Interview – Jozef Siroka: « Le cinéma est l’art démocratique par excellence »

Journaliste au pupitre à LaPresse.ca, Jozef Siroka est aussi une des plus belles plumes de la critique et de l’analyse cinématographique, que l’on peut lire sur son Blogue… Rencontre avec un cinéphile singulier, désireux de casser certains réflexes analytiques et un vrai passionné du 7ème Art.

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MA VIE DE CINEPHILE

Quel est votre premier souvenir de spectateur ?

Dans ma ville natale de Zagreb, je devais avoir 5 ans, pas plus, et mon grand-père m’a amené voir Les Dents de la Mer 3-D. J’en ai encore des cauchemars. Mais si on recule encore plus loin, j’étais dans le ventre de ma mère pour une séance d’Alien, elle a dû apprécier la scène du chestburster…

Quel est le premier film qui vous a tiré une larme ?

2015-03-31-1427768386-5860183-lifeitselfposterUne question qui dépasse ma capacité de mémoire. Le film qui m’a assurément le plus fait pleurer cependant est le documentaire sur Roger Ebert, Life Itself. J’avais lu le livre avant de voir le film, et j’ai découvert une personne d’une humanité, d’une authenticité et d’un charme des plus rares. Sinon, je ne sais pas si c’est le film qui m’a le «plus» fait pleurer, mais Papa est en voyage d’affaires (1985), juste à y penser, ça me tire des larmes. C’est l’histoire d’une famille dans la Yougoslavie communiste des années 1950 vue à travers les yeux d’un garçon, ce qui vient naturellement me rejoindre. Kusturica imprègne cette tragi-comédie (la première de ses deux Palmes d’Or) avec un souffle mélodramatique typiquement slave, complètement éclaté, excentrique. On décèle aussi dans ce film des traces de réalisme magique (l’épisode de faux somnambulisme, par exemple) qui imprégnera son chef-d’œuvre, Le temps des gitans, sorti trois ans plus tard.

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Critique court métrage : Vaysha, l’aveugle, de Theodore Ushev (2016)

affich_48834_1Réalisation : Theodore Ushev

Scénario : Theodore Ushev, d’après l’œuvre de Géorgui Gospodinov

Voix : Caroline Dhavernas

Synopsis : Vaysha n’est pas une jeune fille comme les autres, elle est née avec un œil vert et l’autre marron. Ses yeux vairons ne sont pas l’unique caractéristique de son regard. Elle ne voit que le passé de l’œil gauche et le futur de l’œil droit. Véritable sortilège, sa vision scindée l’empêche de vivre au présent.

Durée : 8 minutes

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Critique

Dans Les Journaux de Lipsett, Theodore Ushev utilisait l’image cinématographique comme réflecteur de la psyché d’un artiste. Vaysha, l’aveugle se révèle moins chimérique, plus sensoriel et toujours d’une beauté étrange. Le réalisateur traite  l’image comme une matière. Il taille dedans, il la rabote, il la grave, il la creuse, telle une linogravure, dont le procédé est une source d’inspiration visuelle. Chaque image semble porter le sillon de la main, prodiguant au film une sensation à la fois d’instantanéité et d’intemporalité.

Adapté du poème de l’auteur bulgare Géorgui Gospodinov, le film réussit à esquisser joliment l’infortune touchant Vaysha, petite fille dont l’œil gauche voit le passé et le droit le futur, tout en suggérant les incroyables ramifications qu’une telle malédiction engendre. L’efficacité du récit est saisissante et fait de Vaysha, sans doute, une des œuvres les plus directes et les plus accessibles d’Ushev.

Une œuvre conçue comme une fable sur l’incapacité à vivre pleinement l’instant présent. Visualisant le passé comme le futur depuis sa naissance, Vaysha ne souffre d’aucune forme de nostalgie, pas plus qu’elle ne redoute le futur. De ce changement de perspective intime naît une autre peur : celle de ne pas voir, vivre, ressentir ou même toucher le présent. Une peur qu’Ushev souhaite exorciser chez le spectateur en l’invectivant directement, en lui demandant de « voir comme Vaysha » afin de mieux voir par lui-même le présent.

