Interview – Louis Morissette: « J’adore détester mon personnage de Plan B »

Rencontre avec l’acteur, producteur et scénariste (entre autres) Louis Morissette, la star de la série Plan B, diffusée sur la plateforme Series Plus…

Affiche - Copyright KO TVAu-delà du postulat de science-fiction, la série est avant tout l’histoire d’un couple en crise…

Je ne suis pas particulièrement fan de science-fiction. Les choses qui me touchent généralement à la télévision ou au cinéma ont un traitement assez réaliste. Il faut que les questionnements du personnage aient un écho en moi, dans ma vie. C’est aussi pour cela que l’histoire de ce couple me parlait. On a tous en nous cette question : « Et si je pouvais changer quelque chose, reprendre une phrase… ? » Est-ce que ce serait différent ? Oui. Est-ce que ce serait mieux ? Pas nécessairement.

Le film « Le Mirage » de Ricardo Trogi, que vous aviez co-écrit et dans lequel vous jouiez, était déjà centré sur un personnage en crise existentielle…

80% des fictions qui tournent autour d’un personnage en remise en question ! Je n’invente rien. Le Mirage est centré sur un personnage arrivant à la quarantaine et qui regarde autour de lui en se disant « Tout ça pour ça… » Plan B est fondé sur un protagoniste plus jeune, qui construit quelque chose, qui veut, qui cherche cette espèce de contrôle absolu sur sa destinée, son emploi, sa vie de couple, le bonheur de sa famille… A jongler avec toutes ces balles, il y en a toujours une qui finit par s’échapper. L’un est dans l’analyse, l’autre davantage dans la construction de sa vie. Dans Plan B, l’introspection vient beaucoup plus tard dans la saison. Il y a des similitudes mais pour moi c’est avant tout un hasard. La réflexion est profondément différente.

« Plan B » est un projet au long cours. Il y a eu 8 ans de développement…

Il existe une multitude de raisons créatives à ce délai. Mais la principale, c’est que certains décideurs ont manqué un petit peu de courage. On a souvent entendu cet argument : « C’est trop compliqué, les gens ne suivront pas… » De notre côté, on a toujours pensé que le public était assez intelligent ! La télévision devient de moins en moins un médium pour essayer des choses. Je ne sais pas si cela est lié aux impératifs financiers, si c’est cela qui mène vers cette aseptisation. Mais en ce qui concerne Plan B, je pense qu’il y a eu un manque de courage et de vision.

La télévision devient de moins en moins un médium pour essayer des choses.

Et pourtant vous êtes une personnalité très connue au Québec, susceptible de débloquer des projets sur votre nom…

Le fait que ma notoriété ait grandi au fil des années a justement permis au projet de ses réaliser. C’est peut-être cela qui a fait, au final, que le projet a vu le jour. C’est dire…

Parce que le procédé de science-fiction est explicité très simplement, il n’en devient qu’un prétexte pour révéler les personnages…

Le premier épisode permet d’installer cette convention de science-fiction. Dans les 5 suivants, elle devient plus secondaire, juste un outil du vrai drame. On voulait en effet faire en sorte que la série ne s’arrête jamais sur ce gimmick mais se recentre plutôt sur les personnages. Plan B, c’est une quête des émotions. L’idée, c’était aussi de rapidement créer cette connivence entre le personnage principal et le téléspectateur afin que cette relation grandisse au fil des 6 épisodes et au final surprenne. Dès lors, les actes odieux qu’il commet dans le tout dernier épisode n’en ont que plus de force et deviennent même vertigineux parce que le téléspectateur, au fond, comprend la réaction de Philippe. Même moi, je le déteste. Et j’adore ça ! J’adore le détester dans la toute dernière image de la série. (rires)

Ce que dit la série, c’est que l’on peut contrôler les événements mais pas sa nature. De là provient la noirceur de « Plan B »…

C’est sombre ou lucide ? Peut-être vaut-il mieux négocier avec tout le trouble qui nous tombe dessus plutôt que d’essayer de l’éviter ou de le changer. Il faut l’affronter, c’est la meilleure façon de passer au travers.

Peut-être vaut-il mieux négocier avec tout le trouble qui nous tombe dessus plutôt que d’essayer de l’éviter ou de le changer.

Du décalage entre l’omniscience de votre personnage, qui décide de revivre certains moments de sa vie pour les changer, et les autres qui, eux, vivent dans le présent naît une relation déséquilibrée… et très tordue.

C’était aussi un des grands défis d’écriture. D’autant que la série a dans un premier temps été développé pour un format de 12 épisodes. Passer à 6 chapitres ne consiste pas simplement à enlever des éléments. Supprimer un épisode chamboule tout car une seule décision de mon personnage impacte tous les autres personnages. Il a fallu tout réécrire de fond en comble.

Dans le premier épisode, il y a une réplique démontrant toute la sobriété de l’écriture et l’efficacité qui en découle. Au réveil, le personnage de Magalie Lépine Blondeau répond à Philippe après une de ses remarques : « Cela ne me dérange plus ». Ce « plus » montre à quel point ce couple s’est délité au fil des ans…

C’est vrai. Et c’est d’autant plus émouvant que ce couple est tout jeune. Personnellement je trouve que beaucoup de couples devraient juste accepter qu’ils ne sont plus faits pour être ensemble, ne plus croire qu’il faut réussir à tout prix. Il faut se défaire de cette notion d’échec social. La génération de nos parents vivait avec cette pression. Il fallait rester marié, avoir des enfants… bref : il y avait un cheminement considéré comme obligatoire. Or ce n’est pas une obligation. Mais on se retrouve parfois dans une sorte d’engrenage. Mon personnage pourrait tout essayer, sa femme n’est d’une certaine façon déjà plus là. Peu importe le nombre de fois qu’il essaiera de revenir dans le passé, il se trouvera toujours un événement pour les faire trébucher.

Pour votre personnage, sa manière de corriger les événements est aussi une façon de manipuler son entourage. Il révèle une profonde perversion que la série assume pleinement…

Plutôt que d’améliorer son quotidien, Philippe tente de contrôler sa vie, son entourage, le monde autour de lui. Il devient un monstre de contrôle. Pour bien faire fondamentalement… mais cet élan d’altruisme devient au final son pire ennemi.

Philippe, mon personnage dans Plan B tente de contrôler sa vie, son entourage, le monde autour de lui. Il devient un monstre de contrôle.

Dans l’émission humoristique « Et si », il y avait déjà d’une certaine manière l’idée de « refaire » le monde. Vous décaliez notre société très légèrement pour la réinventer…

J’ai commencé mon métier en étant comédien de stand up. Depuis toujours, j’essaie de déconstruire certaines conceptions, certains comportements acquis. Et cela me plaît. J’essaie de toujours questionner les raisonnements selon lesquels telle ou telle chose devrait être faite de telle manière. Actuellement je travaille sur une autre série intitulée Les Simone, écrite principalement par Kim Lévesque-Lizotte. Et elle amène à réfléchir sur ses propres comportements. On se dit qu’on ne sera jamais macho jusqu’au jour où on réalise que certains comportements ou remarques… On réalise qu’on est d’une certaine manière un peu programmé, qu’inconsciemment on considère les femmes comme les filets de sécurité et les hommes comme des chasseurs. Mais c’est le propre de tout créateur selon moi : ils se confrontent à l’ordre établi.

La série « Mes P’tits malheurs », dont vous étiez le narrateur, était une série racontant l’enfance, le passé. Vous êtes obsédé par le temps qui passe…

Oui ! (rires) C’est bien vrai tout cela ! Cette raconte l’enfance de l’auteur Jean-François Léger, qui est un ami depuis 15 ans. On est de la même génération, on a donc vécu d’une certaine manière la même enfance. Mais je ne l’aurais peut-être pas écrite de la même manière. Je n’aime en réalité pas trop revisiter mon passé, mon enfance.

Magalie Lepine Blondeau et Louis Morissette 2 - Copyright KO TV
Magalie Lépine Blondeau
etdans « Plan B »Depuis la présentation de « Plan B » au Festival Séries Mania, on parle d’acquisition et d’adaptation de la série…

Je sors justement d’une réunion où on a évoqué 2-3 gros dossiers à ce sujet. 2 gros français souhaitent en faire l’adaptation, même chose pour le Canada anglophone. On parle aussi d’une distribution aux Etats-Unis. Ça avance, ça avance doucement. Mais je ne suis pas pressé, je veux garder une forme de contrôle sur l’adaptation. Dans le passé, Jean-François et moi avons eu des expériences plus ou moins poussives avec des adaptations où les gens partaient avec de bonnes intentions mais quand les textes nous revenaient, c’était complètement différent. De fait, on aimerait que les autres pays restent très proches de notre écriture et de notre format. Et je veux rester producteur de cela. On est dans la négociation. C’est sûr que si Plan B avait été diffusée il y a 2 ou 3 ans, je serais plus flexible sur les conditions d’adaptation.

En France, la visibilité des séries québécoises est assez pauvre. Soit elles sont adaptées, soit elles sont rares, soit elles ne sont pas diffusées…

Souvent l’adaptation concerne le format de la comédie. Je peux comprendre parce que la comédie est quelque chose de profondément culturel et nous, Québécois, avons peut-être une façon un peu régionale d’écrire notre comédie. Plan B est un drame psychologique. Je ne comprendrais pas qu’un auteur ou un producteur français me dise qu’il doive complètement réécrire la série.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 8 mai 2017

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Interview – Stéphane Bourguignon: « On était tous complètement sur le cul devant le succès de La Vie La Vie »

Stéphane Bourguignon, créateur des séries La Vie La Vie et Tout sur moi, est de retour avec Fatale Station. Diffusée sur la plateforme québécoise EXTRA d’ICI Tou.tv (avant une programmation sur Radio Canada) et présentée en France lors du Festival Séries Mania, cette série est un thriller sous haute influence western. Rencontre avec un auteur culte…

=> Cette interview a été publiée dans le numéro 64 du magazine Cinemateaser

Avant de devenir romancier et auteur de série, vous avez travaillé pour l’émission Surprise Sur Prise !

Oui ! C’est vrai. J’étais jeune et cela n’a pas duré bien longtemps. J’écrivais les interventions de l’animateur en plateau. Mais je n’étais pas très bon. En fait ce n’était pas vraiment pour moi. (rire) D’ailleurs durant les séances de brainstorming avec l’équipe, je n’étais pas très bon non plus. Cela ne me plaisait pas trop de réfléchir de cette manière à des blagues. Je n’ai pas le cerveau outillé pour ça. Bien évidemment j’aime bien faire des blagues mais la caméra cachée n’est pas trop mon truc.

Peut-être est-ce dû aussi au fait que votre écriture se libère clairement sur la durée. Vous avez besoin d’imaginer sur une fiction longue…

Oui c’est vrai, je m’y plais plus. Mais j’ai travaillé dans le monde de l’humour jusqu’à la sortie de mon premier roman, donc de 22 jusqu’à 30 ans. Après j’ai laissé tomber. J’écrivais pour des humoristes, pour des émissions de télé ou de radio… Ma première école, la plus formidable sans aucun doute, c’est une émission de radio enregistrée chaque semaine devant un public: le Festival de l’humour québécois. Elle existait depuis 10 ans avant que je l’intègre, mon père l’écoutait déjà quand j’étais plus jeune ! C’était une sorte de revue d’actualité. On écrivait toute la semaine et le lundi soir on la mettait en boîte devant un public. On voyait alors ce qui marchait ou pas. Et on recommençait la semaine d’après. J’ai fait ça pendant 4 ans. Dans mon expérience professionnelle, c’est la seule fois où j’ai pu avoir instantanément le résultat de mon travail. J’ai beaucoup appris, notamment à ressentir le public, à essayer d’anticiper. Cela m’a toujours servi par la suite.

Avec le Festival de l’humour québécois, j’ai beaucoup appris, notamment à ressentir le public, à essayer d’anticiper. Cela m’a toujours servi par la suite.

