Interview – Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell & François Simard : « Turbo Kid est une lettre d’amour à notre enfance »

Rencontre avec le collectif RKSS, alias Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell et François Simard, les trois réalisateurs du jubilatoire Turbo Kid, sorti en août 2015 au Québec (et diffusé ce mercredi 28 décembre sur la chaîne française OCS Choc)…

=> Lire la critique de « Turbo Kid »

LA GENÈSE

La matrice de Turbo Kid est ce petit court-métrage T is for Turbo, réalisé en 2011. On voit déjà quelques influences, totalement issues d’une certaine pop culture. Mais comment vous est venue cette idée ?

Pour T is for Turbo on est parti du concept Mad Max meets BMX Bandits. On s’est aussi inspirés des rip-off Italiens de Mad Max auxquels on voulait rendre hommage.

Quatre ans entre le court-métrage et le long, est-ce difficile à ce point de monter un film de genre « un peu dégénéré » au Québec ?

En fait, ça s’est passé très vite, on a été très chanceux. On a fait le court-métrage en octobre 2011. En 2012 on recevait l’appel d’Ant Timpson (qui voulait nous aider à l’adapter en long) et en début 2014 on était déjà en tournage! On peut parler d’un temps record si l’on se compare à d’autres projets au Québec. C’est en effet difficile de monter un film de genre ici, mais depuis le succès de Turbo Kid, on peut voir qu’il y a une belle ouverture d’esprit de la part de tous et c’est très encourageant pour le futur.

Certaines idées fondatrices du film et quelques images fortes (le cadavre comme « haut de forme ») sont déjà contenues dans ce court-métrage. Comment, par quels axes avez-vous développé ce long format à partir de cette petite histoire de 5 minutes ?

Au moment de faire le long-métrage, on avait déjà le concept, mais il nous manquait l’élément principal qui nous permettrait de nous démarquer. Donc pour la première fois, nous avons écrit une histoire d’amour avec des personnages forts et attachants. On aime le contraste entre le cœur et la violence.

On aime le contraste entre le cœur et la violence.

François Simard a esquissé un dessin de Laurence Leboeuf en Apple avant qu’elle ne soit choisie. Et ce dessin lui a visiblement plu. A quoi ressemble ce dessin ?

C’est un portrait d’elle dans la peau d’Apple, avec le casque et le branding du film, le tout exécuté dans Photoshop. C’est très cool !

Pour ce rôle, vous aviez vu quelque chose en Laurence Leboeuf, qu’elle-même n’avait probablement pas vu, habituée davantage aux rôles sombres. Qu’aviez-vous vu justement en elle ?

Apple est un personnage très difficile à interpréter, la ligne est très mince et c’est facile de tomber dans la parodie. Laurence a un talent fou, c’est justement à travers ses différents rôles qu’elle a su le prouver. C’était un rêve pour nous de pouvoir travailler avec elle, mais on ne croyait pas qu’elle soit atteignable, on s’est lancé tout de même ! Elle a fait un travail incroyable !

Avoir Michael Ironside en grand méchant de l’histoire est le choix de casting parfait. Au-delà du comédien et de ses qualités, c’est tout ce qu’il apporte « en tant que » Michael Ironside qui vous intéressait non ?

Michael est non seulement une icône de la science fiction Canadienne, mais le méchant par excellence des années 80. Il a donc nourri notre imaginaire en tant que créateurs. Même que lorsqu’on écrivait les dialogues de Zeus, c’est sa voix qu’on avait en tête. Cela dit, on n’aurait jamais pu nous imaginer qu’il puisse embarquer dans notre délire. La présence de Michael a non seulement ajouter de la crédibilité au projet, mais également son professionnalisme et sa qualité de jeu digne du vétéran qu’il est.

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Michael ironside, alias Zeus dans « Turbo Kid » – ©Filmoption International

LES INFLUENCES

On pense aux films italiens un peu dégénérés qui ont pullulé après Mad Max, à Buckaroo Banzai, à La Guerre des Tuques… Quelles sont les films qui ont le plus servi Turbo Kid ?

