Critique film : Guibord s’en va-t-en guerre, de Philippe Falardeau (2015)

guibord-sen-va-ten-guerre_BIGRéalisation et scénario : Philippe Falardeau

Distribution : Le député Steve Guibord se retrouve, malgré lui, au centre d’une décision capitale : de son vote dépend l’entrée du Canada en guerre. Conseillé par son stagiaire, l’idéaliste Souverain, originaire d’Haïti, il décide d’aller consulter les administrés de toute sa circonscription…

Synopsis : Patrick Huard, Irdens Exantus, Suzanne Clément, Clémence Dufresne-Deslières, Micheline Lanctôt…

Durée : 1H49

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Critique

Se situant quelque part entre Mr Smith au Sénat et Swing Vote, Guibord s’en va-t-en guerre est une comédie satirique sur le pouvoir. S’il est mordant, le film se distingue par son manque de cynisme (se rapprochant de fait de l’approche presque naïve de Frank Capra) et sa volonté de ramener la politique à une dimension humaine (rappelant la dynamique du film avec Kevin Costner, où ce dernier détenait le vote décisif pour l’élection présidentielle). Mordant, didactique (le personnage de Souverain, cet observateur venu de loin, est à ce titre un outil narratif et de mise en perspective particulièrement efficace… et drôle) et divertissant, le film se révèle au final un pamphlet réussi.

Guibord n’est pas une histoire de rédemption ou de révélation. Le député campé par Patrick Huard est un personnage profondément positif. Sa trajectoire est d’abord celle d’un homme qui va s’affirmer et est animé par le bien-être de sa famille et de ses concitoyens plus que par des logiques politiciennes. Et là réside justement une des limites de la satire de Philippe Falardeau : si Guibord est naturellement attiré par la perspective du pouvoir, on ne croit pas bien longtemps à la potentielle corruption morale du personnage. Il est trop bon, trop ému par les arguments de ceux qui se battent contre la guerre, trop attaché au regard de sa fille, résolument pro paix… La satire s’en trouve finalement délesté de ses enjeux.

Mais le plaisir de Guibord s’en va-t-en guerre est ailleurs. Falardeau propose un divertissement sincère et attachant, qui doit beaucoup à ses comédiens principaux, et particulièrement à Patrick Huard et Irdens Exantus. Leur duo est un petit miracle. Tout en répliques faussement ingénues, Exantus crée constamment un boulevard au tempo diaboliquement comique de Huard. Et ça fonctionne. A chaque fois. Sans jamais lasser.

Note : 3 sur 5

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Date de sortie : 2 octobre 2015

Budget : 6 millions de dollars

Box office : 71 779 entrées

Disponible en DVD

Sylvie Payette : son top 5 des séries québécoises

Sylvie Payette, la créatrice du téléroman culte Chambres en Ville (Lire son interview) livre son top 5 des séries québécoises…

 

famille-plouffe__02__a-radio-canada.jpgLa famille Plouffle, adaptée du roman de Roger Lemelin (1953)

Commentaire de Sylvie Payette : « Le film Les Plouffle (ndr : réalisé par Gilles Carle) a été écrit à partir d’une série télé, laquelle avait même débuté plus tôt à la radio. C’est la série qui a inventé ce style « téléroman » qui a marqué le Québec jusqu’à aujourd’hui. Une famille, des histoires qui nous ressemblent. Il y avait peu de décors, l’histoire se déroulait lentement, mais les Québécois ont suivi cette série, comme s’il s’agissait de leur propre famille. Je n’en ai vu que quelques épisodes qui existent encore, mais j’en ai entendu parler tout au long de ma carrière. »

Synopsis de la série : Le quotidien d’une famille de la classe ouvrière au Québec à la fin des années 40…

 

1Les fils de la liberté, de Claude Boissol (1981)

Commentaire de Sylvie Payette : « Une série qui date de plusieurs années. J’ai beaucoup aimé cette série. Elle m’a donné envie d’écrire pour la télévision. »

Synopsis de la série : Au 19ème siècle, le combat d’Hyacinthe Bellerose, ayant prononcé le serment des Fils de la Liberté en pleine rébellion des patriotes…

 

 

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Lance et compte, de Réjean Tremblay, Jacques Jacob et Louis Caron (1986)

Commentaire de Sylvie Payette : « Une série qui a utilisé des techniques de cinéma et a modifié la façon de réaliser les séries d’aujourd’hui. Un moment marquant. Depuis les séries ne ressemblent plus aux téléromans d’autrefois. »