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Ricardo Trogi : son top 5 des films québécois

Réalisateur de 1981, 1987, Québec-Montréal ou encore du Mirage, Ricardo Trogi a dressé son Top 5 des films québécois…

plouffe_8Les Plouffe, de Gilles Carle (1981)

Synopsis : La chronique d’une famille québécoise dans les années 30-40…

gaz-bar-bluesGaz Bar Blues, de Louis Bélanger (2003)

Synopsis : En 1989, dans un quartier défavorisé de Québec, les tribulations professionnelles et familiales du veuf François Brochu, dit le Boss, qui gère depuis quinze ans le gaz bar Champlain, un petit établissement où se réunissent tous les désœuvrés du coin. (Source : Eléphant Cinéma)

ad8a4e094da8e16f63f6fed0ff32a304Le Déclin de l’empire américain, de Denys Arcand (1986)

Synopsis : Sur fond de campagne, quatre hommes, professeurs à la faculté d’histoire, préparent un repas gastronomique… et parlent des femmes. Sur fond de ville, quatre femmes, amies ou compagnes de ces hommes, s’entraînent à la musculation esthétique… et parlent des hommes. (Source : Eléphant Cinéma)

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Interview – Ricardo Trogi : « Il faut faire confiance à la vérité des sentiments »

En cinq films, et autant de succès, il s’est imposé comme un des auteurs les plus populaires de la Province. Rencontre avec le cinéaste Ricardo Trogi…

Le Mirage est le premier film que vous réalisez mais que vous n’écrivez pas. Qu’avez-vous dans cette histoire de Louis Morissette ?

J’ai reconnu beaucoup de pans de ma vie dans ce scénario, que ce soit par rapport à l’engagement amoureux qu’au niveau des responsabilités auxquelles doit faire face le personnage principal. C’est vraiment un film sur des gens normaux, et je fais partie de ces gens normaux ! Il faut se l’avouer ! (rires) C’était vraiment un scénario qui me parlait.

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© Christal Films Productions

Il y a une vraie volonté de ne pas juger négativement le personnage interprété par Louis Morissette. Vous montrez ses erreurs mais vous ne les condamnez pas, vous ne le rendez pas antipathique. C’est une ligne très fine…

Sur le papier, il était sans doute moins sympathique que dans le film finalement. Avec un tel personnage, il y avait un risque de perdre le spectateur. J’ai vraiment misé sur le fait que beaucoup de spectateurs allaient se reconnaître en lui et retrouver leurs erreurs dans les siennes. Il se perd un petit peu, et c’est quelque chose qui nous parle forcément. J’en avais parlé avec Louis pour rendre ce personnage plus sympathique. Cela passe par des petites choses, comme dans une scène où il drague un peu lourdement une femme. Je n’étais pas très à l’aise avec l’approche. Insérer une gaffe monumentale du personnage à cet instant permettait ainsi de désamorcer.

En terme de mise en scène justement, Le Mirage est votre film le plus « radical ». Vous prenez davantage de risques qu’à l’accoutumée, il y a une ambition plus grande. On peut évoquer les plans séquence, mais c’est surtout l’âpreté de la mise en scène que vous rajoutez au récit qui me frappe le plus…

C’est vrai. A partir du moment où je n’ai qu’à réaliser, où je n’ai pas participé à l’écriture en amont, j’essaie de voir où je peux installer quelque chose qui va me satisfaire, qui va me donner l’impression que je participe d’une manière ou d’une autre à la création. Donc j’ai pris des risques à certains moments en effet. Cela m’a permis au final de m’exprimer encore davantage à travers la mise en scène.

Voyez-vous un prolongement thématique entre Horloge Biologique et Le Mirage ?

Oui, on en a parlé avec Louis justement. D’ailleurs, il m’a contacté justement à cause de ça. Il avait beaucoup aimé Horloge Biologique et il voulait quelque chose dans le même style. Il souhaitait être le plus proche de la réalité. C’est toujours plus troublant quand un personnage est proche de soi, de son voisin, de sa famille.

