Interview – Robin Aubert (Les Affamés) : « Faire un film de zombies c’est retrouver le plaisir du jeu, de l’enfance »

Une version de cette interview a été publiée dans le numéro 73 de Cinemateaser.

Malheureusement inconnu en France, le réalisateur québécois Robin Aubert est pourtant un auteur majeur du 7ème art avec des œuvres aussi déstabilisantes que puissantes comme Tuktuq, A l’origine d’un cri ou encore A quelle heure le train pour nulle part. Avec Les Affamés, disponible en France via Netflix, il livre un film de zombies qui respecte autant qu’il pervertir le genre…

afficheLe film de zombies est un genre en soi, très codifié. Jusqu’où peut-on jouer, tordre ou pervertir son imagerie ?

Je ne sais pas, je ne suis pas un spécialiste du genre « zombies » en tant que tel, donc pas nécessairement gangréné par ce qu’il faut ou ne faut pas faire. Ceci dit, l’idée de faire un film de zombies c’est qu’il ressemble à un film de zombies. En aucun cas je me suis dit « Tiens, je vais réinventer le genre. » Pas du tout.

Vos zombies courent, ce n’est pas une première mais c’est assez rare. Ils sourient, semblent ressentir, se réunissent autour de totems qu’ils ont construit. On a presque l’impression que l’enveloppe corporelle n’est pas l’unique vestige de leur existence…

Je voulais que mes zombies s’apparentent aux Humains. Les Affamés savent qu’ils sont infectés et voués à cette errance mortifère à jamais. Or, il y a quelque chose à l’intérieur d’eux qui n’est pas tout à fait mort. Certains gestes sont innés, comme s’ils se rappelaient ce qu’ils étaient avant d’être infectés. Ils tentent donc inconsciemment de se créer une nouvelle société. Peut-être. 

Dans le genre, l’humour est souvent un contrepoint un peu pince-sans-rire, parfois méta. Dans votre film, il est parfois purement frontal, parfois plus subtil, mais toujours présent. Au départ, cela peut paraître déstabilisant mais cela permet de diffuser autre chose dans « un film de zombie ». Pourquoi cette volonté d’insérer cet humour, non pas constamment, mais absolument ?

Parce qu’il n’y a pas plus humain que l’envie de rire, même dans le drame ou l’horreur. C’est ce qui nous définit, nous démarque des animaux. C’est ma manière de dire que je crois encore en l’Humain malgré ses tares. Quand tu te retrouves en Égypte devant un fermier Nubien qui t’invite à prendre le thé dans sa hutte, ce n’est pas la langue qui nous unit, ni la culture. C’est souvent par les signes et surtout l’humour que la communication passe. C’est la même chose dans une tribu sur l’île de Palawan ou dans un café de Valladolid. C’est pour ça que j’aime les films de Fellini, Lynch, André Forcier ou Roy Andersson. L’humour n’est jamais exclu. À mes yeux, c’est beaucoup plus anthropologique comme point de vue que ceux qui tentent de recréer la réalité en évitant toute part de légèreté, quelle qu’elle soit.

Quand tu te retrouves en Égypte devant un fermier Nubien qui t’invite à prendre le thé dans sa hutte, ce n’est pas la langue qui nous unit, ni la culture.

Les films ou les séries liées aux zombies sont souvent fondées sur la variation autour de cette répétition : un survivant finira toujours par se faire mordre par des zombies. Peut-on s’échapper de ce schéma immuable ?

L’idée de faire un film de zombies s’apparente à l’enfant qui joue au cow-boy autour de l’école ou à La Planète des Singes avec ses voisins. Il y a toujours des têtes qui tombent jusqu’à ce qu’il en reste une seule. Faire un film de zombies c’est retrouver le plaisir du jeu, donc de l’enfance.

956dda660c72f93f59285ad0429256beIl y a aussi dans votre film cette notion de mouvement et de non mouvement. Et ce non mouvement, notamment des zombies, est parfois plus flippant, gênant qu’une horde de zombies courant derrière ou poursuivant un survivant.

Cette idée me vient de la solitude des fantômes. Il faut réussir à observer un fantôme pour comprendre qu’il est statique, qu’il cherche une sortie même s’il sait qu’il n’y en a pas. Il est statique parce qu’il divague. J’ai beaucoup de respect pour les fantômes. Ils me font réellement peur.

