Critique film : 1981, de Ricardo Trogi (2009)

1981_afficheRéalisation et scénario : Ricardo Trogi

Distribution : Jean-Carl Boucher, Claudio Colangelo, Sandrine Bisson…

Synopsis : Fraîchement débarqué dans un nouveau quartier, le jeune Ricardo Trogi est confronté à deux défis : se faire des amis et se faire remarquer de la belle Anne Tremblay. A cet âge, rien n’est facile…

Durée : 1h43

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Critique

Dès la première scène de son film à travers ces fausses images d’archives avec un nazi à l’accent québécois, Ricardo Trogi le clame haut et fort : il ne respecte rien ! Et la suite va le confirmer : à l’image de son héros Ricardo, à l’âge des premiers émois et des rebellions décousues, 1981 est un film foncièrement adolescent. Immature, foutraque, indiscipliné, au romantisme maladroit… et finalement inconsistant.

Car si 1981 réussit à capturer ce sentiment de nostalgie et de liberté de la jeunesse, il se révèle inoffensif et superficiel, et de fait, anecdotique. S’il le fait souvent avec malice et une véritable inventivité cinématographique, Trogi énumère objets et références d’une époque révolue sans en dépasser la simple dimension sympathique. 1981 ne parvient que trop rarement à vraiment émouvoir. Et ce petit miracle ne se crée que lorsque Trogi affronte, frontalement mais avec pudeur, l’intime : les non-dits du père, les larmes discrètes de la mère suite aux excuses de son fils, les révélations entre amis qui décident de ne plus se mentir. Ces vrais moments de vérité, tout en finesse, parviennent à transpercer la quiétude d’une chronique sincère mais trop lisse. En dépit d’un sentiment de sincérité indéniable, il en résulte un goût d’inachevé ou d’occasion manquée… Car si 1981 est une chronique de jeunesse, elle ne se transforme finalement jamais pleinement en récit d’apprentissage.

Note : 2,5 sur 5

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Date de sortie : 4 septembre 2009

Budget : 4,6 millions de dollars

Box office : 112 453 entrées

Disponible en DVD

 

Critique film : Les Ordres, de Michel Brault (1974)

ordresRéalisation et scénario : Michel Brault

Distribution : Jean Lapointe, Hélène Loiselle, Guy Provost, Claude Gauthier, Louise Forestier…

Synopsis : Suite à la promulgation de la loi sur les mesures de guerre en octobre 1970 au Québec, cinq individus sont arrêtés par les autorités, sans chef d’inculpation. L’espace de quelques jours, ils sont emprisonnés en toute « légalité » dans un pays où les droits des individus sont suspendus…

Durée : 1h48

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Critique

Critique d’un système judiciaire devenu fou, Les Ordres est un film implacable et glaçant. L’histoire de la déshumanisation de toute une société. Ces cinq individus, image du peuple, sont accusés sans crimes et sans preuves, privés de la liberté de savoir et de s’expliquer. C’est aussi l’histoire de la désincarnation d’un régime judiciaire au sein duquel les officiers se transforment en bourreaux anonymes, exemptés de justification et donc d’entraves morales. D’une violence implacable- avec une précision machiavélique, Brault met en scène le processus d’humiliation et de destruction morale de cet emprisonnement – Les Ordres n’est pas « qu’une » dénonciation des dérives d’un pouvoir politique, aussi puissante et réussie soit-elle.

Dès les premières minutes, Michel Brault brouille les pistes de la narration. Tour à tour, les comédiens se présentent à la caméra et indiquent au spectateur le personnage qu’ils vont incarner, avant de se plonger dans leur interprétation, sans transition ou presque. Déstabilisé, et intrigué, par cette folle narration, le spectateur ne sait plus où s’arrête la réalité et où commence la fiction et, à l’image des personnages, se retrouve déséquilibré par cette perte de repères. Une impression renforcée par une mise en scène passant du noir et blanc à la couleur, de l’imagerie brute du documentaire à la recherche formelle diablement poétique. Cinéaste résolument expérimental, Brault, qui a reçu pour ce film le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1975, projette à même l’écran sa réflexion sur la nature des images.