Mais ne faut-il pas justement se détacher de cette volonté d’anticiper pour se recentrer sur ce qu’on veut faire ?

Il ne s’agit pas de vouloir lui plaire mais de vouloir l’amener en promenade. De pouvoir lui prendre la main et de le guider à travers une émission, un roman. Si tu ne sais pas à qui tu as affaire, tu ne peux pas le guider convenablement.

Avant d’être auteur de série, vous êtes devenu romancier. Si je mets en relation vos livres avec vos séries, il y a une obsession qui se dégage : la description de ce qui anime l’être humain à se bouger…

Oui en effet. Je mets toujours en scène des personnages qui, d’une certaine manière, sont arrêtés, bloqués ou sur le point de tomber. Et ce qui leur arrive leur permet de comprendre, de continuer à avancer, à progresser. Dans le cas de Fatale Station, c’est ce moment qui va accélérer leur chute et les changer à jamais. J’aime beaucoup ces points de fixation où les personnages ne savent pas comment se dépêtrer d’un état, d’une façon d’être. C’était aussi le cas dans La Vie La Vie. On y voyait des personnages réussissant à se dépasser, à dénouer quelque chose.

J’aime beaucoup ces points de fixation où les personnages ne savent pas comment se dépêtrer d’un état, d’une façon d’être.

Dans La Vie La Vie justement, vous vous intéressez à des personnages trentenaires à un point de transition de la vie. Ils en ont suffisamment fait pour être sur des rails tout en ayant assez de temps devant eux pour encore changer…

Je voulais parler de moi, de mes amis, de ce que je voyais autour de moi. Mais je voulais surtout faire une série ! (rire) J’avais profondément envie d’essayer cette écriture-là. Le principe de La Vie La Vie est extrêmement simple : c’est l’histoire de 5 amis ! Je ne me suis pas cassé la tête. Mais j’ai beaucoup travaillé, essayé d’apprendre le plus possible cette écriture si particulière. Une fois la forme maîtrisée, j’ai commencé à explorer, à faire par exemple un épisode sans sous-intrigue, un autre uniquement centré sur un personnage… Pour moi, La Vie La Vie a vraiment été un travail très égoïste de perfectionnement de mon art, de mes techniques.

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Normand Daneau, Macha Limonchik, Julie McClemens, Patrick Labbé et Vincent Graton, les comédiens de la série « La Vie La Vie »

Cette volonté d’expérimenter s’est amplifiée avec Tout sur moi, votre série ultérieure. C’est une comédie, en apparence proche de l’autobiographie mais en réalité très fictionnelle, où les comédiens s’adressent aux téléspectateurs face caméra, où on a des numéros musicaux…

Tout sur moi est vraiment basé sur ces 3 personnages. J’entendais les histoires que ma femme Macha et ses deux meilleurs amis se racontaient et je me disais que cela n’avait tellement aucun sens que c’était déjà une sitcom ! A cette époque, j’essayais d’écrire un roman depuis 6 mois mais cela ne marchait pas. C’est alors que je leur ai dit qu’il fallait faire une comédie sur et avec eux. On s’est assis tous ensemble et je leur ai demandé de me raconter leurs pires affaires. Bien évidemment, sur les 65 épisodes de Tout sur moi, j’en ai également beaucoup inventé. Moi je m’ennuie très vite, c’est sans doute mon principal défaut. Il fallait donc que je trouve des affaires pour me distraire. En ce qui concerne l’épisode en comédie musicale, c’est en fait lié à aux téléspectateurs. A la fin de la seconde saison, le diffuseur Radio Canada a annoncé qu’il retirait des ondes Tout sur moi. La série était donc finie. La chaîne a alors commencé à recevoir des lettres, beaucoup de lettres, c’était très touchant d’ailleurs. Quelques jours plus tard, le président de Radio Canada a donc annoncé que la série allait revenir. Pour remercier les gens, d’une certaine manière, j’ai écrit cette comédie musicale pour le premier épisode de la saison suivante. Mais à part cela, la construction de Tout sur moi était relativement simple : Intrigue A, Intrigue B, Intrigue C… C’est une série ridicule, complètement ridicule mais on a pris tellement de plaisir à la faire ! Encore aujourd’hui on se dit régulièrement que c’est dommage de ne plus être à l’antenne. On était très libre. Malheureusement je pense que cette époque-là est finie. Après cela on a subi des coupures budgétaires, encore des coupures, toujours des coupures… Je me considère vraiment chanceux d’avoir pu faire Fatale Station.

Quel est l’état de la télévision québécoise aujourd’hui après toutes ces années de coupures et de repositionnement ?

Les budgets diminuent sans arrêt. Des producteurs arrivent à faire des miracles avec très peu d’argent. Mais cela se fait également au coût d’un épuisement professionnel des équipes. Cela crée aussi des précédents : si un show est suivi par un million de téléspectateurs alors qu’il n’a coûté que 400 000 dollars, on essaie de le reproduire… Dans ce contexte, il est difficile de tenter, d’explorer. Le danger c’est de prendre moins de risques. Tout sur moi ne faisait pas de grosses cotes d’écoute, il y avait en moyenne quelque chose comme 380 000 téléspectateurs par épisode. Aujourd’hui, on ne garderait pas en onde une série avec une telle audience. Mais Tout sur moi offrait une belle visibilité pour Radio Canada et elle attirait les jeunes. C’est important car les publicitaires cherchent à attirer ce public. Ce qui peut peut-être nous sauver c’est l’émergence de nouvelles plateformes.

Ce qui peut peut-être nous sauver c’est l’émergence de nouvelles plateformes.

Dans votre carrière d’auteur de série, Fatale Station représente une vraie cassure. On n’est plus dans la fiction générationnelle comme La Vie La Vie ou dans la comédie pure comme Tout sur moi. On est dans une série proche de la structure dramatique du western…

Mon parcours en télévision est réalité enchevêtré avec mon parcours de romancier. Mon premier roman, L’Avaleur de sable, était précurseur de La Vie La Vie. Un peu de fatigue correspond à une période où j’étais tanné d’organiser à l’extrême mon écriture. Mon roman Sonde ton cœur se déroulait dans le Midwest américain, dans un petit village, Swan Valley, peuplé de 263 habitants. Je suis allé faire des repérages là-bas et l’ambiance m’est toujours restée. Après avoir fait une belle pause après Tout sur moi, comme j’aime toujours alterner des projets drôles et d’autres plus dramatiques, pour changer d’air, j’avais envie d’un truc plus dramatique. Et cet univers-là s’est imposé tout de suite. Tout était là, y compris cette ambiance de western. Pour moi, Fatale Station a un vrai prolongement avec ce roman. Là où je vois une différence, c’est dans l’écriture, dans les dialogues. La série contient des dialogues qui sont très théâtraux, ce que je ne faisais jamais avant. Il y a des envolées, de la poésie, c’est quelque chose de nouveau pour moi. Je vais beaucoup au théâtre, aussi parce que ma femme est actrice (ndlr : Macha Limonchik, la comédienne principale de Fatale Station). J’avais envie de m’amuser avec des notions plus théâtrales dans le dialogue.

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Macha Limonchik

Fatale Station raconte aussi la vie de cette ville. Pour la faire exister à l’écran, il faut que les habitants existent, une multitude d’habitants. Y avait-il la volonté de se confronter à la gestion de cette multitude de personnages, ce qui est nouveau aussi pour vous ?

En effet c’est la première fois que je travaillais avec autant de personnages. A l’origine il devait même y avoir un personnage régulier supplémentaire. Mais j’ai dû le couper lorsqu’on m’a annoncé que le budget était réduit de 100 000 dollars par épisode ! Quand tu veux parler d’un village, il faut tout de même qu’il y ait une brochette relativement imposante de personnages. En prenant un village isolé, tu peux créer des choses et tu n’es pas obligé d’être si près que cela de la réalité, de la vérité. La police vient le vendredi après-midi ? C’est moi qui l’ai inventé, cela n’existe pas au Québec ! Jouer comme cela subtilement avec la réalité me donne toutes les permissions d’une certaine manière. Tu crées les personnages que tu veux.

Jouer comme cela subtilement avec la réalité me donne toutes les permissions d’une certaine manière. Tu crées les personnages que tu veux.

La série arrive en France à l’automne sur Arte. Est-ce qu’à ce moment-là on saura s’il y a une saison 2 ?

Il n’est pas supposé y avoir une saison 2. Le diffuseur n’a jamais voulu en faire une. Ce n’est pas une question de qualité mais de planning. Il voyait la série ainsi… à moins bien évidemment que l’on connaisse un immense succès. On verra au printemps 2018, lorsque la série sera disponible chez nous à la télévision, et non plus seulement sur la plateforme de streaming de notre diffuseur. Mais je ne sais pas dans quel état d’esprit je serai à ce moment-là. Un an d’écriture ensuite le tournage… Au mieux, il se sera écoulé 3 ans entre les deux saisons. Je ne sais pas si c’est réaliste ou souhaitable.

J’ai interviewé Vincent Graton à propos de La Vie La Vie. A une question sur votre style d’écriture, il répondait ceci : « Pour un acteur, quand les mots de l’auteur sortent de sa bouche avec fluidité, il y a une part de talent (rires), mais surtout, cela confirme que l’écriture est là. Les textes de Bourguignon, nous n’avions qu’à être là et tout allait de soi. Il n’y a rien de trop dans son écriture. Pas d’utilisation exagérée de qualificatifs. Il y a une précision. Nous avons fait 39 épisodes de La Vie la vie, un autre auteur aurait surfé sur le succès et en aurait fait le double. Pas Bourguignon. Il a un jugement extraordinaire. Une capacité de se regarder en face pour identifier le superflu et l’éliminer. » Question donc : est-ce qu’une des forces de votre écriture c’est cette « précision » dont il parle ? Ce besoin d’aller à l’essentiel ?

Mes scénarios sont excessivement précis. Parfois les réalisateurs me disent même que je suis fatigant car ils voudraient faire autrement… mais le scénario fonctionne ! Ce n’est pas par envie de contrôle mais parce que dans ma tête l’action se déroule très précisément. Je me dis toujours que les scénarios ne sont pas uniquement lus par les réalisateurs et les acteurs. Il y a toute la chaîne de production : les producteurs, la chaîne, le diffuseur, les maquilleurs… Dans tout ce processus, il y a des gens qui ont de l’imagination, d’autres moins. Comme je le fais dans mes romans, je fais en sorte dans mes scénarios d’amener ces gens dans un voyage de lecture, qui leur donne la meilleure idée possible de ce que je veux faire. Même la costumière a des détails, l’ambiance… C’est un document qui se lit presque comme un roman. Cela donne un mouvement, on part tous sur la même page, avec une impression de ce qu’est la série, qui ne devient pas vivant juste au tournage. Elle l’est dès le scénario.

Pour continuer sur La Vie La Vie, la série a été un immense succès. Vous l’aviez dès le départ imaginé en 3 saisons. Mais face au succès, vous auriez pu facilement prolonger cette série…

C’est sûr, j’aurais pu continuer. Mais j’aurais dû inventer de nouveaux… Mes personnages doivent toujours dépasser quelque chose. Là ils avaient justement dénoué leur affaire au terme des 3 saisons. Il aurait fallu que je leur invente de nouveaux nœuds ? Je n’en avais aucune envie. Et puis la série avait eu une belle carrière, inespérée même. On était tous complètement sur le cul devant ce succès. C’est aussi pour cela que c’était le meilleur moment pour arrêter. Je n’aurais pu que décevoir. Si cette série est devenue mythique, c’est aussi parce qu’on s’est arrêté.

Si La Vie La Vie est devenue mythique, c’est aussi parce qu’on s’est arrêté.