Les femmes ont parfois tendance dans ce genre à jouer le second rôle ou un rôle de faire-valoir, de créature en danger ou de créature sexuelle. Pas dans votre film.

Tu n’es pas le premier à me poser cette question. Comme si tout était intentionnel quand on introduisait dans femmes fortes dans un film. Ces femmes sont les seules que je connaisse. Je ne connais pas ces nunuches de service qui se mettent à poil alors que la menace est éminente. Les femmes que je connais prendraient la machette dans le garage et trucideraient le plus de zombies possible.

Les femmes que je connais prendraient la machette dans le garage et trucideraient le plus de zombies possible.

 

Dans ce genre, il y a cette facilité à montrer le gore et une attente évidente du spectateur pour ces moments. Comment on les aborde ? Y a-t-il un moment où on se dit « là il faut absolument le montrer »  et un autre où on se dit « je pense que c’est plus fort de ne pas montrer » ?

C’est toujours une question de dosage. Si on ne se fie qu’à l’attente du spectateur, on se goure royalement. La même chose avec le nombre de têtes explosées. S’il y en a trop, l’effet de surprise s’annule. En générale, je préfère ce que je ne vois pas à ce que je vois. Marche en forêt et écoute. Tu verras qu’un son peut te faire peur, mais ce même son, si tu le rattaches à une forme, elle est démystifiée. Donc, ça tue le mystère et l’imagination.

Un film de zombies est un film tout court. Il doit y avoir un propos, une direction, un auteur… On a parfois l’impression que cette étiquette de « film de genre » prend le pas sur la notion d’ »auteur »…

Je suis tout à fait d’accord avec toi. En fait, depuis le début de tes questions, je suis d’accord sur ce que tu avances.

Le cinéma de genre a toujours existé mais depuis quelques années, il obtient une vraie reconnaissance. En France, Grave a été nommé aux Césars. Get Out aux Oscars aux Etats-Unis. Les Affamés a remporté de nombreux prix. A quoi tient cette reconnaissance « tardive » ?

À ceux qui ont frayé le chemin avant nous. Alfred Hitchcock, Mario Bava, David Cronenberg, Georges Franju, Alejandro Jodorowsky, Dario Argento, George A. Romero, John Carpenter, Virginie Despentes…ils sont plusieurs.

Avons-nous enfin dépassé cette réserve critique à propos des films de genre ?

Bien sûr que non…mais on s’en fout.

Dans les remerciements, vous remerciez George A. Romero. En quoi son cinéma a influencé, au-delà de l’envie initiale, Les Affamés ?

Romero nous a initié à un autre monde. Un monde qui prend ses origines en Haïti, un pays que j’ai visité en famille alors que j’avais 10 ou 11 ans. Tout ça est un peu relié je pense.

Dans Les Affamés, certaines images, impressions me font penser à du Tarkovski…

En fait, Tarkovski est dans pas mal de films que l’on regarde. Tout simplement parce que, lui aussi, fait partie de ceux qui ont transformés les codes au cinéma. Les plans de Tarkovski sont des couleuvres qui se faufilent dans l’herbe du temps. Seulement, il faut savoir reconnaitre son talent sans vouloir le copier. C’est une des raisons pour laquelle j’ai détesté The Revenant de Iñárritu.

Les plans d’Andreï Tarkovski sont des couleuvres qui se faufilent dans l’herbe du temps.

Le zombie est souvent une métaphore. Il y a souvent un sous-texte social ou politique dans ce genre. Dans votre film, il vous permet de parler de quoi ?

Beaucoup de choses et peut-être rien à la fois, mais pour le plaisir du spectateur, je vais lui laisser l’opportunité de répondre à ma place. Après une projection, une dame m’a dit qu’elle n’avait pas compris le sens de mon film. Je lui ai tout simplement dit qu’il s’agissait de quelques survivants qui se sauvent des zombies. Voilà. Si tu ne vois pas de sens autre que ça dans le film, je ne vais pas me morfondre toute la nuit. Ce film ne m’appartient pas, il appartient aux gens. Le spectateur a une responsabilité, ce que les financiers de ce monde tentent de lui enlever depuis des années, celle de réfléchir. De se poser des questions et de choisir d’y répondre ou pas. Au musée, le peintre n’est pas derrière sa toile pour exprimer ses intentions. Il y a un titre, des formes et des couleurs. Rien d’autres. Tu peux décider de t’éloigner ou fixer la chose. C’est ton choix.

a4b39dd99e60ae37008e3b689aa1da5dVous avez choisi le cinéma pour exprimer votre point de vue sur ce qui vous entoure. C’est quoi ce point de vue ?