Synopsis de la série : Les aventures de l’équipe de hockey, le National du Québec…

 

 

xpmvu51081b347803bLes filles de Caleb, de Jean Baudin (1990)

Commentaire de Sylvie Payette : « Pour les mêmes raisons (ndr : que pour Lance et compte), les techniques de cinéma. Mais c’est aussi une série qui parlait de nous, de notre passé. C’était un heureux mélange de ce que nous aimions du téléroman et de ce que le cinéma nous offrait. Notre premier gros succès hors frontières. »

Synopsis de la série : A la fin du 19ème siècle, en Mauricie, l’histoire d’amour flamboyante entre Emilie Bordeleau et Ovila Pronovost. Elle est une institutrice dévouée, il est un aventurier passionné…

 

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La vie la vie, de Stéphane Bourguignon (2001)

Commentaire de Sylvie Payette : « Le charme, l’intelligence… une vraie belle série à découvrir. »

Synopsis de la série : La vie, les amours et les petits tracas d’une bande d’amis à Montréal au début des années 2000…

=> Lire l’interview de Vincent Graton

 

Propos recueillis par Thomas Destouches le 24 février 2016

10 films cultes québécois à voir gratuitement tout de suite

L’Office National du Film du Canada (O.N.F.) met à disposition sur sa chaîne Youtube un important catalogue, une belle fenêtre sur l’histoire et la diversité du cinéma canadien.

À Saint-Henri le cinq septembre (1962)

Documentaire étonnant réalisé par Hubert Aquin, A Saint-Henri présente un un quartier populaire sur une durée de 24 heures. Une plongée simple et fascinante…

 

Pour la suite du monde (1963)

Ce documentaire de Michel Brault, Marcel Carrière et Pierre Perrault a été élu 8ème meilleur film de tous les temps au Festival international du film de Toronto (TIFF) en 1984.

 

Le chat dans le sac (1964)

Grand prix du long-métrage au Festival du Cinéma canadien en 1964, ce film de Gilles Groulx est l’histoire d’un jeune couple… mais se révèle en réalité une réflexion sur la maturité du peuple québécois.

 

La vie heureuse de Léopold Z (1965)

Premier film de fiction de l’immense Gilles Carle, La vie heureuse de Léopold est l’épopée d’un déneigeur de Montréal à la veille de Noël…

=> Lire la critique

 

On est au coton (1970)

Un documentaire fort sur les conditions de travail dans le secteur du textile au Québec. Immensément polémique, ce film de Denys Arcand est tourné en 1970 mais ne sort sur les écrans que six ans plus tard…

 

IXE-13 (1971)

Comédie musicale et parodique totalement barrée, ce film de Jacques Godbout est un véritable ovni…

 

Mon Oncle Antoine (1971)

Monument du cinéma québécois, le film de Claude Jutra est la chronique du passage à l’âge adulte d’un jeune garçon. Un apprentissage des premiers émois et de la mort…

=> Lire la critique

 

J.A. Martin photographe (1977)

Réalisé par Jean Baudin, ce film se déroule au début du 20ème siècle et suit un photographe et sa femme (interprétée par Monique Mercure, Prix d’interprétation féminine à Cannes en 1977) durant une tournée en province…

 

Les beaux souvenirs (1981)

Mis en scène par Francis Mankiewicz, ce film raconte comment une jeune, après avoir quitté sa famille, tente de renouer des liens…

 

Le confort et l’indifférence (1981)

Dans ce documentaire, Denys Arcand aborde la crise profonde ayant secoué le Québec en 1980 avec le référendum sur la souveraineté-association…

=> Lire la critique

 

Critique film : Turbo Kid, d’Anouk Whissell, François Simard et Yoann-Karl Whissell (2015)

Turbo-Kid-posterRéalisation et scénario : Anouk Whissell, François Simard et Yoann-Karl Whissell

Distribution : Munro Chambers, Laurence Leboeuf, Michael Ironside, Aaron Jeffery…

Synopsis : Dans un monde post apocalyptique où les Humains s’entretuent pour quelques centilitres d’eau, les aventures d’un jeune garçon, fan du héros de comic Turbo Rider, et d’Apple, un robot particulièrement exubérant…