A l’époque de Tout sur moi, vous évoquiez un scénario de film que vous vouliez réaliser pour compléter cet « exercice d’écriture » que vous évoquez parfois. A ce jour, vous n’êtes pas passé derrière la caméra…

Le scénario dont vous parlez, je l’ai écrit à un moment où je n’avais pas de travail. J’ai demandé une bourse, que j’ai obtenue, et je l’ai écrit. Je voulais le vendre le plus vite possible. Je l’ai donc proposé à une productrice au Québec. Elle m’a dit oui mais à la condition que je le réalise. J’ai réfléchi et je me suis demandé pourquoi je devais passer à côté de cette occasion. Je ne suis pas plus bête qu’un autre, je peux apprendre à réaliser. On a travaillé comme des fous sur ce projet pendant 3 ans sans jamais réussir à obtenir le financement. Depuis j’ai écrit un autre long métrage mais je ne pense pas que je vais tenter de le réaliser. Je suis curieux car la réalisation m’obligerait à rentrer dans les mots d’une façon nouvelle pendant le tournage.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 22 avril 2017


La bande-annonce de « Fatale Station » :

=> Lire l’interview de Vincent Graton

Sylvie Payette : son top 5 des séries québécoises

Sylvie Payette, la créatrice du téléroman culte Chambres en Ville (Lire son interview) livre son top 5 des séries québécoises…

 

famille-plouffe__02__a-radio-canada.jpgLa famille Plouffle, adaptée du roman de Roger Lemelin (1953)

Commentaire de Sylvie Payette : « Le film Les Plouffle (ndr : réalisé par Gilles Carle) a été écrit à partir d’une série télé, laquelle avait même débuté plus tôt à la radio. C’est la série qui a inventé ce style « téléroman » qui a marqué le Québec jusqu’à aujourd’hui. Une famille, des histoires qui nous ressemblent. Il y avait peu de décors, l’histoire se déroulait lentement, mais les Québécois ont suivi cette série, comme s’il s’agissait de leur propre famille. Je n’en ai vu que quelques épisodes qui existent encore, mais j’en ai entendu parler tout au long de ma carrière. »

Synopsis de la série : Le quotidien d’une famille de la classe ouvrière au Québec à la fin des années 40…

 

1Les fils de la liberté, de Claude Boissol (1981)

Commentaire de Sylvie Payette : « Une série qui date de plusieurs années. J’ai beaucoup aimé cette série. Elle m’a donné envie d’écrire pour la télévision. »

Synopsis de la série : Au 19ème siècle, le combat d’Hyacinthe Bellerose, ayant prononcé le serment des Fils de la Liberté en pleine rébellion des patriotes…

 

 

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Lance et compte, de Réjean Tremblay, Jacques Jacob et Louis Caron (1986)

Commentaire de Sylvie Payette : « Une série qui a utilisé des techniques de cinéma et a modifié la façon de réaliser les séries d’aujourd’hui. Un moment marquant. Depuis les séries ne ressemblent plus aux téléromans d’autrefois. »

Synopsis de la série : Les aventures de l’équipe de hockey, le National du Québec…

 

 

xpmvu51081b347803bLes filles de Caleb, de Jean Baudin (1990)

Commentaire de Sylvie Payette : « Pour les mêmes raisons (ndr : que pour Lance et compte), les techniques de cinéma. Mais c’est aussi une série qui parlait de nous, de notre passé. C’était un heureux mélange de ce que nous aimions du téléroman et de ce que le cinéma nous offrait. Notre premier gros succès hors frontières. »

Synopsis de la série : A la fin du 19ème siècle, en Mauricie, l’histoire d’amour flamboyante entre Emilie Bordeleau et Ovila Pronovost. Elle est une institutrice dévouée, il est un aventurier passionné…

 

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La vie la vie, de Stéphane Bourguignon (2001)

Commentaire de Sylvie Payette : « Le charme, l’intelligence… une vraie belle série à découvrir. »

Synopsis de la série : La vie, les amours et les petits tracas d’une bande d’amis à Montréal au début des années 2000…

=> Lire l’interview de Vincent Graton

 

Propos recueillis par Thomas Destouches le 24 février 2016

Interview – André Béraud, directeur de la fiction de Radio Canada: « La clé, ce sont les auteurs »

Directeur des émissions dramatiques et longs métrages à Radio Canada, André Béraud était de passage à Paris en ce mois de février 2016 pour la présentation de la série dramatique québécoise 19-2, lancée le 30 mars sur le réseau TV5. En charge de la fiction pour le diffuseur canadien depuis 2009, Béraud a supervisé et lancé à l’antenne Unité 9, Tu M’Aimes-Tu ?, Série Noire et bien d’autres feuilletons qui ont dessiné un savoir-faire exigeant, éclectique et populaire. Rencontre avec un des plus fins connaisseurs du petit écran canadien-français…

Thomas Destouches : J’ai découvert « 19-2 » avec le premier épisode de la saison 2. Un épisode marquant à plus d’un titre, et notamment pour ce plan séquence de la fusillade dans le lycée, un tour de force du réalisateur Podz. Inoubliable. C’est très rare sur le petit comme sur le grand écran. C’était un peu fou non ?

phpThumb_generated_thumbnailAndré Béraud : La proposition qu’on a acceptée, ce n’était pas nécessairement de faire un plan séquence de 13 minutes mais plutôt un épisode intégralement autour d’une fusillade. Le plan séquence est un « heureux » dommage collatéral. C’était facile à accepter finalement. On avait déjà eu une première saison, soit 10 épisodes. On savait de quoi la série parlait, on savait que cette situation ne serait pas exploitée mais plutôt que la série allait tenter d’expliquer l’inexplicable. Heureusement il y a peu d’événements de ce genre au Québec mais nous en avons tout de même eu. Il était important de montrer pourquoi il est si difficile d’intervenir rapidement dans ce type de situation. L’épisode expose en outre plusieurs cas de figures auxquels les policiers doivent faire face dans ces cas-là. Sans être didactique, c’est un épisode porteur, qui donne des clés aux gens pour qu’ils puissent mieux comprendre, non pas accepter mais mieux comprendre le pourquoi. Et c’est aussi pour cette raison qu’il était important pour nous de le faire. Il s’agissait aussi du premier épisode de la deuxième saison et c’était un événement catalyseur pour tous les personnages pour relancer l’exploration de la série, laquelle montre ce que vivent les policiers.

A la tête de la fiction chez Radio Canada, vous avez lancé ou chapeauté un nombre absolument fou de séries: « 19-2 », « Unité 9 », « 30 Vies », « Les Rescapés », « Série noire », « Nouvelle Adresse », « Mémoires vives »… Il y a une variété de fictions ahurissante. C’est quoi le savoir-faire de la fiction québécoise ?

La clé de notre fiction, ce sont les auteurs. Nous ne sommes pas parfaits mais nous essayons vraiment de rester à leur écoute et à l’écoute de l’imaginaire, des univers qu’ils nous offrent. Ils ont quelque chose à communiquer et à mettre en image. Lorsque c’est probant, cela nous permet d’aller dans des directions de fiction insoupçonnées. On ne savait pas qu’on avait besoin d’Unité 9 par exemple, une série sur des femmes en prison imaginée bien avant Orange is the New Black. On ne savait pas qu’on avait besoin de cette série-là avant que sa créatrice Danielle Trottier vienne nous en parler et nous décrive sa passion, ce qu’elle voulait dire sur les femmes. Car ce n’est pas une série racontant des aventures en prison mais plutôt un feuilleton sur la condition de la femme. Quand on a entendu ce pitch, l’évidence de le mettre en développement était là. C’est ainsi que notre télévision s’aventure et grandit, avec cette force de création. Et je crois aussi que l’un attire l’autre. De telles émissions inspirent des gens à venir développer leur propre univers. On a des auteurs comme Serge Boucher ou Stéphane Bourguignon (NDR : le créateur de « La Vie La Vie ») qui proposent des projets parce qu’ils voient qu’à la télévision on peut concrétiser leurs univers.

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« Pérusse Cité », un des plus grands regrets d’André Béraud à la tête de la fiction de Radio Canada

Sous votre direction de nombreuses séries ont été lancées. Certaines ont marché, d’autres non. Dans la catégorie des échecs, malheureusement, je retiendrais la magnifique « Tu M’Aimes-Tu ? » Quel est votre plus grand regret ?

C’est dur à dire. J’ai eu des beaux succès et des beaux échecs. On croit à toutes les séries qu’on met en diffusion et on espère qu’elles vont faire le plein du public. Mon plus grand regret, et c’est peut-être parce qu’on n’a pas la chaîne pour diffuser de l’animation, c’est Pérusse Cité (NDR : Lire l’interview de François Pérusse). A chaque fois que je revois le petit ministre Ouellet… (Rires) En citant celle-là, je vais peut-être rendre d’autres personnes jalouses mais à chaque fois qu’une série ne décroche pas plusieurs saisons, c’est un petit regret, parce qu’elles avaient toutes du potentiel. On vient d’arrêter La Théorie du KO, qui n’était peut-être pas notre meilleur titre mais que je trouvais top. Là aussi c’est un regret.

Aujourd’hui vous présentez « 19-2 » qui va être lancée sur TV5 Monde. « Les Parent » est diffusée sur Gulli. Ce sont deux exemples de séries québécoises ayant réussi à atteindre la France, mais elles sont rares. Pourquoi une telle difficulté d’exportation en France ? La langue ?

La langue en effet, je pense. C’est peut-être également lié au nombre d’épisodes de ces feuilletons. On le voit avec les séries américaines : elles remplissent beaucoup d’heures de diffusion. Et bien évidemment la langue, qui est un frein à l’exportation de manière générale et pas seulement vers la France. Je pense que la version anglophone de 19-2 risque de voyager davantage. Cela me désole. C’est un chantier sur lequel il va falloir travailler vraiment.

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Claude Legault et Réal Bossé, les créateurs et interprètes de la série « 19-2 »

 

 

Où en est Radio Canada après quelques années un peu difficiles, notamment dans un contexte de très nette réduction budgétaire ?

Le premier budget va sortir bientôt donc on va le savoir… On a traversé des périodes d’austérité et de transformation. Le numérique a désormais pris beaucoup de place, or c’est avec un seul budget qu’il faut tout mener de front: les nouvelles avenues numériques, les chaînes spécialisées… Nous sommes donc face à une logique de vase communicant. On a tout de même réussi à tirer notre épingle du jeu et à rester probant et pertinent en prime time. Comment résumer cela ? On est résilient. Cela a toujours été le cas avec le Canada francophone : on est résilient.

Votre concurrent TVA a lancé une série intégralement en ligne, « Blue Moon ». Est-ce une piste que vous menez à Radio Canada ?

On a lancé la seconde saison de Série noire en streaming. Naturellement on sait que l’industrie évolue vers cela. On est en réflexion pour savoir comment être toujours à la page.

La série « 30 Vies » va s’achever dans peu de temps. Elle sera remplacée par la nouveauté « District 31 ». Que pouvez-vous nous en dire ?

Je ne peux pas vraiment en parler. La nouvelle a été éventée trop tôt. Je n’ai pas d’informations à partager pour l’instant.

Quelles seraient les 5 séries de votre panthéon de téléspectateur ?

Il y aurait Ma Sorcière bien aimée. C’est la série qui m’a décidé à faire de la télévision. Je citerais également Ally McBeal. Ensuite cela va sembler tout à fait niaiseux : Côte Ouest. 14 saisons de leçons de narration ! Ce qu’ils ont fait et ont été capables de faire, c’est hallucinant. Je dirais ensuite Les Craquantes. Enfin pour citer une série dramatique, Hill Street Blues, qui a révolutionné la série policière.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 9 février 2016

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La série 19-2 est diffusée à partir du 30 mars sur le réseau TV5 Monde

 

Interview – Sylvie Payette: Chambres en ville, le téléroman d’une société

Interview publiée dans le 2ème numéro du mook Soap.