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© Go Films

Le Mirage a été le 2ème plus gros succès d’un film québécois en 2015. Horloge Biologique, Québec-Montréal, 1981 et 1987 ont tous été des succès également. Vous n’avez pas fait un seul bide en 5 films…

Je l’attends ce bide ! (rires)

Mais justement, enchaîner les succès donne davantage de confiance pour tenter ou paralyse ?

Les deux ! Cela va par séquence. Durant l’écriture, parfois je suis confiant. Quelques jours après je peux être un peu paralysé. Je me demande si je vais être à la hauteur de ce que les gens attendent de moi ou si je ne suis pas prisonnier d’un type de film que les gens s’attendent de voir. Après 5 films, le public s’attend nécessairement à un type de film de ma part. Les spectateurs se sont habitués à ma recette. J’hésite parfois à utiliser de nouveaux ingrédients, par peur que le restaurant fasse faillite ! (rires) Dans le premier jet de mes scénarios, je me laisse toujours aller. Mais quand approche le temps de le faire, je ressens plus ce que veut le public peut-être. Mais j’ai un auditoire assez large. Les commentaires que je reçois sont assez disparates. Je n’ai pas un public particulier. Donc cela ne m’aide pas forcément ! (rires) Au début je pensais m’adresser plus particulièrement aux gens de ma génération, mais 1981 et 1987 m’ont montré que les jeunes s’y intéressent également. J’ai reçu de leur part beaucoup de messages de félicitations, où ils me disaient qu’ils s’y retrouvaient, alors qu’il n’y a aucun élément technologique de leur époque. C’est d’autant plus étonnant que je fais des films essentiellement sur la communication, donc cela m’étonne qu’ils s’y retrouvent. J’ai reçu également le témoignage de spectateurs plus vieux qui se retrouvaient dans mes films, avec un peu de nostalgie. J’ai un public plus large que je croyais.

Après 5 films, le public s’attend nécessairement à un type de film de ma part.

Vous avez retrouvé Louis Morissette pour la série les Simone. Un portrait de trois jeunes femmes dans la trentaine. Pourquoi vous être lancé dans cette aventure ?

Je me suis posé la même question ! (rires) D’autant que je ne suis pas forcément la cible principale de cette série au départ. Je pense que c’est d’abord le destin dramatique de ces 3 femmes. On peut penser de prime abord que c’est une série légère, mais moi c’est vraiment la trame dramatique qui m’a parlé. La diffusion de la première saison s’est achevée au Québec et on a eu un beau succès. Je pense que le public s’est attaché à ces 3 filles. On ne réinvente pas le genre avec cette série mais elle est attachante, aussi parce qu’elle est collée à la réalité. C’est pour cela que Louis, qui est producteur, est venu me chercher je pense. Louis a une boîte de production et reçoit des paquets de scénario et voit en fonction des projets qui peut faire quoi.

Vous tournez la seconde saison à partir du mois de mars ?

Oui, tout à fait. J’aime le texte et ça me tente de continuer ce que j’ai commencé. Et puis il ne faut pas oublier une chose : au Québec, on ne fonctionne pas comme en France. On fait plusieurs choses en même temps. Je ne suis par exemple pas cantonné au cinéma à vie. Faire de la télévision et du cinéma, c’est quelque chose qui est parfaitement accepté. Il n’y a pas de malaise. Je me fais offrir beaucoup plus de séries que je ne peux en faire. C’est une autre façon de travailler. En télévision, il faut être efficace, rentrer dans une case horaire. Et le temps est extrêmement important pour nous, il n’est pas question que la demi-heure qui se réalise dépasse les 30 minutes allouées. Alors bien évidemment, tu ne peux pas toujours te permettre de partir dans des grands trucs ou donner l’ampleur que mériteraient certains textes, donc ça peut être frustrant parfois.

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© Go Films

Vous allez prochainement tourner le 3ème volet des aventures cinématographiques de Ricardo, après 1981 et 1987. Que va raconter 1991 ?