Durée : 1h33

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Critique

Bourré de références au cinéma populaire fantastique, Turbo Kid assume pleinement sa dimension nostalgique et rétro. La présence au casting de Michael Ironside (le badass de Starship Troopers, de Total Recall et de V) et les références à Indiana Jones, Mad Max, Soleil vert, Les aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin, Star Wars ou encore Terminator fourmillent mais ne sont jamais réduites à l’état de clins d’oeil. Le film n’est pas une resucée cynique ou un hommage respectueux à ces VHS loués par des générations dans les vidéoclubs. Au contraire, il a digéré les aspirations héroïques et les procédés narratifs de ces aînés pour mieux les pervertir, en les rendant légèrement crades ou en les tournant clairement et intelligemment en dérision sans jamais les renier. Turbo Kid est un film des années 80 réalisé en 2015 avec une sincérité désarçonnante. La force du film est d’ailleurs sa capacité à pleinement assumer son premier et son second degré, sans jamais que le 2ème ne dénigre complètement le premier ou que le premier annihile le second, à l’image de ce Kid devenant le héros des comics qu’il lisait ou des diapos qu’il contemplait ébloui avec son projecteur portatif.

Manquant clairement de budget, le trio de réalisateurs a eu la bonne idée de ne pas essayer d’être pimpant ou de faire « comme si ». Au contraire, Turbo Kid la joue à l’économie et tire le maximum de décors naturels désertiques et délabrés en totale adéquation avec le monde ravagé de l’univers du film. En outre les ornements de bric et de broc et les accessoires détournés (un nain de jardin transformé en massue !) valident naturellement l’absence de ressources de ce monde où plus rien ne fonctionne et où tout est recyclé. Et ces « détails » permettent presque imperceptiblement de travestir les poncifs post apocalyptiques. Privilégiant principalement les effets pratiques grossiers, les réalisateurs déminent leur terrain de la menace cheap, les quelques effets spéciaux, volontairement drolatiques et cartoonesques, finissant d’enfoncer le clou de la jubilation régressive. Car avec ses allures de Grindhouse outrageant, Turbo Kid se révèle un vrai sale gosse, transgressant une nouvelle fois joyeusement la rigidité morale des films des années 80. Une désobéissance habile qui trouve son paroxysme avec cette image de Turbo Kid et d’Apple, se réfugiant d’une pluie de sang et d’entrailles sous un parapluie.

 

Sincère et énergique, ce Turbo Kid aussi rétro que post moderne est une sacrée claque…

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 14 août 2015

Box office : 6 606 entrées

Disponible en DVD

Interview – Jimmy Larouche : « J’ai trouvé ma place dans l’univers »

En à peine deux films, La cicatrice (2013) et Antoine et Marie (2015), Jimmy Larouche s’est imposé comme un cinéaste entier, sans concessions et aux convictions cinématographiques affirmées. Rencontre avec un metteur en scène passionné…

LE CINEASTE

Thomas Destouches : Que ce soit dans « La cicatrice » ou « Antoine et Marie », il y l’évocation d’un acte fondateur et traumatique pour vos personnages. Un événement à partir duquel un personnage se construit, ou vis-à-vis duquel il se rebelle. Est-ce que le cinéma est un art de la revanche ou de la survie ?

Jimmy Larouche : Un de mes anciens profs de cinéma m’a dit que je faisais des films orientés vers l’intérieur. Effectivement, j’aime bien plonger à l’intérieur de la psyché humaine et construire mes films à partir de ce que j’y trouve. Que ce soit à partir de recherches ou de mes souvenirs, des gens qui m’entourent, j’aime explorer l’être humain de l’intérieur. C’est si fascinant un être humain, non ? Et si pour moi le cinéma n’est absolument pas un art de la revanche, il est à 100% un art de la survie… Ou plutôt de la vie. J’adore le cinéma. C’est mon extrême passion. J’aime visionner des films, discuter cinéma et par-dessus tout en faire. J’ai eu plusieurs autres métiers avant d’occuper celui de cinéaste: livreur de pizza, laveur de vaisselle, barman, vendeur de jeans, vendeur de téléphone cellulaire, j’ai travaillé dans un centre d’appel, j’ai été marchand d’art, j’ai même été chauffeur de danseuses nues ! Avant de retourner aux études en cinéma à l’âge de 25 ans (à l’origine j’ai fait un bac en administration), je ne croyais pas qu’il était possible de réellement aimer le travail. Pour moi, le travail était question de survie, en ce sens que je travaillais pour pouvoir me nourrir, m’habiller et me loger. Depuis que je suis cinéaste, je ne travaille plus. Je m’amuse. C’est un immense privilège d’avoir la chance de gagner sa vie en s’amusant. C’est pour ça que pour moi le cinéma est l’art de la vie.