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Il existe des dizaines de séries cultes dans chaque pays. Elles sont nettement moins nombreuses à avoir été la caisse de résonance d’une génération. C’est le cas de Chambres en Ville, téléroman de Sylvie Payette « lancé en ondes » en septembre 1989 sur le réseau québécois TVA. Près de 20 ans après son arrêt, et malgré les injustes attaques du temps, elle est encore présente dans bien des esprits de la « Province ». Une postérité que l’on doit aussi bien à sa qualité intrinsèque qu’au souvenir prégnant des témoins télévisuels de l’époque. La présence au générique de la série de comédiens à la notoriété aujourd’hui internationale – Anne Dorval, Pascale Bussières et Marie-Josée Croze pour ne citer qu’elles – constitue aussi une forme de reconnaissance rétroactive pour l’œuvre de Payette. Une œuvre à l’imagerie forcément très « marquée » années 90, dont un visionnage avec nos yeux de sériephiles contemporains diminue sans doute logiquement l’impact…

Chambres en Ville se déroule principalement dans une résidence pour étudiants tenue par Louise Leblanc, incarnée par Louise Deschâtelets, qui héberge des jeunes gens venus d’horizons divers. Obligés de cohabiter ensemble au quotidien, Lola, Pete, Geneviève, Julien, Caroline…se découvrent, s’aiment, se détestent. Un apprentissage de la vie souvent brutal à une époque charnière de leur existence.

Une matrice dramatique élémentaire qui ne laisse pas supposer, à première lecture, l’incroyable retentissement que va avoir Chambres en Ville dans les années 90 au Québec. La série de Sylvie Payette, fille de Lise Payette, journaliste, auteure et figure du féminisme, y devient un phénomène sociétal, dépassant parfois les 60% de part d’audience. Le feuilleton réussit dans son ambition première de s’adresser à des jeunes, qui se détournent alors d’une « télévision de papa » qui ne leur est plus destinée et leur dresse un portrait déprimant et caricatural. Le téléroman aborde les inquiétudes quotidiennes et les grands bouleversements de l’époque, répondant à l’actualité tout en réinjectant dans les rues des sujets de société parfois très sensibles. Résolument optimiste, la série avance sur un fil ténu, évitant manichéisme et démagogie, tout en ne négligeant pas sa nature de divertissement, plein d’amour, d’humour et de folie.

Juste avant la toute première diffusion, le 7 septembre 1989, Sylvie Payette « tremble de peur » et « se demande si elle ne s’est pas trompée « . La suite lui donnera tort. Chambres en Ville est sur le point de devenir un point de fixation de la fiction québécoise et un véritable téléroman sociétal. Retour avec elle sur ce phénomène…

 

Thomas Destouches : Votre téléroman a abordé des thèmes forts et risqués, y compris pour l’époque : l’alcoolisme, le sexe, le Sida… Certains sont même présents dès le premier épisode. Ce discours en prise avec la société était-il une constituante obligatoire pour « Chambres en ville » ?

Sylvie PayetteSylvie Payette : Cela faisait plutôt partie des intérêts des jeunes de cette époque. J’avais aussi envie de leur présenter des situations plus complexes pour les amener à réfléchir et à en discuter. C’est donc un mélange des deux. J’ai tenté d’offrir deux points de vue pour chaque problème pour ne pas faire de morale.

A quoi ressemblait la jeunesse québécoise à l’époque de « Chambres en Ville » ?

Si les gens m’en parlent encore tous les jours après 25 ans, c’est que l’image de cette génération y était particulièrement bien reproduite. Les jeunes d’alors ne voulaient pas commettre les mêmes erreurs que leurs parents, surtout au niveau de l’écologie, mais ne voulaient pas non plus tout transformer au plan social comme leurs aînés des années 60. Cependant, le Sida venait de faire une entrée fracassante dans leur vie. L’ajustement n’était pas facile pour eux, surtout après la génération précédente pour qui l’amour libre était si important. Et, tout s’est mis à aller beaucoup plus vite. Pour le feuilleton, j’ai doublé le nombre de scènes par rapport à ce qu’on voyait à l’époque. Les vidéo clips avaient apporté la vitesse, en une image on comprenait l’idée d’ensemble. Même les relations amoureuses ne duraient plus aussi longtemps. C’était l’arrivée et l’explosion du fast food. Les jeunes ne supportaient plus de perdre leur temps devant des scènes interminables à la télé ou au cinéma.

L’époque a changé. Mais les peurs des jeunes adultes sont restées…

Les peurs restent les mêmes. Elles sont là depuis toujours et pour longtemps. Ce sont les préoccupations quotidiennes et les intérêts qui changent. Après Chambres en ville, une génération de jeunes davantage centrés sur eux-mêmes a suivi, avec sa musique, son plaisir, son argent. Puis une autre génération, plus impliquée politiquement.

A la même époque en France, le feuilleton populaire « Hélène et les Garçons » suivait lui aussi un groupe à cet âge charnière. Mais conçu pour un public différent, il montrait une jeunesse acidulée, on y buvait du jus d’orange et on s’embrassait « gentiment ». Sans tomber dans la comparaison stérile, l’audace de « Chambres en Ville » est étonnante.

Chambres en Ville était à l’antenne en 1989, avant Hélène et les Garçons. J’en ai vu quelques épisodes lors de voyages en France et le rythme lent, les intrigues sirupeuses n’auraient pas pu intéresser des jeunes de 17-24 ans au Québec. Elle aurait peut-être plus intéressé les 9 à 13 ans. Je ne sais pas qui était le public de cette série. Il y avait aussi une collection de la même maison de production qui s’intitulait Le Miel et les abeilles. J’avais été attirée par le prénom de son héroïne Lola, tout de même peu commun à cette époque, et que portait aussi mon personnage principal. J’avais trouvé amusant de découvrir que son ami s’appelait Johnny, nous n’étions pas loin de Lola et Pete (NDR : le couple phare de Chambres en Ville), mais là s’arrêtait toute ressemblance.

Y a-t-il eu un sujet qui a posé problème avec TVA ?

TVA a toujours été d’accord avec mes demandes. Les deux scènes les plus délicates étaient celles où on montrait comment installer un condon (NDR : un préservatif). Mais TVA était tout à fait raccord avec ce volet éducatif que j’utilisais peu, mais les taux d’audience très élevés me permettaient de passer des messages à une grande partie de la population. J’entends encore des hommes me dire qu’ils y ont appris à se servir d’un condon.

Quelle est l’intrigue de « Chambres en Ville » dont vous êtes la plus fière ?

Avoir réussi à amener le personnage de Caroline qui, au début, dérangeait beaucoup par ses propos cinglants, à devenir aimée de tous. Quand elle a attrapé le Sida, elle était dans une période plus sombre de sa vie. Tout le monde a découvert par la suite la jeune femme formidable qu’elle était. Cette affection pour le personnage a permis à plusieurs sidéens de se faire accepter par leur famille. Certains d’eux m’en parlent et me remercient encore aujourd’hui. Ces messages me touchent au plus haut point. Le public se souvient de Lola et Pete, mais ils me parlent toujours de Caroline et combien sa mort les a bouleversés.

Une série a-t-elle justement un rôle sociétal à jouer ?

Toute série, tout film a un rôle sociétal. Que ce soit un effet miroir rempli d’humour ou pour une question plus profonde, il y a toujours un regard sur nous-mêmes dans toute œuvre.

L’autre versant de cette thématique, c’est justement l’impact de « Chambres en Ville » sur la société québécoise. Il s’agissait d’un vrai phénomène de société.

Nous frôlions souvent les 60% d’audience et parfois les dépassions. Certains cours d’université ou pour adultes étaient carrément annulés par manque d’inscriptions. On m’a raconté que dans les cours d’école, les enfants jouaient à Chambres en ville, ils se distribuaient les rôles et inventaient des scénarios. Même les urgences étaient moins occupées les soirs de diffusion. Cependant, je crois que le plus grand effet s’est fait sentir du côté des psychologues et psychiatres, qui m’ont souvent dit que les patients faisaient référence aux personnages et que par conséquent ils devaient la regarder pour comprendre des références telles que : « Moi je suis comme untel dans Chambres en ville. » La série a été au cœur de discussions, tant dans les familles que dans les écoles. Et elle a été, je le souligne à nouveau, souvent donnée en exemple quand on parlait de Sida.

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Lola et Pete (Anne Dorval et Francis Reddy), le couple star de « Chambres en ville »

Dans « Chambres en Ville », les femmes ne sont pas des « plantes vertes », pas définies par leurs « hormones », pas « dépendantes » des hommes. Votre téléroman a joué un rôle dans leur perception à la télévision québécoise. Il y a un avant et un après…

Oui vraiment. Jusqu’à l’apparition de Lola, les personnages féminins de téléroman, même féministes, n’avaient pas son caractère fort, voire presque rebelle. Elle était une jeune femme qui disait ce qu’elle pensait et ne subissait rien qu’elle ne voulait pas. Elle avançait vers ses rêves. D’un autre côté, elle était terriblement et profondément amoureuse de Pete. Pour moi, il était essentiel de montrer que l’amour et le couple ne sont pas exclus de la vie d’une féministe. Lola se considérait comme telle parce qu’elle se voyait tout à fait égale aux hommes. Si un homme avait voulu la traiter comme inférieure, elle n’aurait pas supporté plus de 10 secondes. C’était une image moderne. Grâce à la série, une génération de femmes s’est affirmée. Les hommes ont aussi vu qu’ils pouvaient être sensibles sans honte.

Votre mère, Lise Payette, auteure pour la télévision, figure de la politique et du féminisme au Québec, a forcément eu une influence sur cette volonté. « Chambres en Ville » est aussi en partie son héritage de Lise Payette…

Évidemment puisque cette femme m’a élevée comme elle pensait que je devais l’être. À la maison, nous étions tous égaux. Nous avons grandi dans un foyer rempli d’amour, ma mère vivait une très grande histoire avec mon beau-père. Nous avons vu comment le féminisme et la vie de couple pouvaient vivre en harmonie. J’ai pu imaginer un univers téléromanesque où tous les gens étaient égaux, mais où chacun développait ses propres rêves. Le respect, les corvées partagées, la solidarité étaient présentes dans la série et je crois avoir participé un petit peu à l’évolution du Québec à ce niveau.

Y a-t-il un thème abordé dans « Chambres en Ville » dont vous estimez avec le recul qu’il n’a pas été traité avec le bon angle ?

Le racisme. Dans Chambres en ville nous avions le premier couple mixte noir-blanc à la télévision Nord-Américaine. J’ai eu du mal à traiter ce sujet car la chimie entre les comédiens n’était pas bonne. Pas qu’ils ne s’aimaient pas, mais ils n’arrivaient pas trouver un ton juste ensemble. L’homosexualité aussi, je n’arrivais pas à trouver de comédiens prêts à interpréter ce type de rôle. J’ai tout de même pu en parler un peu à travers Charlotte, qui était amoureuse de Lola. Mais j’aurais voulu en parler plus.

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Anne Dorval, révélée par le téléroman « Chambres en ville »

De nombreux comédiens célèbres aujourd’hui ont fait leurs classes dans « Chambres en ville » : Anne Dorval, la « Mommy » de Xavier Dolan, Marie-Josée Croze et Pascale Bussières… Comment expliquez-vous que votre téléroman ait été une telle pépinière ?

La série a été pour eux une véritable école. Nous n’avions pas d’argent, il fallait tourner vite, réagir rapidement. Elle a permis de les faire connaître, leur ouvrant certaines portes. Je crois aussi que mes différentes expériences m’ont permis de développer un  don pour découvrir les talents. L’émission a créé beaucoup de vedettes : des acteurs, mais aussi des animateurs et des chanteurs, comme par exemple Grégory Charles (NDR : l’interprète de Julien). Quand d’anciens comédiens remportent du succès, je suis vraiment heureuse pour eux. Je les connais bien, je les aime beaucoup. Nous avons vécu tant de choses ensemble. Nous sommes toujours tellement contents de nous retrouver et de prendre des nouvelles. Mais je ne suis pas nostalgique. Nous sommes tous tournés vers l’avenir. J’avoue tout de même avoir crié de joie lorsque j’ai vu Marie-Josée obtenir la Palme à Cannes (NDR : en 2003 pour son interprétation dans Les Invasions Barbares).