Il est changeant, constant, malléable, contradictoire si j’ai l’écoute nécessaire face à quelqu’un qui me fait changer d’avis. Mon point de vue, c’est la dame qui passe dans la rue avec son carrosse et qui m’inspire un poème. Mon point de vue, c’est mon film Tuktuq tourné au Nunavik sur l’exploitation minière. Des compagnies étrangères qui viennent saccager le territoire pour que le gouvernement Libéral s’en mette plein les poches. Ma pensée se transforme en côtoyant les Inuits et leur culture. Le point de vue dépend toujours de ton degré de curiosité.

Mon point de vue est changeant, constant, malléable, contradictoire si j’ai l’écoute nécessaire face à quelqu’un qui me fait changer d’avis.

Les Affamés est disponible en France via Netflix. Il existe encore une vraie résistance au cinéma via les plateformes de streaming, encore cette petite musique consistant à dire : ce n’est pas vraiment un film/du cinéma car il n’y a pas l’expérience de la salle. Le comprenez-vous ?

Je le comprends très bien. Il y a de petites boites de distribution qui font un travail monstre pour promouvoir le cinéma d’ici et d’ailleurs. La manière de distribuer un film risque de changer considérablement d’ici quelques années, mais on ne peut ignorer les nouvelles plateformes. C’est aller à contre-courant de quelque chose d’inévitable. Un peu comme le numérique versus la pellicule. J’ai tourné en super8, 16mm, 35mm, Hi8, numérique. À mes yeux, le format n’a jamais été une barrière. La grandeur de l’écran non plus. C’est le propos qui compte. Faire du cinéma, c’est avoir l’urgence de le faire. Le cinéma direct nous l’a prouvé. Agnès Varda et Robert Morin aussi. Enfant, je n’avais pas accès aux salles de cinéma. On y allait une fois de temps en temps en famille, mais c’était ce qu’on appelait « une sortie ». La raison pour laquelle je suis devenu cinéaste c’est parce que j’ai eu la chance de regarder des films qui passaient à la télé. Toutes sortes de films : des Leone, en passant par Roger Corman, Zeffirelli, Enzo Barboni, George Pal, Carpenter, mais aussi les Louis de Funès et les Pierre Richard, donc Jean Girault, Gérard Oury, Francis Veber. Sans ses films, je ferais autre chose aujourd’hui. Netflix et les autres plateformes feront naître de jeunes cinéastes qui auront accès au cinéma afghan, islandais, québécois, norvégien. On aura peut-être la chance de découvrir plus facilement les prochains films d’Ana Lily Amirpour et Audrey Estrougo. Ce serait mentir de dire que j’ai découvert les Béla Tarr et Kaurismaki de ce monde par l’entremise d’une salle de cinéma. Je suis rentré dans leur monde par les vidéoclubs de mon quartier. Évidemment, par la suite, tu te déplaces au cinéma pour aller voir Le Cheval de Turin ou Le Havre, mais sans Damnation et Leningrad Cowboys go America, je n’aurais peut-être pas eu l’intérêt. Lorsque la télévision est arrivée, on a prédit la mort du cinéma. Le cinéma est encore là. Il n’a pas peur, lui. Ce sont ceux qui font du fric à ses dépens qui ont peur. Le cinéma est plus fort que quelques comptables. Ce que la télé n’enlèvera jamais au cinéma c’est sa profondeur. Il y aura toujours des salles pour montrer cette poésie.

Comment se porte le cinéma de genre au Québec ?

Il faut que j’aille chercher les enfants à la garderie. J’ai besoin d’être dans un état d’allégresse. Dehors, l’hiver a habillé les arbres de sa neige, c’est beau.  Et puis, la ratatouille cuit tranquillement sur le fourneau. Ça sent l’aubergine et la tomate. Il me reste quelques épices à rajouter, mais je pense qu’elle va être mangeable.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 13 mars 2018

 

 

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Box office 2015 des films québécois

Un film d’animation adapté d’une oeuvre culte (le classique d’André Mélançon) et une dramédie réalisée par un auteur populaire (Ricardo Trogi a mis en scène auparavant 1981, Québec-Montréal ou encore 1987) en tête des entrées en 2015 au Québec, tels sont les deux plus gros succès de cette année plutôt faste (5 films passent la barre des 100 000 billets vendus).