A propos de « survie » justement, vous avez réalisé « Antoine et Marie » avec très peu de moyens et sans aides gouvernementales. A l’image de vos personnages, vous donnez l’impression que vous pourriez faire du cinéma coûte-que-coûte, avec simplement votre énergie… que vous vivez le cinéma. Pourquoi est-ce que le cinéma est-il si important pour vous, cette chose absolument et résolument capitale ? Comment l’expliquez-vous ?

As-tu déjà eu l’impression de te sentir exactement au bon endroit et au bon moment? C’est ce que je ressens constamment depuis que je fais du cinéma. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma place dans l’univers. Honnêtement, je ne saurais pas vraiment t’expliquer pourquoi c’est comme ça. Pourquoi une pomme est une pomme ? Pourquoi je suis cinéaste ? Je n’ai pas vraiment de réponse. Je sais seulement que je suis à la bonne place. Et comme tu as pu le constater dans ma réponse précédente, j’ai essayé bien d’autres métiers avant de trouver le mien.

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Martine Francke dans « Antoine et Marie » – © Elephant Cinéma

« Antoine et Marie » use de longs plans rapprochés sur les visages des personnages, des visages qui se révèlent marqués par la tristesse, la lourdeur de la vie… A l’inverse, vous asséchez les dialogues au maximum. Quel était l’objectif de ce déséquilibre volontaire et flagrant entre l’image et le dialogue ?

Ça parle tellement un visage. Quand tu as la chance de travailler avec d’excellents comédiens, il y a bien des mots et bien des maux qui peuvent être expriméq sans l’usage de la parole. Pour moi, Antoine et Marie est un film impressionniste. D’ailleurs, il y a une citation de Claude Monet que j’aime beaucoup: « J’ai toujours eu horreur des théories… Je n’ai que le mérite d’avoir peint directement, devant la nature, en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs… ».

Il y a une volonté manifeste dans votre cinéma de transmettre des émotions mais de ne pas choisir la « facilité » pour le faire. Pas de musique pour porter l’émotion. Pas de « surjeu » même léger. L’émotion ne peut pas se jouer sur l’effet pour vous ?

L’émotion peut se jouer de bien des façons et c’est pour ça que je considère le cinéma comme un art. Un jour, Kadinsky a décidé de peindre une toile sans rien de figuratif. L’art abstrait venait de naître. Aujourd’hui, on peut acheter des toiles abstraites chez Ikea, mais pour moi ces toiles ne sont pas de l’art, c’est du business. Des peintres suivent une recette que d’autres ont créée avant eux et s’en servent pour gagner leur vie. C’est bien correct et c’est leur droit. Mais moi quand je fais un film, j’aime croire qu’il est encore possible d’innover. Et une des façons que j’ai trouvé de le faire, c’est par le son. Au cinéma, beaucoup de choses ont été essayées avec l’image, mais au son, on se contente souvent de répéter la même recette. Pour moi, le montage sonore d’Antoine et Marie est sa trame musicale. C’est en grande partie par lui qu’est générée l’émotion. Plusieurs scènes ont été écrites en pensant au son: la scène de la tondeuse, celle de la douche, du bain, Antoine qui pousse le chariot dans le garage etc… Je trouvais ça intéressant de donner accès à l’intériorité des personnages grâce à l’usage du son. Quand Antoine passe la tondeuse, il semble plutôt paisible, mais le bruit du moteur est pour moi le reflet de tout la colère que ce personnage cache en lui. Je pense savoir comment faire un film où les gens vont rire, vont pleurer, vont être fâchés. Je connais très bien le processus d’identification au personnage: le personnage est triste, le spectateur est triste. Mais ce n’est pas ce que j’avais envie de faire avec Antoine et Marie. J’avais envie que le film fasse ressentir l’immense mal-être qu’est celui d’une femme victime d’agression sexuelle. C’est un comme si au début du film, je mettais un peu de GHB (drogue du viol) dans le breuvage des spectateurs, et qu’à la fin du film, lorsqu’ils reprennent conscience, ils ne savent pas trop ce qui vient de les frapper.  Ils ont l’impression de s’être fait passer dessus par un camion. À l’image de ce que ressentent les victimes de la drogue du viol. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Antoine et Marie est un film difficile à aimer. Je ne fais pas vivre aux spectateurs des émotions par procuration, je leur fais vivre concrètement. Et ne se sentir pas bien pendant 85 minutes (et souvent longtemps après le visionnement du film), ce n’est pas évident pour un spectateur. Mais moi ça me donne l’impression de leur avoir fait vivre une expérience unique et ça me rend fier.