Aujourd’hui, est-ce qu’un téléroman pourrait aborder les thèmes balayés par « Chambres en Ville » ? On a parfois une impression de régression de la liberté de parler et de créer.

Aujourd’hui, beaucoup plus de gens interviennent lors des décisions et chaque fois qu’on parle d’une émission originale sortant des sentiers battus, les différents intervenants ont peur. Pourtant il faut oser. Les gens attendent d’être divertis, renseignés, amusés, emportés par une histoire. Mais trop de gens en poste dans le système télévisuel font des calculs prudents, n’osent plus prendre de risques. Chambres en ville en était justement un. Malheureusement je ne pense pas qu’une série comme celle-là soit imaginable aujourd’hui, mais je me trompe peut-être et, en fait, j’espère faire erreur.

A quoi ressemblent la télévision les séries québécoises aujourd’hui ? Quelques exemples viennent jusqu’à nous, notamment grâce aux festivals (« Unité 9 ») ou à des diffuseurs (« Les Parent »), mais finalement c’est une image partielle…

Unité 9 est justement un bon exemple qu’il arrive parfois qu’un diffuseur prenne des risques. La population en général aime de plus en plus regarder les séries en rafale, préférant attendre la fin d’une saison pour voir tous les épisodes. La télévision québécoise offre aujourd’hui plus souvent des séries inspirées du style américain. Les jeunes ne sont plus aussi présents qu’à l’époque de Chambres en ville, laquelle avait justement amené les diffuseurs à faire des émissions portant sur eux. Il manque aussi un espace pour le fantastique. Internet et la téléréalité ont modifié notre télévision.

En quoi la téléréalité a changé notre perception ?

La téléréalité nous fait découvrir des gens plus grands que nature et parfois plus forts que les personnages de série télévisée. Même après les émissions, on continue de suivre leurs péripéties. Amour, tentatives de suicide… Ce genre nous oblige à donner plus de dimensions, de finesse et d’envergure aux personnages que nous créons. Pour ça, Lola était déjà avant son temps. La situation actuelle de la télévision québécoise est préoccupante. Les restructurations à Radio-Canada, le diffuseur officiel, en sont un exemple criant… Le gouvernement Canadien sabre dans le budget du diffuseur officiel et surtout dans le secteur francophone. Les emplois sont supprimés, les émissions journalistiques survivent à peine. La télévision anglophone existe assez peu, car les Canadiens anglais sont très amateurs de programmes américains et ont accès à des dizaines de diffuseurs. Mais au Québec, nous avons une télévision très productive avec nos émissions de fictions, nos chanteurs, nos journalistes. Nous avons l’impression que c’est dans notre culture que les Anglophones tentent de réaliser des économies. Dernièrement, nous avons appris que le département des costumes de Radio-Canada allait fermer ses portes, victime des nouvelles restrictions budgétaires. Il est le plus important en Amérique et contient des tenues de toutes les époques. Des costumes d’émissions pour enfants vont également disparaître. Imaginez si, tout à coup, Tintin était jeté aux oubliettes ? Alors, on tente de faire comprendre au gouvernement qu’il sape notre culture, mais c’est une tâche difficile quand, pour les responsables politiques, la culture est souvent plus associée à celle des États-Unis. Pourtant il faut que les Français d’Amérique puissent survivre, il ne faut pas leur arracher leur culture et leur moyen de transmission.

 

Chambres en Ville quitte l’antenne de TVA en 1996. Le final, un événement national, rassemble plus de 3 millions de québécois, un score que peu de programmes ont réalisé jusque-là et depuis. Et pourtant, quelques années plus tard, les archives de la série sont sommairement promises à la benne. Prévenue à la dernière minute, Sylvie Payette réussit à sauver les masters. Ce monument de la télévision québécoise, menacé de disparition, est miraculeusement sauvegardé et réhabilité avec les sorties DVD dont la production est supervisée par la propre fille de Sylvie Payette, Flavie Payette-Renouf.

Poussée par un public en demande, Sylvie Payette, auteure de la totalité des 188 épisodes que compte la série, tente de la relancer via une suite. Mais les atermoiements des responsables de la chaîne, demandant des versions successives et corrections parfois contradictoires, finissent par épuiser le projet. Payette n’abandonne pas et publie en novembre 2011 le roman Chambres en Ville La Suite, avant d’inventer des aventures à Savannah, la fille de Lola et Pete, dans une série de romans destinés à la jeunesse. L’héritage de Chambres en Ville est donc bien vivant. Il est en même au tome 8…

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En bonus : Les souvenirs de Louise DesChâtelets, l’interprète de Louise…

Dans Chambres en Ville, elle incarnait Louise Leblanc, la propriétaire de la résidence pour étudiants. Aujourd’hui collaboratrice au Journal de Montréal, pour lequel elle répond au Courrier des Lecteurs, Louise DesChâtelets se souvient…

La série abordait frontalement des thématiques fortes mais n’en oubliait pas pour autant sa nature profonde de divertissement. C’était ça la « patte » de l’auteure Sylvie Payette ?

Louise Deschatelets.jpgLouise DesChâtelets : Ça tient à cela, mais aussi à l’écriture de Sylvie Payette qui réglait vite les situations amorcées, se positionnant ainsi dans l’air d’un temps où on voyait les humains et les choses changer à un rythme de plus en plus accéléré en comparaison des générations précédentes. Avant on comptait en décennies pour entreprendre une modification d’habitudes de vie, alors que dans les années 90, cet espace de temps a commencé à se réduire à sept, puis à cinq, puis à trois ans.

Quel souvenir vous revient en premier lorsqu’on vous parle de « Chambres en Ville » ?

Il y en a deux. Le premier concerne l’intimité de nos jours de tournage. Ayant été une des rares adultes sur le plateau, et la seule présente dans la quasi totalité des épisodes, j’ai le souvenir du bruit créé par cette bande de jeunes dans la salle de maquillage et les loges dès 6h jusqu’à 23h. Je n’avais jamais connu un plateau aussi animé. C’était la vie multipliée par cent. Ça tenait le cœur jeune ! Le deuxième est plus personnel. Malgré le fait que j’étais très connue à l’époque, contrairement aux autres acteurs de la série, le public n’a vite fait qu’UN entre moi et Louise. J’étais devenue dans son esprit « la Québécoise qui comprenait le mieux les jeunes et qui détenait le secret de la bonne entente avec eux ». Il m’a donc fallu à de nombreuses reprises dire: « Ça c’est Louise Leblanc qui le dit ou qui le fait. Ce n’est pas moi Louise DesChâtelets ».

Pouvez-vous nous ramener sur le tournage de la série avec une petite anecdote ?

Lors d’un des derniers tournages, Caroline, la sœur de Pete morte du Sida, devait réapparaître en rêve à Louise. La société québécoise a toujours été marquée du sceau de la religion catholique mais à la fin des années 70, les jeunes, ayant jeté la religion par-dessus bord, ont cessé pour partie de faire baptiser leurs enfants. Les parents de Julie Deslauriers, l’interprète de Caroline étant de ceux-là, cette dernière n’avait reçu aucune éducation religieuse. Dans les didascalies de l’épisode, Sylvie mentionnait : « Caroline apparaît en rêve à Louise alors qu’elle se promène dans les limbes », Julie qui n’avait aucune idée de la signification du mot « limbes » est venue me voir pour que je lui explique. Une fois revenue de ma stupéfaction, je fus obligée de retourner dans mes souvenirs pour lui expliquer, ce qui était une évidence pour les gens de ma génération, que les non baptisés n’avaient pas accès au ciel et devaient séjourner pour un temps de pénitence dans cet espace entre ciel et enfer, les « limbes ».

Propos recueillis par Thomas Destouches les 23, 24 et 25 novembre 2014

Remerciements chaleureux à Sylvie Payette et Louise DesChâtelets

Interview – Vincent Graton : La vie la vie, retour sur la série culte

Interview publiée sur le Daily Mars en août 2015

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Diffusée de 2001 à 2002 sur Radio Canada, La Vie la vie est une chronique douce amère sur 5 amis, interprétés par Julie McClemens, Macha Limonchik, Patrick Labbé, Normand Daneau et Vincent Graton. Un morceau de vie de cinq trentenaires, aussi délicat que touchant.

Retour sur ce monument télévisuel totalement inconnu en France avec Vincent Graton, l’interprète de Jacques…

Thomas Destouches : Quand vous repensez à l’aventure La Vie la vie, quelle est la première chose qui vous revient en tête ?

Vincent Graton : La première chose à laquelle je pense : la joie, le bonheur, une incroyable complicité sur le plateau, une envie folle de vivre le moment présent, une volonté de servir ce projet dans l’esprit de l’écriture de Stéphane Bourguignon… De la fraternité partout.

Ce qui m’a fait tomber amoureux de La Vie la vie dès le premier épisode, c’est la réalité de ce groupe d’amis. Le fait que l’on croit instantanément qu’ils se connaissent depuis tant d’années, qu’il y a un background, des antécédents, des histoires… une profondeur de tous et de chacun après seulement 5 minutes. Qu’est-ce qui vous a fait tomber amoureux de la série ?

L’humanité !!!!!!! Nous nous retrouvons dans une petite communauté d’amis où l’amour inconditionnel est enraciné. Les personnages se montrent tels qu’ils sont. Ils sont là les uns pour les autres… dans le silence et la parole.

Jacques, votre personnage, est gay. Et son identité sexuelle est annoncée dès le premier épisode, sans qu’elle soit traitée comme une problématique. La Vie la vie prend naturellement en compte cette situation… en faisant en sorte que ce ne soit justement pas une « situation ». En France, si je me reporte à 2000-2001, il n’y avait aucun gay traité avec autant de subtilité et de naturel. En était-il de même au Québec ou est-ce que La Vie la vie a joué un rôle dans la représentation des personnages homosexuels sur le petit écran ?

Au Québec, les premiers personnages gays étaient incarnés avec beaucoup de stéréotypes… dans la gestuelle, la langue parlée, avec une certaine démesure vestimentaire, un ton comique prédominant. Oui, le sujet était tabou… Pour transcender ces tabous, il fallait, je crois, passer par le rire. Les gays incarnés étaient amusants, un peu déjantés. Et doucement, à travers le rire, je crois que les préjugés se sont aplanis… Je pense au rôle joué dans La Cage aux folles par exemple. On se retrouvait avec des personnages hors normes mais d’une humanité extraordinaire. Ce qui fait qu’après le film, le spectateur préférait passer une soirée avec le personnage de Serrault plutôt que celui de Galabru. Pour ce qui est de mon choix d’y aller vers une proposition plus « naturaliste » sans manièrisme, c’était une condition à mon acceptation. Mais cela était également totalement partagé par l’auteur et le réalisateur. Je voulais qu’on comprenne que l’homosexualité n’est pas une déviance. Je voulais que la tendresse du personnage soit présentée sans être clownesque. Je crois, très humblement, que ce personnage a joué un petit rôle, qu’il a ouvert le cœur des téléspectateurs.

Une série sur les trentenaires, ou les presque quarantenaires dans le cas de Jacques, permet de placer la problématique des questionnements de personnages à un niveau intéressant. Ils ont déjà entamé leurs vies… et sont à un point crucial : celui des premiers regrets et du « encore possible » en quelque sorte. Est-ce que ce point de fixation était intéressant à vos yeux ? Cela permet de donner plus de « poids » à leurs choix et aux risques encourus…

Patrick Labbé, Macha Limonchik, Normand Daneau, Vincent Graton et Julie McClemens © Cirrus Communications
Patrick Labbé, Macha Limonchik, Normand Daneau, Vincent Graton et Julie McClemens © Cirrus Communications

Très bonne question. Jacques était le plus vieux du groupe, le grand frère. En passant, de positionner le gay de la série dans le rôle du grand frère était très habile. Le personnage de Jacques n’est pas à la même place que les autres. Ces questionnements existentiels sur la mort, sur le temps qu’il lui reste, sur les rêves irréalisés sont à la base de sa vie. Il se questionne sur le sens de sa vie. Il voit le temps passé, l’urgence de vivre alors que ses amis et sa sœur sont ailleurs. C’est la base du début de la quarantaine. Il me reste moins de temps à vivre, comment ai-je le goût de vieillir ? Jacques a effectivement les deux pieds dans ces réflexions.