En 1991, j’ai 21 ans. Cela correspond chez nous au moment où juste avant l’entrée à l’université, ou juste au début des études, où les jeunes pendant l’été partent soit dans l’Ouest canadien, soit en Europe et font le tour des auberges de jeunesse. C’est un truc assez populaire. Venir en France, voir d’où on vient, le pays qu’on a connu à travers tous les films, c’est fou ! Le film raconte donc mon premier voyage en solo en Europe. J’avais décidé d’aller en Italie pour apprendre la langue, mais surtout pour suivre à Pérouse une fille dont j’étais amoureuse. J’ai rencontré des tas de gens pendant ce voyage, mais c’était surtout pour suivre cette fille. C’est un peu un mélange de road trip et d’un film d’amour.

Ce Ricardo, qui est votre double cinématographique, c’est un peu votre Antoine Doinel à vous…

C’est vrai… Mais ce n’est pas quelque chose que j’avais prévu surtout. Cela s’est fait tout seul. Quand j’ai fait 1981, j’ai trouvé après coup que j’avais trouvé ma signature, quelque chose qui me ressemblait et que je n’avais vu nulle part ailleurs. L’avantage de raconter ma vie, c’est qu’il y a une sincérité, et que je peux me permettre des choses avec le matériau. Le désavantage, C’est que cela peut être aussi un peu complaisant ou ennuyant. Il faut donc savoir doser et ne pas tout prendre, manipuler un peu les faits pour éviter l’ennui. Il faut d’abord faire confiance à la vérité des sentiments. Cela ne m’a pas trop mal réussi.

Il faut d’abord faire confiance à la vérité des sentiments.

Il ne faut jamais dire jamais mais avec 1991, avez-vous l’impression de boucler la boucle ?

J’aurais l’impression que oui. Mais il y a un élément que je garderai, c’est l’utilisation de la voix off dans la narration. Je garderai sans doute ce procédé pour d’autres films parce qu’il y a là-dedans quelque chose qui me plaît beaucoup. Mais honnêtement, je ne sais pas comment je vais réagir après 1991…

En France, on voit finalement assez peu de films québécois. Si l’on considère le volume de production, il y en a très peu qui sortent en salles. Idem pour la télévision, où ils sont assez peu visibles. Certains de vos films, notamment 1981 et 1987 justement, ont eu la chance d’être diffusés, mais c’est rare. Comment expliquez-vous cette rareté ?

Je ne sais pas vraiment. Ce n’est pas exactement mon champ de compétence. Je peux également être surpris du succès d’un film québécois à l’étranger et que dans le même temps je n’ai pas réussi à vraiment dépasser nos frontières. Est-ce un problème de distribution ? Est-ce le ton de mes films ? On m’a dit parfois que j’étais trop « local »…

On m’a dit parfois que j’étais trop « local »…

Ce qui est étonnant, les thèmes que vous abordez étant plutôt universels… Cette rareté serait-elle due à la barrière la langue ?

C’est effectivement toujours le premier argument avancé. C’est du québécois, ce n’est pas forcément facile à comprendre etc. Je ne sais pas quoi dire, je n’ai pas les oreilles des Français. Mais effectivement mes films ont des thèmes plutôt universels, je ne parle pas de cabane dans toutes les scènes, ou de terroir québécois… Je pense que cela se joue davantage au niveau de la distribution. Posez plutôt cette question au distributeur eOne peut-être… Des amis m’ont envoyé des extraits de 1981 qui étaient doublés en français ! C’est effectivement drôle de les voir dans ce doublage. Mais je n’ai pas un regard paternaliste là-dessus. Si je fais un truc, que les gens le voient tant mieux, et s’ils ne le voient pas tant pis.

Vous n’avez pas réalisé de films hors du Québec…

J’ai eu des offres. On en a souvent qui viennent des États-Unis, mais c’est généralement pour des séries B ou des téléfilms. Il faut comprendre que c’est très long de faire un film. Cela peut prendre un ou deux ans. Je ne suis pas prêt à donner deux ans de ma vie pour réaliser quelque chose dans lequel je ne vois pas beaucoup d’intérêt, même si cela pourrait m’ouvrir une porte. Si je dois réaliser ailleurs qu’au Québec, ce sera pour quelque chose qui me plaît. Je suis ambitieux mais pas à n’importe quel prix.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 16 janvier 2017

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