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Image extraite de « La cicatrice » – © Elephant Cinéma

Quels cinéastes constituent des influences pour vous ?

Je sais pas s’ils sont tous des influences, mais parmi mes cinéastes préférés il y a Andreï Tarkovski, Ingmar Bergman, Paul Thomas Anderson, David Lynch, Jean-Claude Lauzon, les frères Coen et bien d’autres encore.

Est-ce qu’après deux drames aussi lourds, vous n’avez pas envie de vous lancer dans une comédie un peu plus légère ?

Mon troisième long-métrage, Mon ami Dino, est un film BEAUCOUP plus facile à aimer que mes deux précédents. On y rit, on y pleure. Là, j’utilise davantage le processus de l’identification au personnage pour générer de l’émotion. D’un point de vue narratif, c’est clairement mon film le plus traditionnel. C’est plutôt dans la manière de de le créer que j’ai cherché à innover.

Que pouvez-vous nous dire justement sur ce film que vous tournez avec l’immense Michel Côté et votre ami Dino Tavarone ?

Je peux vous dire que mon bon ami Dino Tavarone y livre une performance d’acteur incroyable. En mélangeant fiction et réalité, en nous donnant un accès privilégié et sans aucune censure à son intériorité, Dino a été d’une immense générosité et ça se sent tout au long du film à travers son jeu criant de vérité. Mon ami Dino, c’est notre film anarchiste à Dino et moi. En février dernier, environ à pareil date, on se saoulait ensemble dans un bar et à un certain moment, je me suis tourné vers Dino et je lui ai demandé: « On en fait un film ? », ce à quoi il a répondu « Oui ». Deux mois plus tard on tournait Mon ami Dino avec un budget de 15 000$… L’idée était de faire un film un peu comme quand j’avais 16 ans. Moi et mes amis empruntions la caméra de mon père pour faire de petits films dans le sous-sol chez mon ami Yves Martel. Notre seul objectif était de s’amuser. Éliminer le plus possible l’aspect « business » relié au fait de faire un film. Faire du cinéma seulement pour le plaisir de faire du cinéma.

Je sors un peu du thème mais on observe depuis quelques années un vrai intérêt pour les cinéastes québécois : Xavier Dolan, Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée et quelques autres sont plus que jamais demandés. Comment expliquez-vous ce succès grandissant pour les metteurs en scène québécois ?

C’est très simple, on fait de l’excellent cinéma au Québec. On à la chance d’avoir des institutions tel que la Sodec et Téléfilm Canada qui nous aident à produire des oeuvres de qualité, choisies en premier lieu pour leur pertinence et pas nécessairement leur potentiel commercial. On a un immense bassin de créateurs de talents au Québec, qui aspirent à un jour obtenir l’aide de ces deux institutions pour faire leur cinéma. Ils sont de plus en plus nombreux à faire comme moi et à se débrouiller autrement pour financer leurs films en espérant un jour obtenir l’aide de la Sodec et de Téléfilm. Pourquoi le Canada est une puissance au hockey ? Parce qu’il y a un immense bassin de jeunes joueurs de hockey qui aspirent à se rendre dans la ligue nationale. Plus les joueurs sont nombreux au bas de la pyramide, meilleurs seront ceux que l’on retrouvera au sommet. Pour moi c’est exactement la même chose pour le cinéma québécois et le cinéma en général.

Vous avez déclaré dans une interview à La Presse que, plus jeune, un cinéaste, c’était à « Hollywood, pas au Québec ». Est-ce que cette réflexion, les jeunes Québécois l’ont encore aujourd’hui selon vous ?

Malheureusement oui. Notre cinéma rayonne beaucoup plus à l’extérieur qu’en ses propres terres et c’est une des choses que l’on devrait essayer de changer. Il faut absolument donner envie au public québécois de s’intéresser à son propre cinéma.

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Dino Tavarone et Jimmy Larouche sur le tournage de « Mon ami Dino » – A découvrir sur la page Facebook officielle du film

LA POLEMIQUE JUTRA

Comment avez-vous réagi à la révélation des actes pédophiles de Claude Jutra ?

Au départ, je ne possédais pas assez d’informations pour condamner Claude Jutra, mais comme on dit chez nous, « Il n’y a jamais de fumée sans feu ». Ce matin, quand j’ai vu qu’une jeune victime avait confirmé au journal La Presse que Jutra avait abusé d’elle à un très jeune âge, pour moi c’était clair : cet homme ne mérite plus mon respect. Son oeuvre peut-être, mais pas lui.