Il y a diptyque d’épisodes qui, à mon sens, montre à la fois la précision de l’écriture, l’audace de la série et sa maîtrise totale des personnages : celui sur la mauvaise journée (« Anatomie d’une mauvaise journée ») et celui sur la fragilité du bonheur (« La Vie est belle »). Comment qualifieriez-vous le style de Stéphane Bourguignon, l’auteur de la série ? Quelle est sa principale qualité ?

Pour un acteur, quand les mots de l’auteur sortent de sa bouche avec fluidité, il y a une part de talent (rires), mais surtout, cela confirme que l’écriture est là. Les textes de Bourguigon, nous n’avions qu’à être là et tout allait de soi. Il n’y a rien de trop dans son écriture. Pas d’utilisation exagérée de qualificatifs. Il y a une précision. Nous avons fait 39 épisodes de La Vie la vie, un autre auteur aurait surfé sur le succès et en aurait fait le double. Pas Bourguignon. Il a un jugement extraordinaire. Une capacité de se regarder en face pour identifier le superflu et l’éliminer.

L’épisode se déroulant chez la mère de Marie et Jacques est clairement un des plus lourds à porter pour Jacques, qui doit affronter sa colère envers son père. Y en a-t-il d’autres qui vous reviennent en tête et qui vous ont marqué en tant qu’interprète de Jacques ?

Un épisode que j’ai adoré est celui où Jacques a des terribles fièvres dans un Montréal caniculaire. Il hallucine dans la nuit et voit apparaître son père et un amant. Cela arrive à un moment où Jacques n’ose pas s’abandonner à l’amour. Il a peur d’avoir mal, de se laisser aller. Lorsque son père apparaît en songe, il lui dit ceci : « Mon fils, si tu ne te présentes pas tel que tu es, au moins une fois dans ta vie, tu passeras à côté de ta vie » Cette scène est d’une grande tendresse. Ce message dans la nuit sera important pour Jacques, fondamental ! Et encore là, au-delà des relations homosexuelles, on retrouve entre le fils et son père, une tendresse entre hommes qui est immensément belle. En défendant cela, j’avais le sentiment de défendre quelque chose de beau. D’ailleurs, mon père était joué par mon oncle Gilles Pelletier et ma mère par ma tante Françoise Graton… Un clin d’œil du réalisateur qui m’a beaucoup touché.

Cette finesse d’écriture, on la retrouve aussi par exemple dans une superbe réplique lancée à Jacques par Gilbert, dénonçant l’injustice du premier vis-à-vis du second, lequel a toujours été là mais se retrouve bien seul quand lui aussi a un « down ». Comment qualifieriez-vous la trajectoire de Jacques tout au long de la série qui se déroule finalement à un moment crucial mais très compact de son existence ? Qu’apprend-t-il à la fin de la série ?

Il apprend à assumer tout ce qu’il est. Il apprend à aimer. Il apprend à se réconcilier. La scène au cimetière où il regarde le ciel en saluant ses parents est pour moi une scène de réconciliation et d’affranchissement. Et dans la scène finale, j’ai toujours perçu qu’il serait un oncle magnifique. Il aura aussi une descendance à travers les enfants de sa sœur et de ses amis. Il sera là pour eux.

Aviez-vous des craintes quant au dernier épisode de la série, qui devait conclure une si belle aventure et les cheminements de ces 5 personnages ?

Quand j’ai lu la dernière scène, je l’ai trouvée parfaite. Tout est là.

Le succès de la série

J’ai lu pas mal d’articles sur la série et, régulièrement, on souligne son importance dans la fiction, marquant un tournant qualitatif ayant inspiré d’autres séries ultérieures. A-t-elle vraiment changé les choses ?

La Vie la vie fut la première vraie série télé consacrée aux trentenaires. De traduire cette réalité était nécessaire. Ce fut également la première série télé de l’auteur, du réalisateur (qui avait travaillé davantage dans le documentaire), du monteur et du compositeur de musique. Je pense que ces quatre-là sont arrivés avec des propositions neuves, un ton unique qui se distinguaient de ce qui avait été fait avant. Je pense que La Vie la vie a donné un souffle à la télé de chez nous. Ce n’était pas non plus une série maniérée… Il y avait une certaine pureté dans le ton. La Vie la vie a donné de l’air.

La bande de La Vie la vie s’est reformée le temps d’un épisode de Tout sur moi, une série ultérieure de Stéphane Bourguignon. Et via un petit twist amusant : comment imaginer le retour de La Vie la vie à l’antenne. Comment se sont passées ces retrouvailles ?

Nous nous sommes bidonnés comme des fous. Ce furent des retrouvailles trrrrrès amusantes et complices. La Vie la vie est devenue une série un peu… culte chez nous. Je le dis en souriant. De rire de ça fut délicieux.

Stéphane Bourguignon, l’auteur, avait décidé de ne pas aller au-delà des 39 épisodes, coûte que coûte. Mais, par la suite, y a-t-il eu des projets de reformation de la bande de La Vie la vie pour, par exemple, un épisode spécial de réunion ou du moins une envie d’en faire un ? Est-ce quelque chose qui vous intéresserait ?

l n’y a rien dans l’air à ce sujet. Il serait intéressant de réaliser une série 20 ans plus tard. Je crois que cela serait rempli de potentiel dramatique mais rien ne semble flotter dans l’air.

La carrière

Vous avez joué aussi dans 19-2, autre série très importante de la télé québécoise, qui se démarque par sa diversité et son ambition. Et particulièrement réussie. Quelle est votre vision actuelle de la production de série au Québec ?

Vous avez raison. Il se fait chez nous une télé audacieuse et imaginative. Nous n’avons pas le choix. Le Québec est le seul territoire majoritairement francophone d’Amérique du Nord. Nous sommes des survivants. Nous devons nous renouveler sans arrêt et nous devons le faire avec de petits moyens. Si nous comparions nos budgets avec les vôtres, je pense que vous tomberiez en bas de vos chaises. Ici, il faut être un peu fou pour faire de la télé et du cinéma. Cela prend une force de caractère solide.

Quelles sont les séries québécoises actuelles les plus intéressantes selon vous ?

Actuellement des séries comme Unité 9, Mensonges, La Galère et plusieurs autres carburent.

Plus globalement, le secteur culturel et de la production québécoise a été pas mal attaquée ces dernières années. Où en est la situation ? Et que faut-il faire pour la défendre encore et encore ?

Ah là vous parlez à un militant… (rires) La société Radio Canada a été visée par les coupes des conservateurs qui sont actuellement à Ottawa. Nous sommes actuellement en élections et je souhaite évidemment leur départ… pour ne pas dire plus. La SRC doit avoir les reins solides pour développer, pour innover, pour être le chef de fil. Le Québec et le Canada français ont besoin d’une SRC forte. Nous ne sommes pas contre des restructurations qui maximiseraient les opérations mais la SRC doit avoir les moyens de se développer. Actuellement, le milieu de la télé fait souvent des miracles pour permettre aux projets de se réaliser. En dramatiques, en documentaires, en variétés, en shows pour enfants… Nous avons besoin d’aide.

Je suis également un grand fan de Chambres en ville. Quels souvenirs gardez-vous de ce feuilleton ?

Ahhhhhh Chambres en Ville, quel succès télé ce fut ! Je n’en garde que de beaux souvenirs. J’avais là un très beau personnage à défendre… Joie ce fut.

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur une série familiale depuis 14 ans… et je touche aussi à l’animation. Je suis également spécialisé dans le road trip, dans le style documentaire sur les routes canadiennes. J’adore aller à la rencontre des gens et révéler un peu de ce qu’ils sont.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 18 août 2015

Remerciements chaleureux à Vincent Graton pour le temps consacré à cette entrevue

Interview – François Pérusse, le génial artisan du rire de Pérusse Cité

Interview publiée sur le Daily Mars en janvier 2015
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© Radio Canada / Oasis Animation
© Radio Canada / Oasis Animation

Si comme nous, vous avez usé vos écouteurs en passant en boucle Les 2 minutes du peuple, vous connaissez forcément sa voix… ou plutôt ses voix. Le Québécois François Pérusse est un petit génie de la drôlerie, du détournement, du mot. Un véritable artisan de la fantaisie capable de vous foutre les larmes aux yeux… pour de rire.

Outre son programme radiophonique culte, diffusé d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, il a présidé durant 2 saisons à la destinée d’une série d’animation baptisée Pérusse Cité. Située dans son Québec natal, le dessin animé suit le ministre de l’Écologie Léopold Ouellet, spécialiste de la boulette médiatique mais véritable défenseur de l’environnement. Une série qui croque avec tendresse notre société moderne…

François Pérusse a répondu par clavier interposé à nos questions. Un conseil : avant d’entamer la lecture, écoutez un épisode des 2 minutes du peuple, son programme culte, histoire de garder au coin de l’oreille sa voix si particulière. Puis, après, foncez vers les DVD de Pérusse Cité !

Thomas Destouches : Comment est née « Pérusse Cité » ? Est-ce une envie de votre part, une sorte de challenge de sortir de votre zone de confort pour faire une série animée ?
François Pérusse : Un producteur de dessins animés de Montréal, Jacques Bilodeau, d’Oasis Animation, m’a proposé à plusieurs reprises pendant quelques années de créer une nouvelle série animée. Un jour, je me suis décidé à me lancer.

Au-delà de la farce, vraiment vraiment vraiment drôle, il y a un fond particulièrement acide dans « Pérusse Cité ». Ce n’est pas juste un enchaînement de blagues. C’est aussi ce qui fait l’intérêt de cette série animée !
Ça fait plaisir de se le faire dire ! Car c’est ce que j’ai aimé le plus dans l’expérience : pouvoir émettre une forme d’opinion, en restant calme…

Concernant la thématique principale, « Pérusse Cité » tient son discours jusqu’au bout. On aurait pu croire, comme dans beaucoup de séries, que le décor / discours sur l’écologie deviendrait à terme une simple toile de fond, mais non. L’écologie est un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?
Je comprends bien qu’il y a plusieurs enjeux sur la planète, et que ce n’est pas simple. Mais une chose est sûre : s’il n’y a plus de santé écologique, il n’y a plus rien ! Je ne suis pas un extrémiste en la matière, j’essaie de faire ma petite part, mais dans cette émission, le sujet m’a beaucoup plu…

Le Québec a une vraie tradition concernant la langue française et le « mot ». Comme dans Les 2 minutes du peuple, il y a cette volonté dans « Pérusse Cité » de pousser jusqu’à l’absurde le mot, pour créer quelque chose de purement drôle… et parfois signifiant. Pourquoi cette volonté de reconstruire les mots jusqu’à l’absurde ?
La communication verbale est riche et détaillée, et les erreurs issues de sa pratique sont savoureuses. Jouer avec les mots a toujours été présent chez moi. C’est depuis l’enfance… Et oui, il arrive que ça crée un sens !

Concernant la publicité, thématique que vous abordez dans la série, il y a un vrai amour du format mêlé à une envie d’en montrer les grosses ficelles à travers les spots de pub du personnage de Guy. Pourquoi avoir choisi de vous attaquer à la publicité ? Parce qu’elle fait désormais partie de l’univers politique ?
La publicité existe depuis toujours, elle est omniprésente et est un art qui englobe toutes les cotes de qualités… J’adore ce moyen de communication qui flirte souvent avec la poudre aux yeux, et qui ouvre la porte à toutes les blagues du monde. Il était essentiel que je traite de pub dans Pérusse Cité ! D’ailleurs, dans le passé, j’ai créé des pubs fantaisistes… dont une pour une société pétrolière canadienne ! (Bonsoir l’écologie !) J’ai arrêté d’un commun accord avec la société au moment des montées en flèche de prix à la pompe.