Voici ci-dessous le top 20 des plus grands succès de cette année 2015 au Québec :

  1. La guerre des Tuques 3D : 347 434 entrées
  2. Le Mirage : 326 031
  3. La passion d’Augustine : 224 630
  4. Paul à Québec : 146 052
  5. Ego Trip : 105 133
  6. Aurélie Laflamme – Les pieds sur terre : 84 527
  7. Guibord s’en va-t-en guerre : 71 779
  8. Elephant Song : 28 816
  9. Félix et Meira : 24 534
  10. Le journal d’un vieil homme : 23 028
  11. Ville-Marie : 12 434
  12. Corbo : 12 717
  13. Les êtres chers : 7 622
  14. Les loups : 7 560
  15. Le bruit des arbres : 6 995
  16. Turbo Kid : 6 606
  17. Chorus : 6 407
  18. Antoine et Marie : 6 235
  19. Autrui : 5 347
  20. Le garagiste : 4 446

La bande-annonce de La guerre des Tuques 3D :

Critique film : Le confort et l’indifférence, de Denys Arcand (1981)

Le_Confort_et_l_indifference.jpgRéalisation et scénario : Denys Arcand

Synopsis : Le récit de la campagne du référendum pour la souveraineté-association du Québec en 1980.

Durée : 1h49

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Critique

Documentaire hybride, Le Confort et l’indifférence raconte l’histoire du référendum pour la souveraineté-association qui a profondément divisé le Québec en 1980, en la confrontant âprement aux réflexions sur le pouvoir de Machiavel, issues de son ouvrage Le Prince.

Les apparitions du personnage de Machiavel, qui intervient régulièrement à l’écran, peuvent paraître incongrues ou artificielles au début. Mais elles se révèlent vite comme un formidable éclairage de l’Histoire et des rouages politiques, finalement inchangés depuis le 16ème siècle. De cette collision entre ces écrits et les images de la campagne réside sans doute une des plus grandes réussites du Confort. Choisies soigneusement et montées avec un sens aigu de la perspective intellectuelle et sociétale par Denys Arcand, les réflexions de Machiavel sont aussi bien un décryptage des paroles des responsables modernes (René Lévesque, Jean Chrétien, Pierre Trudeau…), percés à jour par la pensée machiavélienne, qu’une explication (et non pas une excuse) du choix du peuple. Fasciné par ce Machiavel, Arcand en fait un oiseau de malheur, confortablement installé dans une chambre surplombant Montréal, sombre présage du résultat du scrutin…

Choisissant de ne montrer les responsables politiques qu’à travers leurs apparitions publiques (meetings, télévision et conférences), Arcand leur assigne une dimension limitée : celle de l’image, forcément spectaculaire, calculée et réductrice. En exposant les discours politiques des deux camps, parfois enflammés, parfois renfermés, souvent abrutissants (la succession des « chiffres » de cette souveraineté martelés par les hommes politiques laissent le spectateur en état d’abrutissement, sans plus de repères politiques), le réalisateur montre un monde politique incarné mais excluant le citoyen. En allant directement à la rencontre de ses concitoyens, à la ville comme dans les champs, Arcand replace l’humain au centre des enjeux, restant au niveau des préoccupations humaines, avec ce qu’elles ont d’anecdotique et de romantique, de poignant et de déficient. Et c’est dans ce « vrai » monde que le titre du documentaire prend tout son sens et sa dimension tragique, et que les aspirations du citoyen Arcand se révèlent pleinement. Le confort, c’est le confort des Québécois au sein de ce Canada fédéral leur assurant leurs pensions. L’indifférence, c’est celle de ces québécois francophones ne saisissant pas l’impact et la portée de cette question historique. Des deux états, l’indifférence est sans conteste la pire… Et cette indifférence est absente, ô combien absente, de ces quelques militants du « oui » à la souveraineté-association, lesquels puisent dans leur histoire personnelle ou dans l’Histoire du pays, autrement dit dans le « temps » et non pas dans des circonstances ponctuelles, les origines de leur choix. A cet égard, l’émotion du jardinier, racontant avoir tremblé pour le premier « vrai » vote de sa vie et être dévasté par la victoire du « non », est d’une puissance et d’une simplicité qu’aucun discours politique n’égale.