Fallait-il renommer les prix Jutra, comme les organisateurs viennent de le confirmer ?

Selon moi c’était la chose à faire. Avoir gagné un Jutra, je l’aurais refusé. Mais bon… Je ne suis même pas nommé ! (Rires)

Cette révélation pose une nouvelle fois la question : est-il possible de séparer l’homme (aussi imparfait qu’il soit) et son oeuvre (aussi fantastique puisse-t-elle être) ?

Oui, selon moi c’est possible, mais il y a tellement de bon cinéma qui se fait, que c’est clair que je vais m’intéresser davantage à l’oeuvre d’autres créateurs qu’à celle de Jutra dorénavant.

Pensez-vous que l’on regardera « Mon Oncle Antoine » différemment à présent ?

Moi je pense que je l’écouterai tout simplement plus Mon Oncle Antoine. À la place, je suggère aux gens d’aller voir Mon ami Dino !

LES FILMS QUEBECOIS EN FRANCE

Ni « La cicatrice », ni « Antoine et Marie » n’ont eu droit à une sortie en salles en France. Plus globalement, mis à part quelques succès ici ou là, les films québécois sont peu visibles en France. A quoi attribuez-vous cette distribution assez inconséquente des films québécois en France ?

On à de la difficulté à remplir les salles de cinéma au Québec avec nos propres films, alors je vais sûrement pas en vouloir à la France de ne pas s’intéresser davantage à notre cinéma…  Il faudrait qu’on commence par  aller voir nos films chez nous. Quand le box-office sera au rendez-vous, les programmateurs des salles françaises verront davantage le potentiel de nos oeuvres. En plus, il y a de l’excellent cinéma qui se fait en France et je suis persuadé que plusieurs films français ne se retrouvent même pas sur vos écrans de cinéma. Le nombre de places est limité et la seule chose que l’on contrôle en tant que créateur, c’est la qualité des oeuvres que l’on produit.

La sélection d’ « Antoine et Marie » au sein de la première édition du film québécois de Biscarrosse est, en ce sens, une bonne occasion de le montrer au public français et, plus généralement, d’offrir une meilleure visibilité aux films de la Province. On va dans le bon sens ?

Moi je trouve que c’est une excellente initiative de la part de Biscarrosse et je crois qu’on devrait faire la même chose au Québec, un festival du film de France, où d’excellentes oeuvres n’ayant pas été projetés en salle au Québec, serait pour la première fois présentés. Peut-être un truc mettant de l’avant les jeunes réalisateurs français, pour nous faire découvrir ce qui ce fait de nouveaux chez vous.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 18 février 2016

=> Lire la critique du film « Antoine et Marie »

=> Pour plus d’informations sur le Festival du Cinéma Québécois de Biscarrosse, rendez-vous sur le site officiel !

La bande-annonce d' »Antoine et Marie » :

Bruce LaBruce : son Top 5 des films québécois

Réalisateur canadien anglophone, Bruce LaBruce est un cinéaste à part. Explorant le tabou, il a signé une oeuvre cohérente (Hustler White, Gerontophilia, L.A. Zombie…), volontairement choquante et décisive. Grand cinéphile, il dresse ci-dessous la liste de ses 5 plus grands films québécois…

 

ordres Les Ordres, de Michel Brault (1974)

Commentaire de Bruce LaBruce : « Un mélodrame politique éprouvant à propos de la crise d’octobre »

Synopsis du film : Suite à la promulgation de la loi sur les mesures de guerre en octobre 1970 au Québec, cinq individus sont arrêtés par les autorités, sans chef d’inculpation. L’espace de quelques jours, ils sont emprisonnés en toute « légalité »…

=> Lire la critique

 

sonatine_affiche Sonatine, de Micheline Lanctôt (1984)

Commentaire de Bruce LaBruce : « Un film émouvant et opiniâtre sur des adolescentes et la désaffection juvénile »

Synopsis : Deux adolescentes, en mal d’amour, ne voient plus de raison de vivre dans un monde d’adultes anesthésié, indifférent, aveugle à leur détresse. (Eléphant Cinéma)

 

 

The-Act-of-the-Heart-images-bbf58bbc-32d3-4505-909f-0d9525c2913 Act of the Heart, de Paul Almond (1970)

Commentaire de Bruce LaBruce : « Un film choquant et émotionnellement intense sur la révolte d’une femme »

Synopsis : Une jeune femme protestante tombe éperdument amoureuse d’un prêtre catholique…