Il y a une limite parfois compliquée dans « Pérusse Cité », celle de l’incompétence des hommes politiques. Et je pense bien évidemment au ministre Ouellet. Lequel est souvent largué… mais toujours plein de bonnes intentions. Est-ce par la tendresse évidente envers ces personnages et surtout en les ramenant toujours à leurs qualités et défauts d’ »Homme » que vous déminez ce risque du « tous des incompétents » ?
Au départ, quoi qu’on en dise, il faut avoir un sacré courage (ou un sacré but) pour se lancer en politique et se prendre des claques au visage de l’opinion publique. Ce sont des personnes comme nous, nos dignitaires. Je n’ai pas l’étoffe d’un politicien, mais il en faut, des politiciens ! En ce sens, ils ont mon respect. Mais comme nous tous, je ne vais pas me gêner pour rire de ce métier ! Et Pérusse Cité a été la tribune parfaite pour ça…

Et il y a bien évidemment aussi une critique du journalisme télévisé. Pourquoi ne pas avoir abordé le journalisme écrit d’ailleurs ? Quelles sont pour vous les dérives ? Les raccourcis, la séduction de l’image spectacle… ?
Avec le temps, le journalisme a non seulement grandi, mais pris toute la place. Plus un geste n’est possible sans couverture… ou même enquête journalistique. Je crois encore que c’est une bonne chose, mais comme dans tout, les dérapages font partie du tableau. C’est vrai que dans la série, la presse écrite est moins présente, vous m’en faites prendre conscience ! L’électronique a eu prédominance… sans doute, comme vous le dites, pour l’image et le son.

Image extraite de la fausse publicité pour le « Fesses Resort Youpidaidou » © Radio Canada / Oasis Animation
Image extraite de la fausse publicité pour le « Fesses Resort Youpidaidou » © Radio Canada / Oasis Animation

Concernant le passage de l’audio à l’image animée, il vous a fallu aborder une autre manière de faire rire. Cette fois-ci, tout ne repose pas sur votre voix, les mots et le rythme de déclamation. Quels ont été les axes créatifs pour transformer votre style sonore en image animée ?
La première expérience fut avec Le Journul, un journal quotidien d’une minute par jour sur le réseau TVA, durant 4 ans, utilisant la technique de capture de mouvements. J’ai adoré. Puis La série du peuple, le format des 2 minutes du peuple en dessins animés, sur la même chaîne de télé, et sur Série Club en France. Et enfin Pérusse Cité. Pour être heureux en dessins animés, je dois me faire un brin contrôlant : pour Le Journul et Pérusse Cité, j’ai écrit chaque détail visuel à la seconde. C’est beaucoup plus exigeant de rendre ce que je désire à l’image qu’uniquement au son ! Ma clef : la folie que j’ai en tête doit être transmise à l’écran. Le son est toujours important bien sûr, mais il faut le marier avec le visuel… avec ce que cela implique comme « compromis » d’un mariage !

Est-ce que la notion de silence dans une scène est effrayante pour un auteur habitué à occuper le son ?
J’adore les silences significatifs, dans les deux cas ! Il est plus fréquent bien sûr sur une scène avec image.

Dans tous les cas le rythme de Pérusse Cité est étonnant. Vous laissez souvent le temps à un décor ou à une scène de s’installer, sans frénésie. Cela permet de créer une atmosphère mais aussi laisse la possibilité de laisser émerger une dimension comique par l’image… On doit rattacher cette réflexion au silence, abordée plus tôt. La rythmique est une nouvelle piste de création pour vous dans Pérusse Cité ?
Il m’a fallu m’adapter, réaliser que je ne pouvais pas mettre la même cadence avec l’image, car le spectateur doit prendre les 2 infos : son et image. Les scènes visuelles doivent être bien établies, et les contextes dans l’histoire aussi. J’ai dû apprendre à calculer ce temps.

Êtes-vous déçu que Radio-Canada ait décidé de ne pas poursuivre l’aventure après la saison 2 ? Convaincu par l’argument selon lequel le dessin animé n’était pas « l’avenue que le diffuseur voulait privilégier pour son développement » ? Cela signifie aussi d’ailleurs que Pérusse Cité était, pour Radio Canada comme pour vous, une expérimentation…
Tout à fait. J’apprécie que SRC ait tenté le coup. De toute évidence, si le « cartoon » destiné à tous âges a un franc succès aux États-Unis, il n’en est pas de même au Québec pour l’instant. L’aspect « dessin » peut nous enlever automatiquement une tranche de 40% d’audience, sans exagération. La Société Radio-Canada est toujours en contact pour de futurs projets… On me demande d’envisager des acteurs humains !

Avez-vous envie de revenir sur le chemin de la fiction audiovisuelle ? À travers une série live ou un dessin animé ?
J’ai envie de tout ! À condition qu’on rigole. Je crois que c’est mon rôle dans cette vie !

C’est par le biais des 2 minutes du peuple que j’ai découvert votre travail il y a une grosse dizaine d’années. Le programme a 25 ans ! Quel regard portez-vous sur cette aventure d’un quart de siècle ?
Il m’arrive encore souvent d’avoir du mal à croire que j’ai le privilège d’avoir une place dans ce métier. Et la grande chance d’avoir le soutien de mes grands cousins français ! Ça, c’est vraiment plaisant.

Est-ce l’amusement, votre amusement, qui est le carburant de cette aventure qui continue ?
C’est lui qui décide ! Tant qu’il sera là, j’aurai la force de tout faire pour continuer, même à plus petite échelle. (Je tape d’une main cette réponse en touchant du bois pour qu’elle ne soit pas trop petite.)

Depuis septembre 2014, vous réalisez « La Tite Chambre ». Là encore, on en revient à votre voix. Et il s’agit d’un détournement. Quel en est le principe ?
Je fais du doublage fantaisiste, en utilisant des panels de commentateurs et journalistes sportifs présentés sur la chaîne RDS. Je leur fais dire autre chose que ce qu’ils ont dit… En respectant au poil le mouvement labial. Ils se prêtent tous au jeu… C’est tellement éclaté… La réponse à la télé et sur le web est excellente, et je ris beaucoup en le faisant !

Vous changez le timbre de votre voix, vous la triturez en la remixant… Vous arrive-t-il encore de trouver de nouvelles voix ?
J’avoue que c’est difficile, ce sont plutôt de nouvelles attitudes que je joue !

Comment on trouve une voix ? Via des essais, des accidents, des intuitions… ?
Ça se fait en imaginant le personnage et sa situation… Il y a un mélange de vécu et d’imaginaire !

Connaissez-vous un peu le travail de certains francophones sur le « mot » ? Je pense notamment au belge Stéphane de Groodt, lequel réussit également à pousser le mot en « absurdie », comme il l’appelle. Y a-t-il d’autres artistes francophones dont vous suivez le travail ?
Sans suivre de près des artistes, je suis un grand admirateur en général, j’apprécie le travail de beaucoup d’artistes en musique, humour, cinéma, dessins, média… Tant du côté professionnel qu’ailleurs… Je suis très bon public et n’ai pas de frontières de style. Ça rend difficile la tâche de dire qui je préfère… Cette planète est remplie de bijoux ! Et on grandit en nombre… On n’a pas terminé d’être épaté…. !!

Propos recueillis par Thomas Destouches le 28 janvier 2015

Remerciements chaleureux à Marie Barcelo (Zéro Musique) et François Pérusse

Critique série : Mensonges – Saison 1, de Gilles Desjardins (2014)

Critique publiée sur le Daily Mars en mars 2015

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copyright : Sovimage
copyright : Sovimage

Créateur : Gilles Desjardins

Distribution : Éric Bruneau, Pierre Verville, Fanny Mallette et Sylvain Marcel…

Synopsis : Julie Beauchemin dirige une équipe du service des homicides de Montréal. Spécialisée dans l’exercice difficile de l’interrogatoire, elle lit dans les suspects comme dans un livre ouvert…

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Critique

Un procédural classique… mais diablement efficace. Procédural moderne, Mensonges repose sur une architecture éculée : une intrigue fermée à chaque épisode et un fil rouge sur la saison. Mais si cette dynamique est aujourd’hui reproduite industriellement dans les séries, encore faut-il réussir à l’incarner et à la tenir sur la longueur. La série de Gilles Desjardins décline fort heureusement cette formule avec maîtrise, sans fausses notes mais aussi sans écart bienvenu, en restant très exactement dans les clous de ce qu’on attend d’une série policière. D’où cet indéniable goût d’efficacité. Sur ce plan-là, la québécoiseMensonges n’a pas à rougir de la comparaison avec ses cousines américaines, qu’elles se nomment The Closer ouElementary.

Comme attendu également, en marge d’enquêtes graduellement de plus en plus « spectaculaires », les histoires intimes forcément tourmentées des personnages principaux servent à nourrir (ou gripper) la machine policière et à créer l’empathie du téléspectateur (de nos jours, le procédural ne peut plus se permettre de ne reposer que sur un policier n’étant qu’une « fonction »). Et, encore une fois sans surprise au vu du « classicisme moderne » de l’entreprise, la saison « doit » se terminer avec un cliffhanger directement lié au fil rouge déployé depuis le début. Ou plutôt à l’un des deux fils rouges, Mensonges se permettant la petite fantaisie risquée de clôturer (un peu trop facilement d’ailleurs, une des seules réelles faiblesses d’écriture de cette première saison) le fil rouge dédié à Julie Beauchemin à la mi-saison…

Bref : vous avez déjà vu des séries ressemblant à Mensonges. Mais, ayant su parfaitement digérer les codes essentiels du procédural moderne, elle est un redoutable divertissement. Re-bref : si vous aimez le genre, c’est de la bombe.

La salle d’interrogatoire comme lieu unique mais multiple. L’originalité, toute relative sur le papier, de Mensonges tient au fait que la majeure partie de son action se déroule en salle d’interrogatoire, là où les preuves prennent sens, là où les affaires sordides reprennent fort justement une dimension humaine, là où les suspects et les coupables se découvrent à travers la stratégie généralement brillante de l’enquêtrice Julie Beauchemin.

Dans le genre policier, l’interrogatoire est une vraie gageure. A la fois chapitre de tension par excellence, ultime embranchement de la résolution et casse-tête de mise en scène. Pour la tension, outre la nature de l’affaire exploitée, c’est souvent aux comédiens de transcender, par le jeu et les enjeux, cette situation cruciale. A eux de jouer de finesse et de cohérence tout en faisant monter la pression scénaristique. Tous les mérites de la réussite deMensonges dans ce domaine en reviennent à une écriture intelligente, évitant l’écueil de la mécanique pataude et prévisible – un rebondissement n’est, ainsi, jamais artificiel – et à l’interprétation de Fanny Mallette, laquelle apporte un charme désarçonnant et une humanité limpide à « sa » Julie Beauchemin, sorte de cousine de Brenda Leigh Johnson de The Closer, Cal Lightman de Lie to Me et Ed Exley de L.A. Confidential. Ne refusant jamais le combat, cette lectrice hors pair des comportements humains joue, sans perversité, avec son interlocuteur, ne dévoilant jamais son jeu, y compris au téléspectateur, toujours surpris par une stratégie intellectuelle solide qui n’a rien de la poudre aux yeux

Surtout, le dernier point fort de cette mécanique de l’interrogatoire, au cœur de Mensonges, tient à la conception de la salle d’interrogatoire même. Les quatre murs de la salle sont traversés par de longues lignes formées par des miroirs, ayant pour effet instantané de démultiplier la salle, les suspects, les révélations…, d’offrir des lignes géométriques fortes et d’ouvrir sur le repère où se trouvent les inspecteurs assistant « de l’autre côté » à l’interrogatoire. Ce décor particulièrement stylisé et régulièrement signifiant devient libérateur pour la mise en scène par les multiples possibilités offertes pour le fond et par la forme, permettant notamment de jouer sur les cadrages (et décadrages) et la symbolique des lignes, insufflant une dynamique visuelle bienvenue à un exercice – l’interrogatoire – parfois trop souvent rigide. Une vraie réussite. Et sa quasi absence dans les deux derniers épisodes de la saison 1 a justement tendance à renvoyerMensonges à sa nature « quelconque » de procédural policier…

Extrêmement prometteuse, Mensonges revient le 4 mai prochain sur la chaîne québécoise addikTV pour la seconde saison de la confirmation… ou non. Je serai là pour le savoir.

