans le cas de King Dave, il y a plusieurs lieux, plusieurs scènes à l’intérieur du même plan. Ainsi que plusieurs temporalités et même de réalités. Tout ça doit être appuyé par le son et bien sûr, la musique.

Vous êtes-vous fixé une limite justement dans la retouche (afin de ne pas « dénaturer » le plan séquence) ?

Oui.

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Podz sur le tournage de « King Dave » – © Go Films

UNE ŒUVRE

A ce jour, et même si certains de vos films ne sont pas toujours dénués d’humour, vous avez pas (encore) réalisé de comédie. Est-ce par manque d’envie ? De projet ?

On m’a offert des comédies, mais je n’ai pas trouvé le parfait véhicule à ce jour. Ce n’est pas par manque d’envie, mais bien de projets !

Comptez-vous un jour aborder ce « genre  » ?

Peut-être si le bon projet se présente.

Vos films ont des formes très différentes. Et pourtant votre filmographie est cohérente, traversée par des thématiques récurrentes. Vos films abordent toujours la violence (à travers notamment une réflexion sur l’image), la culpabilité et l’absence. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ces thématiques ? Pourquoi une telle obsession pour ces réflexions ?

Je pense que ces thématiques sont ce qui nous rend profondément humains. Et mon sujet de prédilection est l’être humain dans toute sa beauté et sa laideur.

J’ai le sentiment que, pour vous, une image sera toujours plus puissante qu’une ligne de dialogue.

Nettement. J’adore la communication directe d’une image. Elle va droit au cœur. Et reste dans la tête longtemps après la fin du film.

Les cinéastes québécois sont actuellement en pleine bourre à l’international. Denis Villeneuve, Martin Villeneuve, Jean-Marc Vallée, Xavier Dolan sont reconnus dans les festivals étrangers et développent des « grosses productions ». Comment expliquez-vous ce boom du cinéaste québécois ?

Je pense que nous faisons de très bons films.

Quel regard portez-vous sur la production cinématographique québécoise actuelle ?

Je pense qu’elle est en danger. Car les gens qui donnent les subventions veulent de plus en plus financer des projets qui font du profit. Qui cartonnent. De cette façon on encourage moins les talents un peu plus obscurs. La relève. Les petites perles qui de film en film vont croître.

Y a-t- il des projets que l’on vous a proposé que, rétrospectivement vous regrettez de ne pas avoir réalisé ?

Non.

Vous avez travaillé en France pour la série Xanadu. Que retirez-vous de cette expérience française ? Est-ce un bon souvenir d’avoir tourné en France ?

Ce fut un très bon souvenir. J’en garde des amitiés profondes et c’était très rafraîchissant de travailler avec une nouvelle équipe, Découvrir de nouveaux comédiens.

Pour Xanadu, on est venu vous chercher pour votre oeuvre, votre savoir-faire, votre style. Est-ce que, malgré tout vous avez dû « adapter » votre style ?

Pas vraiment. J’ai adapté mon style au propos de la série, mais c’est tout.

Vous enchaînez les films à une cadence régulière. J’en conclus que vous êtes déjà en train de réfléchir à votre prochain projet… ou vos prochains projets. Pouvez-vous en parler ?

J’aime mieux vous réserver la surprise !

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements à Podz pour sa disponibilité