 

 

bons-debarras_grande.jpgLes Bon Débarras, de Francis Mankiewicz (1980)

Commentaire de Bruce LaBruce : « Un regard unique et dérangeant sur la relation mère-fille, avec quelques sous-entendus incestueux »

Synopsis : La relation fusionnelle entre une jeune fille et sa mère dans une petite ville des Laurentides…

 

 

mon oncle antoine affiche
copyright : ONF

Mon Oncle Antoine, de Claude Jutra (1971)

Commentaire de Bruce LaBruce : « Un des meilleurs films sur le passage à l’âge adulte jamais réalisé. »

Synopsis du film : A Black Lake, petit village minier niché au fin fond du Québec, la vie s’écoule durement. Le magasin d’Antoine est le principal lieu de la communauté : on y trouve de tout, surtout de la compagnie. A la veille de Noël, Antoine est appelé pour récupérer le corps d’un jeune garçon décédé plus tôt. Il part en pleine tempête de neige, accompagné de son neveu Benoît…

=> Lire la critique

 

Propos recueillis par Thomas Destouches le 8 février 2016

Interview – André Béraud, directeur de la fiction de Radio Canada: « La clé, ce sont les auteurs »

Directeur des émissions dramatiques et longs métrages à Radio Canada, André Béraud était de passage à Paris en ce mois de février 2016 pour la présentation de la série dramatique québécoise 19-2, lancée le 30 mars sur le réseau TV5. En charge de la fiction pour le diffuseur canadien depuis 2009, Béraud a supervisé et lancé à l’antenne Unité 9, Tu M’Aimes-Tu ?, Série Noire et bien d’autres feuilletons qui ont dessiné un savoir-faire exigeant, éclectique et populaire. Rencontre avec un des plus fins connaisseurs du petit écran canadien-français…

Thomas Destouches : J’ai découvert « 19-2 » avec le premier épisode de la saison 2. Un épisode marquant à plus d’un titre, et notamment pour ce plan séquence de la fusillade dans le lycée, un tour de force du réalisateur Podz. Inoubliable. C’est très rare sur le petit comme sur le grand écran. C’était un peu fou non ?

phpThumb_generated_thumbnailAndré Béraud : La proposition qu’on a acceptée, ce n’était pas nécessairement de faire un plan séquence de 13 minutes mais plutôt un épisode intégralement autour d’une fusillade. Le plan séquence est un « heureux » dommage collatéral. C’était facile à accepter finalement. On avait déjà eu une première saison, soit 10 épisodes. On savait de quoi la série parlait, on savait que cette situation ne serait pas exploitée mais plutôt que la série allait tenter d’expliquer l’inexplicable. Heureusement il y a peu d’événements de ce genre au Québec mais nous en avons tout de même eu. Il était important de montrer pourquoi il est si difficile d’intervenir rapidement dans ce type de situation. L’épisode expose en outre plusieurs cas de figures auxquels les policiers doivent faire face dans ces cas-là. Sans être didactique, c’est un épisode porteur, qui donne des clés aux gens pour qu’ils puissent mieux comprendre, non pas accepter mais mieux comprendre le pourquoi. Et c’est aussi pour cette raison qu’il était important pour nous de le faire. Il s’agissait aussi du premier épisode de la deuxième saison et c’était un événement catalyseur pour tous les personnages pour relancer l’exploration de la série, laquelle montre ce que vivent les policiers.

A la tête de la fiction chez Radio Canada, vous avez lancé ou chapeauté un nombre absolument fou de séries: « 19-2 », « Unité 9 », « 30 Vies », « Les Rescapés », « Série noire », « Nouvelle Adresse », « Mémoires vives »… Il y a une variété de fictions ahurissante. C’est quoi le savoir-faire de la fiction québécoise ?

La clé de notre fiction, ce sont les auteurs. Nous ne sommes pas parfaits mais nous essayons vraiment de rester à leur écoute et à l’écoute de l’imaginaire, des univers qu’ils nous offrent. Ils ont quelque chose à communiquer et à mettre en image. Lorsque c’est probant, cela nous permet d’aller dans des directions de fiction insoupçonnées. On ne savait pas qu’on avait besoin d’Unité 9 par exemple, une série sur des femmes en prison imaginée bien avant Orange is the New Black. On ne savait pas qu’on avait besoin de cette série-là avant que sa créatrice Danielle Trottier vienne nous en parler et nous décrive sa passion, ce qu’elle voulait dire sur les femmes. Car ce n’est pas une série racontant des aventures en prison mais plutôt un feuilleton sur la condition de la femme. Quand on a entendu ce pitch, l’évidence de le mettre en développement était là. C’est ainsi que notre télévision s’aventure et grandit, avec cette force de création. Et je crois aussi que l’un attire l’autre. De telles émissions inspirent des gens à venir développer leur propre univers. On a des auteurs comme Serge Boucher ou Stéphane Bourguignon (NDR : le créateur de « La Vie La Vie ») qui proposent des projets parce qu’ils voient qu’à la télévision on peut concrétiser leurs univers.