Note : 3,5 sur 5

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Diffusée depuis juin 2014 sur AddikTV

Première saison de 10 épisodes (42 minutes)

Critique série : Adam & Eve, de Claude Meunier (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en février 2015

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adam et eve affiche
copyright : Avanti Ciné Vidéo

Créateur : Claude Meunier

Distribution : Pierre-François Legendre, Sophie Cadieux, Patrice Bélanger, Marilyn Castonguay…

Synopsis : Adam et Eve sont jeunes. Et ils s’aiment. Infiniment. Comme tous les couples jeunes qui commencent à s’aimer. Et ils ont pleins d’illusions. Il sera un grand metteur en scène de cinéma à Hollywood. Elle sera médecin. Ils sont tous deux persuadés de s’aimer aussi intensément jusqu’au bout… Malheureusement le temps qui passe n’est guère indulgent avec les idéaux. Le téléspectateur va en avoir la preuve en étant témoin de trois âges de la vie de ce couple : jeune, mûr et vieux. Adam et Eve s’aimeront-ils vraiment toujours « au temps » ?

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Critique

en un épisode d’un peu plus de 20 minutes, on voit en effet Adam & Eve à ces 3 périodes distantes de leur vie commune !), je m’attendais à une plongée façon Boyhood dans l’amour à deux, avec tous les questionnements vertigineux liés à l’érosion du temps, cherchant avec anxiété des réponses à mes angoisses bien normales de « jeune vieux ». Mais justement un concept aussi ambitieux sur le papier se devait d’être incarné par une narration solidement charpentée pour ne se permettre que la suggestion. Et être raisonnablement fin pour faire jaillir l’émotion de saynètes par nature déconnectées. Hélas, trois fois hélas, c’est avec une frustration à la hauteur des attentes que je suis obligé de dire que ni Adam, ni Eve n’ont réellement réussi à refléter cet amour du temps perdu…

En entrechoquant directement les périodes (jeune, mûr, vieux) d’une scène à l’autre, la série perd paradoxalement toute dimension du temps qui passe, une dimension narrative pourtant au cœur de son projet. Et en assignant de manière grossière à chaque période une teinte spécifique (l’insouciance pour les jeunes – l’exaspération pour les mûrs – l’apaisement pour les vieux), le scénariste Claude Meunier force tant l’évolution de ce couple et l’enferme dans des cases étanches, qu’il en annihile presque le délicat mécanisme de progression.

Trop systématique donc globalement, ce procédé se retourne en outre contre chaque épisode. Chaque chapitre est en effet l’occasion d’aborder une thématique (la passion, la jalousie, les fantasmes…), à charge pour le couple de montrer comment ces problèmes sont abordés à trois périodes de la vie. Malheureusement au bout de quelques épisodes, on comprend vite et trop bien la mécanique. Ainsi une aspiration idéale formulée dans la jeunesse trouve son écho dans une scène du futur puis sa conclusion en quelque sorte chez les vieux. Et comme chaque période de la vie a sa teinte spécifique, on devine même comment cette aspiration sera abordée. Automatiquement la série perd tout effet de surprise, d’autant qu’elle ne se permet que trop tardivement de jouer avec ce schéma bien, trop bien huilé.

Sans perception du temps, engoncée dans son mécanisme narratif et parfois plombée par des scènes vraiment trop caricaturales (mention spéciale à l’épisode où les personnages imaginent les périodes auxquelles ils auraient bien aimé vivre, et plus particulièrement à la scène avec les Hippies !), la série se vide naturellement assez vite de ses émotions potentielles. Un comble lorsque se joue devant nos yeux la vie d’un couple ! Une vraie frustration face au gisement de larmes (de joie et de tristesse) ruisselant probablement sous toute cette vie.

Heureusement de ce marasme surgit parfois tout de même un miracle et Adam & Eve réussit à nous cueillir fugacement. Et à créer de l’émotion… quand elle s’éloigne justement de son concept et laisse opportunément du temps à ses personnages. C’est le cas dans l’épisode 9, intitulé « L’Aventure », dans lequel on assiste aux tentations charnelles d’elle et lui. On voit alors la « vieille » Eve séduite par un homme lui contant joliment fleurette devant un Adam souffrant en silence caché dans un buisson à proximité. Une aventure sans lendemain et tragique révélant, dans un dernier acte tout en finesse, en retenue et en non dit, tout l’amour qui unit solidement le couple. Ayant pris une sacrée épaisseur à partir de cet épisode, le couple de « vieux » ramène dès lors avec lui chaque fois qu’il revient à l’écran cette charge émotionnelle créée précédemment, mêlant la tristesse de la vie qui s’achève et des occasions regrettées. Ils deviennent dès lors des personnages indépendants d’une série au concept désormais hors sujet, le vrai centre de gravité émotionnel d’Adam et Eve. La fabuleuse dernière scène de la série, la seule de toute l’œuvre de Claude Meunier à oser vraiment jouer avec son rigide concept des 3 périodes de la vie, est d’ailleurs une preuve puissante de ce beau déséquilibre.

J’ai tellement désiré aimer Adam & Eve. Je suis triste de ne pas être tombé amoureux…

Note : 1,5 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (22 minutes)

Critique série : La Vie parfaite, de Daniel Thibault et Isabelle Pelletier (2013)

Critique publiée sur le Daily Mars en décembre 2014

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copyright : Attraction Images
copyright : Attraction Images

Créateurs : Daniel Thibault et Isabelle Pelletier

Distribution : Steve Laplante, Catherine Trudeau, Rémy Girard, Lili-Anne Paquette…

Synopsis : Éric et Julie sont à la tête d’une famille recomposée. Elodie, l’aînée des enfants, est la fille de Julie. Mathis, le garçon fan de Ron le papillon, est le rejeton d’Eric. Mégane, le « bébé miracle » d’Éric et Julie. Et tout ce petit monde vit sous le même toit, entre crises de rires et de larmes, petits tracas et grosses catastrophes. A la mort du père d’Eric, Estelle, sa maman, les rejoint. L’aide de la grand-mère est la bienvenue. Sauf que… c’est tout le contraire qui se produit.

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Critique

Allo maman et papa, ici Mégane !

La Vie Parfaite ne perd pas une seule seconde à installer son univers, plongeant le téléspectateur dans le chaos familial dès les premières minutes. Pas d’introduction, ni de mise en condition, ou presque : il y a de la vie, de la mauvaise humeur et des cris. Une entrée en matière un peu violente, accompagnée d’un artifice de mise en scène qui a de quoi faire très peur… La Vie Parfaite est en effet narrée par Mégane, bébé de son état. Un dispositif « osé » et que l’on croyait banni depuis les tristes heures d’Allo Maman Ici Bébé.

Heureusement, trois fois heureusement, cette narration par le marmot n’est judicieusement pas utilisée comme contrepoint humoristique lourdingue, Mégane ne rebondissant pas opportunément à chaque situation par un bon mot. Au contraire, ses interventions sont sainement rares et légères, injectant une bienveillance bienvenue dans une série particulièrement énergique. Surtout Mégane, qui intervient le plus souvent en introduction et en conclusion d’épisode, apporte distanciation et tendresse – sans niaiserie – lesquelles permettent aussi de relativiser l’importance des drames quotidiens de la famille, des drames qui permettent justement de cimenter au fur et à mesure cette famille recomposée. Et c’est justement là que réside une des richesses de la progression de La Vie Parfaite. Chaque épreuve, si petite ou grande soit-elle, est une étape de plus dans la constitution de ce gang familial. Une belle bande de bras cassés dont le premier signe d’union sacrée intervient dans un épisode « clé »…

S’il ne fallait retenir qu’un épisode…

« Traitement de choc ». Consacré à la fête d’Halloween, cet épisode est la somme de tout ce que La Vie Parfaite a réussi à construire sur les 7 épisodes précédents. Une sorte de feu d’artifice tiré de tous les côtés. Et tous les personnages ont un rôle à jouer dans la catastrophe qui se dessine au fil des minutes, sans pour autant être réduits à de simples rouages de cette mécanique catastrophique. Cet écueil est d’ailleurs évité à l’échelle complète de la série. L’anarchie apparente de l’intrigue de « Traitement de choc » et la folie croissante (Eric en armures électrocuté à la centrale, le jeune garçon traumatisé par Mathis, l’attaque des écureuils…) débouchant finalement sur une des scènes les plus signifiantes de la série. Après avoir survécu aux écureuils, à l’électricité, au piercing sauvage, au feu… – un empilement de catastrophes qui peut parfois rappeler, à juste titre, la culte Malcolm – toute cette petite famille part ensemble faire la tournée des maisons. Sans mièvrerie – insistons encore une fois sur ce point – La Vie Parfaite montre que les catastrophes sont les joints de soudure de cette tribu, régie par une loi : celle de l’emmerdement familial maximum.

Famille je t’aime ! Famille je te hais !!

Recomposée, cette famille est en outre composée exclusivement de membres dysfonctionnels. Chacun a un grain, ou plutôt son « truc » gentiment borderline. Eric est un acheteur compulsif, dont le meilleur ami n’est autre que Kevin, le vendeur du grand magasin de quartier. Julie est une mère au foyer et une entrepreneuse bien décidée à tout contrôler. Estelle la grand-mère est la personne la plus aimante sur la planète mais certainement pas la plus fiable. Elodie est… une ado.

Si les intrigues se jouent régulièrement de ces caractéristiques – les défauts servant généralement de germes puis de caisse de résonance aux situations ubuesques dans lesquelles les personnages se trouvent – les protagonistes ne sont pas réduits ou définis par leurs défauts. Ils peuvent même parfois s’en affranchir… Ces travers sont ainsi utilisés pour faire ressortir toutes leurs qualités. C’est de ces failles et de leur exploitation que surgit leur humanité. Et par la collision des membres que le noyau familial se crée. Et, mine de rien, si ces travers sont des filons comiques, ils peuvent également se transformer en embardées politiquement incorrectes. Les réflexions sur le surpoids d’Elodie ou le joli bébé noir échangé par mégarde sont deux preuves, discrètes de prime abord, de l’impertinence de la série sous ses dehors de comédie familiale classique.

Certes, « classique », il faut le dire vite. La somme de catastrophes engendrées par les uns et les autres est immense et leur enchaînement fait parfois basculer la série dans un « absurdisme » réjouissant dont le téléspectateur, emporté par un rythme soutenu, ne prend pas toujours conscience sur le moment. Les rencontres régulières d’Eric avec la police, ou plus exactement la même policière, permettent justement de faire cette pause et de s’apercevoir à quel point la vie a déraillé. Et de prendre conscience aussi de la qualité d’écriture d’une série, capable de nous emmener aussi loin, aussi efficacement.

Le repas

Le premier épisode s’achève sur un repas. Autour de la table la famille agrémentée de son nouvel élément, Estelle. La saison s’achève sur une scène culinaire similaire. Mais que de chemin parcouru en 13 épisodes… Après bien des péripéties, la grand-mère s’est finalement intégrée au sein de la bande, au point d’en devenir un élément indispensable, moins pour son apport pratique que pour son supplément d’âme. Pris séparément, chaque membre de la famille est ingérable. Regroupés, ils deviennent un tout catastrophique. Un chaos inséparable. Pour le pire et pour le meilleur. S’il est généralement vrai qu’on ne choisit pas sa famille, « cette famille » fait d’une certaine manière mentir l’adage. Elle accepte ses excès, ses imperfections et ses catastrophes et trouve son bonheur dans ce déséquilibre. Au grand malheur du voisinage.

La vie « parfaite » n’est pas exactement celle à laquelle on aspirait. Et c’est tellement mieux ainsi…

Note : 3,5 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2013 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (22 minutes)