Photogramme fascinant du Québec en 1980, Le Confort et l’indifférence de Denys Arcand est une oeuvre poignante lorsqu’elle reste à hauteur d’hommes et puissante par sa capacité à créer une perspective temporelle.

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 23 janvier 1981

Le film est disponible en intégralité et gratuitement sur la chaîne Youtube de l’Office National du Film du Canada :

Critique film : Le Mirage, de Ricardo Trogi (2015)

1449337179-imageRéalisation : Ricardo Trogi

Scénario : Louis Morissette

Distribution : Louis Morissette, Julie Perreault, Patrice Robitaille, Christine Beaulieu…

Synopsis : Père de famille, gérant de son magasin de sport, propriétaire d’une belle maison, Patrick Lupien a la belle vie. De prime abord… Mais se sentant délaissé par sa femme, victime d’un burn out, il vit sa sexualité à travers la pornographie. Etranglé par les dettes, il sent son magasin lui filer entre les mains… Alors qu’il a entamé la trentaine, Patrick est perdu. Incapable de s’ouvrir à ses proches, il est sur le point de craquer… sans pouvoir se l’avouer.

Durée : 1h42

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Critique

La crise du couple et le fantasme de l’infidélité sont des sujets abordés à maintes reprises au cinéma, d’Un éléphant ça trompe énormément à Comme un avion, en passant par Les 3 p’tits cochons et Pour une nuit. Avec Le Mirage, écrit par son interprète principal Louis Morissette, Ricardo Trogi l’aborde sans fascination ou attractivité. La trajectoire de Patrick, le protagoniste, est celle d’une lente et inexorable chute, s’abîmant et abîmant ses proches. La chimère, à l’imagerie volontairement grossière de film porno, se transforme peu à peu en drame intimiste, ponctué de scènes d’une cruauté assurée. Un glissement bienvenu… mais finalement vain et stérile.

Au fil de la trajectoire de Patrick, le film aborde de nombreuses thématiques. Si la destruction du couple, assiégé par le temps, les responsabilités parentales et la misère sexuelle, est ponctuellement mordante (par exemple à travers deux ou trois répliques d’une effroyable méchanceté, et notamment dans la scène finale entre Patrick et sa compagne, que la révélation de la vérité crue rend poignante), la critique du consumérisme – un thème, de manière incompréhensible, majoritaire du Mirage – est un ratage frustrant, à la fois superficiel et peu subtil. Cette charge contre l’accumulation est plus intéressante lorsque Trogi en fait une composante du cadre (l’enchainement des bibelots superflus, l’encombrement volontaire du cadre par des objets…) que lorsque les dialogues ne se résument qu’à une succession de dépenses. Surtout, cette critique du consumérisme n’a qu’une dimension et n’est finalement envisagée qu’à travers son contrepoint : le vide émotionnel que l’argent doit combler, cacher, remplacer… Le discours est simpliste et enfoncé trop grossièrement dans les oreilles du spectateur : plus on possède, moins on ressent. Une équation trop naïve pour être… juste.

Moins inventive et authentique que dans ses chroniques autobiographiques, la mise en scène de Ricardo Trogi se révèle également trop gentillette. Et parfois empruntée. Certaines facilités  de réalisation (le parallèle flagrant entre la maison trop pleine et le camping car trop vide, l’inventaire des objets de la maison rappelant Fight Club, la mise en scène à l’image des textos…) et un penchant trop fréquent à laisser les clés de l’émotion du film aux chansons d’illustration (MGMT pour l’exaltation, Radiohead pour le vertige, le magnifique morceau Deux saisons trois quarts de Louis-Jean Cormier dont la puissante mélancolie vampirise complètement les images finales du film…) distillent l’impression d’un film impersonnel. Bien léché mais impersonnel.