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« Pérusse Cité », un des plus grands regrets d’André Béraud à la tête de la fiction de Radio Canada

Sous votre direction de nombreuses séries ont été lancées. Certaines ont marché, d’autres non. Dans la catégorie des échecs, malheureusement, je retiendrais la magnifique « Tu M’Aimes-Tu ? » Quel est votre plus grand regret ?

C’est dur à dire. J’ai eu des beaux succès et des beaux échecs. On croit à toutes les séries qu’on met en diffusion et on espère qu’elles vont faire le plein du public. Mon plus grand regret, et c’est peut-être parce qu’on n’a pas la chaîne pour diffuser de l’animation, c’est Pérusse Cité (NDR : Lire l’interview de François Pérusse). A chaque fois que je revois le petit ministre Ouellet… (Rires) En citant celle-là, je vais peut-être rendre d’autres personnes jalouses mais à chaque fois qu’une série ne décroche pas plusieurs saisons, c’est un petit regret, parce qu’elles avaient toutes du potentiel. On vient d’arrêter La Théorie du KO, qui n’était peut-être pas notre meilleur titre mais que je trouvais top. Là aussi c’est un regret.

Aujourd’hui vous présentez « 19-2 » qui va être lancée sur TV5 Monde. « Les Parent » est diffusée sur Gulli. Ce sont deux exemples de séries québécoises ayant réussi à atteindre la France, mais elles sont rares. Pourquoi une telle difficulté d’exportation en France ? La langue ?

La langue en effet, je pense. C’est peut-être également lié au nombre d’épisodes de ces feuilletons. On le voit avec les séries américaines : elles remplissent beaucoup d’heures de diffusion. Et bien évidemment la langue, qui est un frein à l’exportation de manière générale et pas seulement vers la France. Je pense que la version anglophone de 19-2 risque de voyager davantage. Cela me désole. C’est un chantier sur lequel il va falloir travailler vraiment.

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Claude Legault et Réal Bossé, les créateurs et interprètes de la série « 19-2 »

 

 

Où en est Radio Canada après quelques années un peu difficiles, notamment dans un contexte de très nette réduction budgétaire ?

Le premier budget va sortir bientôt donc on va le savoir… On a traversé des périodes d’austérité et de transformation. Le numérique a désormais pris beaucoup de place, or c’est avec un seul budget qu’il faut tout mener de front: les nouvelles avenues numériques, les chaînes spécialisées… Nous sommes donc face à une logique de vase communicant. On a tout de même réussi à tirer notre épingle du jeu et à rester probant et pertinent en prime time. Comment résumer cela ? On est résilient. Cela a toujours été le cas avec le Canada francophone : on est résilient.

Votre concurrent TVA a lancé une série intégralement en ligne, « Blue Moon ». Est-ce une piste que vous menez à Radio Canada ?

On a lancé la seconde saison de Série noire en streaming. Naturellement on sait que l’industrie évolue vers cela. On est en réflexion pour savoir comment être toujours à la page.

La série « 30 Vies » va s’achever dans peu de temps. Elle sera remplacée par la nouveauté « District 31 ». Que pouvez-vous nous en dire ?

Je ne peux pas vraiment en parler. La nouvelle a été éventée trop tôt. Je n’ai pas d’informations à partager pour l’instant.

Quelles seraient les 5 séries de votre panthéon de téléspectateur ?

Il y aurait Ma Sorcière bien aimée. C’est la série qui m’a décidé à faire de la télévision. Je citerais également Ally McBeal. Ensuite cela va sembler tout à fait niaiseux : Côte Ouest. 14 saisons de leçons de narration ! Ce qu’ils ont fait et ont été capables de faire, c’est hallucinant. Je dirais ensuite Les Craquantes. Enfin pour citer une série dramatique, Hill Street Blues, qui a révolutionné la série policière.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 9 février 2016

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La série 19-2 est diffusée à partir du 30 mars sur le réseau TV5 Monde