Note : 4,5 sur 5

En dehors de toute critique : en cette période particulière… Voir ce film au lendemain des attaques terroristes de novembre 2015 à Paris et de la promulgation de l’état d’urgence en France est une expérience aussi vertigineuse qu’angoissante. Cette peur, fantasmée ou bien réelle, de voir un état policier émerger de cette période que l’on espère « exceptionnelle » et pour tout citoyen de sentir ses libertés abîmées par une surveillance illimitée trouve un écho dans ce passé récent au Québec. Plus d’une fois au cours du film la pensée « Cela pourrait très bien arriver en France aujourd’hui. Peut-être est-ce déjà le cas… » Une perspective glaçante. Quarante ans plus tard, il est salutaire, sans doute plus que jamais, de voir et de montrer Les Ordres.

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Date de sortie : 27 septembre 1974

Disponible en DVD et sur iTunes (via Eléphant Cinéma)

Critique film : Le confort et l’indifférence, de Denys Arcand (1981)

Le_Confort_et_l_indifference.jpgRéalisation et scénario : Denys Arcand

Synopsis : Le récit de la campagne du référendum pour la souveraineté-association du Québec en 1980.

Durée : 1h49

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Critique

Documentaire hybride, Le Confort et l’indifférence raconte l’histoire du référendum pour la souveraineté-association qui a profondément divisé le Québec en 1980, en la confrontant âprement aux réflexions sur le pouvoir de Machiavel, issues de son ouvrage Le Prince.

Les apparitions du personnage de Machiavel, qui intervient régulièrement à l’écran, peuvent paraître incongrues ou artificielles au début. Mais elles se révèlent vite comme un formidable éclairage de l’Histoire et des rouages politiques, finalement inchangés depuis le 16ème siècle. De cette collision entre ces écrits et les images de la campagne réside sans doute une des plus grandes réussites du Confort. Choisies soigneusement et montées avec un sens aigu de la perspective intellectuelle et sociétale par Denys Arcand, les réflexions de Machiavel sont aussi bien un décryptage des paroles des responsables modernes (René Lévesque, Jean Chrétien, Pierre Trudeau…), percés à jour par la pensée machiavélienne, qu’une explication (et non pas une excuse) du choix du peuple. Fasciné par ce Machiavel, Arcand en fait un oiseau de malheur, confortablement installé dans une chambre surplombant Montréal, sombre présage du résultat du scrutin…

Choisissant de ne montrer les responsables politiques qu’à travers leurs apparitions publiques (meetings, télévision et conférences), Arcand leur assigne une dimension limitée : celle de l’image, forcément spectaculaire, calculée et réductrice. En exposant les discours politiques des deux camps, parfois enflammés, parfois renfermés, souvent abrutissants (la succession des « chiffres » de cette souveraineté martelés par les hommes politiques laissent le spectateur en état d’abrutissement, sans plus de repères politiques), le réalisateur montre un monde politique incarné mais excluant le citoyen. En allant directement à la rencontre de ses concitoyens, à la ville comme dans les champs, Arcand replace l’humain au centre des enjeux, restant au niveau des préoccupations humaines, avec ce qu’elles ont d’anecdotique et de romantique, de poignant et de déficient. Et c’est dans ce « vrai » monde que le titre du documentaire prend tout son sens et sa dimension tragique, et que les aspirations du citoyen Arcand se révèlent pleinement. Le confort, c’est le confort des Québécois au sein de ce Canada fédéral leur assurant leurs pensions. L’indifférence, c’est celle de ces québécois francophones ne saisissant pas l’impact et la portée de cette question historique. Des deux états, l’indifférence est sans conteste la pire… Et cette indifférence est absente, ô combien absente, de ces quelques militants du « oui » à la souveraineté-association, lesquels puisent dans leur histoire personnelle ou dans l’Histoire du pays, autrement dit dans le « temps » et non pas dans des circonstances ponctuelles, les origines de leur choix. A cet égard, l’émotion du jardinier, racontant avoir tremblé pour le premier « vrai » vote de sa vie et être dévasté par la victoire du « non », est d’une puissance et d’une simplicité qu’aucun discours politique n’égale.

Photogramme fascinant du Québec en 1980, Le Confort et l’indifférence de Denys Arcand est une oeuvre poignante lorsqu’elle reste à hauteur d’hommes et puissante par sa capacité à créer une perspective temporelle.