Au final, la limite du Mirage, et l’origine de sa superficialité, est l’absence d’une quelconque « vraie » subversion, rendant en définitive le film prévisible et policé, et l’empêchant de se transcender et d’échapper à sa nature anecdotique. Pire: à n’apporter aucune conclusion à la trajectoire destructrice de Patrick, incapable de choisir entre purgatoire et enfer, Le Mirage se révèle timide. Une tiédeur en contresens total avec la tempête existentielle qu’il est censé raconter…

Note : 2 sur 5

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Date de sortie : 5 août 2015

Box office : 326 008 entrées

Disponible en DVD

Critique film: Québec-Montréal, de Ricardo Trogi (2002)

quebec-montrealRéalisation : Ricardo Trogi

Scénario : Patrice Robitaille, Ricardo Trogi et Jean-Philippe Pearson

Distribution : Patrice Robitaille, Jean-Philippe Pearson, Julie Le Breton, Stéphane Breton…

Synopsis : Durant le trajet reliant Québec à Montréal, différents personnages vont voir leurs relations passer au crible de la vérité.

Durée : 1h44

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Critique

Premier long-métrage du cinéaste Ricardo Trogi, devenu un auteur très populaire avec des comédies comme 1981 et Le Mirage, Québec-Montréal est un faux road movie et une vraie dramédie sur le rapport à la vérité. Celle que l’on n’ose avouer ou s’avouer, celle qui ne devrait pas sortir, celle qui détruit ou sauve…

Le procédé de départ – un huis clos le temps d’un trajet – a les qualités et les défauts de sa nature. Avec sa structure hyper efficace, le film permet de calquer sur le trajet physique un cheminement émotionnel et moral. Mais en indiquant la voie à suivre, il se coupe finalement de toute surprise. Les personnages et leurs dérèglements, parfaitement dessinés durant les premières minutes, sont sur une trajectoire dont on devine si non les rebondissements du moins la ligne d’arrivée.

L’autre grand problème de Québec-Montréal tient d’un autre de ses fondements. La principale difficulté d’un film choral, outre la cohérence des intrigues éclatées, est l’égal intérêt procuré par les histoires. Si la thématique de la vérité est respectée par les trois histoires contées, elle n’en demeure pas moins inéquitablement puissante. Et à ce dommageable petit jeu, celle concernant le concepteur de jeu malheureux en couple et mû par le fantasme de l’amour est clairement la moins poignante et prenante. Le résultat est sans appel : aussi bien rythmé que le film soit, lorsqu’il se concentre sur cette intrigue, il patine… et fait perdre une cadence que l’abattage d’un Robitaille ou la délicatesse de jeu d’un Legendre a du mal à faire repartir instantanément.

Mais ce premier film laisse filtrer une vraie jubilation de mise en scène que Trogi – qui met déjà en place son procédé de « séquences fantasmées » – va laisser pleinement exploser dans ses oeuvres ultérieures.

Comédie sans prétention ni profondeur, Québec-Montréal se regarde sans déplaisir. Mais sa mécanique et ses automatismes la rendent prévisible et finalement peu touchante.

Note : 2,5 sur 5

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Date de sortie : 2 août 2002

Box office : 160 840 entrées

Budget : 1,9 million de dollars

Disponible en DVD

Critique film : French Kiss, de Sylvain Archambault (2011)

copyright : Cité-Amérique
copyright : Cité-Amérique

Réalisation : Sylvain Archambault

Scénario : José Fréchette

Distribution : Claude Legault, Céline Bonnier, Didier Lucien, Suzanne Champagne…

Synopsis : Fred est un charmeur invétéré, sûr de son jeu de séduction parfaitement rôdé, maniant habilement l’art du « petit mensonge ». Juliette est une bibliothécaire solitaire, passant ses vendredis soirs dans l’animalerie la plus proche. Un jour pluvieux, Fred croise la route de Juliette. Comme à son habitude, il utilise un « petit mensonge » pour subjuguer la belle blonde. Mais lorsque les sentiments commencent à poindre…

Durée : 1h25

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Critique :

French Kiss débute comme une comédie romantique comme il en existe des dizaines. Parfaitement exécutée, respectant les codes du genre à la lettre et pleine de charme (grâce à une mise en scène élégante de Sylvain Archambault et à ses comédiens principaux Claude Legault et Céline Bonnier), elle est loin d’être désagréable. La mécanique du « petit mensonge » originel de Fred, qui n’a pas démenti Juliette lorsque celle-ci l’a pris pour Robert, un ancien camarade de classe, fonctionne admirablement et se transforme, comme prévu, en bombe à retardement pour Fred lorsque l’émoi amoureux montre le bout de son nez. A la moitié du film, la conclusion partielle est faite : French Kiss est une comédie romantique impeccablement incarnée mais sans ce petit plus d’originalité, ce doux plaisir dont la seule aspérité (attendue elle aussi) sera donc l’épreuve de vérité finale pour Fred.