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 23 janvier 1981

Le film est disponible en intégralité et gratuitement sur la chaîne Youtube de l’Office National du Film du Canada :

Critique film : Le Mirage, de Ricardo Trogi (2015)

1449337179-imageRéalisation : Ricardo Trogi

Scénario : Louis Morissette

Distribution : Louis Morissette, Julie Perreault, Patrice Robitaille, Christine Beaulieu…

Synopsis : Père de famille, gérant de son magasin de sport, propriétaire d’une belle maison, Patrick Lupien a la belle vie. De prime abord… Mais se sentant délaissé par sa femme, victime d’un burn out, il vit sa sexualité à travers la pornographie. Etranglé par les dettes, il sent son magasin lui filer entre les mains… Alors qu’il a entamé la trentaine, Patrick est perdu. Incapable de s’ouvrir à ses proches, il est sur le point de craquer… sans pouvoir se l’avouer.

Durée : 1h42

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Critique

La crise du couple et le fantasme de l’infidélité sont des sujets abordés à maintes reprises au cinéma, d’Un éléphant ça trompe énormément à Comme un avion, en passant par Les 3 p’tits cochons et Pour une nuit. Avec Le Mirage, écrit par son interprète principal Louis Morissette, Ricardo Trogi l’aborde sans fascination ou attractivité. La trajectoire de Patrick, le protagoniste, est celle d’une lente et inexorable chute, s’abîmant et abîmant ses proches. La chimère, à l’imagerie volontairement grossière de film porno, se transforme peu à peu en drame intimiste, ponctué de scènes d’une cruauté assurée. Un glissement bienvenu… mais finalement vain et stérile.

Au fil de la trajectoire de Patrick, le film aborde de nombreuses thématiques. Si la destruction du couple, assiégé par le temps, les responsabilités parentales et la misère sexuelle, est ponctuellement mordante (par exemple à travers deux ou trois répliques d’une effroyable méchanceté, et notamment dans la scène finale entre Patrick et sa compagne, que la révélation de la vérité crue rend poignante), la critique du consumérisme – un thème, de manière incompréhensible, majoritaire du Mirage – est un ratage frustrant, à la fois superficiel et peu subtil. Cette charge contre l’accumulation est plus intéressante lorsque Trogi en fait une composante du cadre (l’enchainement des bibelots superflus, l’encombrement volontaire du cadre par des objets…) que lorsque les dialogues ne se résument qu’à une succession de dépenses. Surtout, cette critique du consumérisme n’a qu’une dimension et n’est finalement envisagée qu’à travers son contrepoint : le vide émotionnel que l’argent doit combler, cacher, remplacer… Le discours est simpliste et enfoncé trop grossièrement dans les oreilles du spectateur : plus on possède, moins on ressent. Une équation trop naïve pour être… juste.

Moins inventive et authentique que dans ses chroniques autobiographiques, la mise en scène de Ricardo Trogi se révèle également trop gentillette. Et parfois empruntée. Certaines facilités  de réalisation (le parallèle flagrant entre la maison trop pleine et le camping car trop vide, l’inventaire des objets de la maison rappelant Fight Club, la mise en scène à l’image des textos…) et un penchant trop fréquent à laisser les clés de l’émotion du film aux chansons d’illustration (MGMT pour l’exaltation, Radiohead pour le vertige, le magnifique morceau Deux saisons trois quarts de Louis-Jean Cormier dont la puissante mélancolie vampirise complètement les images finales du film…) distillent l’impression d’un film impersonnel. Bien léché mais impersonnel.

Au final, la limite du Mirage, et l’origine de sa superficialité, est l’absence d’une quelconque « vraie » subversion, rendant en définitive le film prévisible et policé, et l’empêchant de se transcender et d’échapper à sa nature anecdotique. Pire: à n’apporter aucune conclusion à la trajectoire destructrice de Patrick, incapable de choisir entre purgatoire et enfer, Le Mirage se révèle timide. Une tiédeur en contresens total avec la tempête existentielle qu’il est censé raconter…

Note : 2 sur 5

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Date de sortie : 5 août 2015

Box office : 326 008 entrées

Disponible en DVD