Sauf que…

Après avoir entonné au spectateur un air délicieusement connu, la scénariste José Fréchette injecte dans sa mécanique bien huilée un twist totalement inattendu, poussant le spectateur en hors piste. Et cette révélation a également pour conséquence de projeter une image totalement inattendue du personnage de bibliothécaire maladroite. On croyait Fred aux manettes de ce jeu de la séduction… quand en réalité French Kiss remportait son jeu de dupes avec le spectateur.

Hélas, trois hélas, quelques minutes après ce nouveau départ, French Kiss rentre dans le rang, reprenant par un autre angle la même dynamique de la « romcom »… heureusement sans perdre sa saveur initiale, notamment grâce aux prestations de Claude Legault (alternant numéros de charme et d’auto-dérision) et de Céline Bonnier (dont le jeu précis , fragile et méticuleux est au service de la légèreté).

Ce twist inattendu est à la fois le meilleur argument du film et l’origine d’une frustration finale. French Kiss est une comédie romantique classique et agréable. Mais cette romcom aurait pu ne pas être « classique »…

Note : 3 sur 5

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Date de sortie : 11 mars 2011

Budget : 4,2 millions de dollars

Box office : 51 794 entrées

Disponible en DVD

Critique film : Les Doigts Croches, de Ken Scott (2009)

copyright : Remstar
copyright : Remstar

Réalisation et scénario : Ken Scott

Distribution : Roy Dupuis, Aure Atika, Claude Legault, Patrice Robitaille, Jean-Pierre Bergeron, Paolo Noël…

Synopsis : Charles, Donald, Conrad, Eddy et Isidore, cinq malfrats du même quartier montréalais venant tout juste de purger leur peine de 4 ans de prison pour le « vol du siècle », s’embarquent sur le chemin de Jacques de Compostelle. Aucune crise de foi à l’horizon : leur complice Jimmy, qui a conservé le butin du larcin, leur demande de faire ce pèlerinage pour récupérer leur part. Ils ont une autre mission pour la route : « changer ».

Durée : 1h50

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Critique

La question centrale du film est donc simple : est-ce que l’on peut changer, pas en surface, « vraiment » changer ? Quitter une vie de crimes pour une existence vertueuse. Les malfrats ont 800 kilomètres pour accepter de se poser cette problématique, la comprendre et lui apporter une réponse. La grande force de cette épopée humaine de Ken Scott est de mettre en scène des personnages refusant, autant par principe que par automatisme (les « marches nocturnes » de Conrad sont, à ce titre, un gag récurrent assez magique), de se soumettre réellement à ce changement tout en montrant que les racines de cette révolution intime prennent effectivement. Un changement que seul le spectateur, que Ken Scott souhaite toujours un peu en avance sur ses pieds nickelés complètement paumés, peut véritablement anticiper. Heureusement cet avantage ne démine aucunement l’intérêt du film, bien au contraire. Il permet justement d’être un témoin délicat, bienveillant et amusé de l’éclosion d’un miracle qui se produit doucement plutôt que d’être décontenancé par un coup de théâtre moral trop « superficiel » et « fabriqué ».

Si l’on devine quasiment dès le début que le pèlerinage exigé par Jimmy est sans doute trop suspect pour être honnête, le twist final (à double détente) est suffisamment bien amené pour contenter un spectateur aux aguets. En outre les multiples rebondissements (liés aux erreurs de parcours, cocasseries de pèlerinage et autres petits mensonges des uns des autres révélés avec une régularité de métronome) et la délinéarisation de la narration (plusieurs chronologies s’enchevêtrent) permettent de court-circuiter la « monotonie » d’un chemin de plus de 800 kilomètres.

Avec cette première réalisation réussie, Ken Scott dresse une galerie de personnages cabossés tentant, tant bien que mal, de remettre un peu d’ordre dans leur vie. Une thématique qu’il reprendra en la resserrant deux ans plus tard avec la formidable comédie Starbuck.

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 31 juillet 2009

Budget : 5,5 millions de dollars

Box office : 200 539 entrées

Disponible en DVD