Que ce soit pour l’atmosphère, l’histoire, la musique, la nostalgie, les costumes, les personnages et le gore, nos inspirations premières nous viennent des post-apos italiens, Mad Max, John Carpenter, Peter Jackson, Sam Raimi, BMX Bandits, L’Histoire sans fin, La Guerre des tuques, et on en passe !

On sent aussi, non pas une nostalgie, mais des souvenirs joyeux des premiers jeux sur consoles. C’est une influence à la fois forte sur les ressorts dramatiques (la batterie du Kid) mais aussi sur certains aspects visuels. D’une certaine manière, on pourrait considérer que Turbo Kid n’est pas une adaptation mais un prolongement de ces jeux ? Et d’ailleurs quels jeux vous ont le plus marqué ?

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous, bien au contraire. C’est pour cette raison qu’on a voulu faire une lettre d’amour à notre enfance. Beaucoup de jeux nous ont marqué autant dans notre plus tendre enfance que plus tard en tant qu’adulte. Voilà seulement quelques uns d’entre-eux qui auront inspiré Turbo Kid : Zelda, Megaman, Contra, Excite Bike, etc.

La nostalgie n’est pas quelque chose de triste pour nous.

Il y a aussi un peu d’animes japonais. Des dessins animés qui, eux, pouvaient être d’une violence inouïe pour des gamins. Sans ces dessins animés des années 80, il n’y aurait pas eu de Turbo Kid. Est-ce que ce film, d’une certaine façon, est destiné à des adultes ayant gardé une âme d’enfant… mais un enfant désormais dégénéré ?

Absolument ! Et c’est dommage que les dessins animés du samedi matin soient si différents maintenant. Dans le temps, on n’hésitait pas à aborder des sujets plus matures, comme la mort, dans des programmes destinés aux enfants. La plus grande inspiration provenant des dessins animés de notre enfance que l’on peut retrouver dans Turbo Kid (principalement dans la musique) est l’émission Les mystérieuses cités d’or.

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Le dessin animé « Les Mystérieuses ités d’or » est une influence majeure de « Turbo Kid » – © MK Production / DIC

L’ESPRIT DU FILM

Les influences sont nombreuses et diverses. Mais le film réussit cet alliage absolument parfait de les intégrer sans parasiter le film. Il faut s’approprier les influences pour ne pas être écrasé par elle en quelque sorte ?

Oui, pour nous c’était très important que les références servent à l’histoire et ne soient pas utilisées pour simplement « flasher » à l’écran. Dès qu’une référence était présentée pour le facteur « cool » seulement, on la retirait.

Il y a à la fois une approche totalement méta et très premier degré. C’est comme si vous aviez poussé jusqu’à l’extrême limite sans tomber dans le pastiche, la caricature ou la citation. Où situez-vous cette limite à ne pas dépasser ?

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance, tout était fait dans le but de rendre hommage à nos influences et non d’en rire. Alors voilà la ligne qu’on suivait. Un peu comme dans tous nos court-métrages.

Pour nous Turbo Kid est vraiment une lettre d’amour à notre enfance.

Il y a quelque chose d’amusant de faire émerger l’émerveillement et la naïveté au sein de ce monde désolé d’Apple… la moins humaine des personnages. Généralement les robots sont des figures de droiture extrême, de logique voire de danger. C’était une dynamique amusante d’inverser cette dynamique amusante justement ?

Oui justement, on aime bien jouer avec les contrastes et pour nous Apple représente la vie au milieu de tout ce qui est désolation et mort.

Oui on est dans le gore. Mais vous poussez tellement loin que cette violence, sans être annihilée, devient over the top. Et on bascule non pas dans le pastiche mais dans le cartoon, comme si vous faisiez un Bugs Bunny totalement barré. C’est une clé de lecture importante selon moi…

Tu as tout vrai. En fait on décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte ». Notre but étant de divertir et non de choquer.

On décrit souvent notre façon d’aborder la violence et le gore comme « Bugs Bunny pour adulte »

Vous êtes trois réalisateurs… pour un seul film. On connaît de nombreux duos au cinéma (les frères Dardenne, les Coen, les Russo…) mais peu de trio. Comment vous répartissez-vous le travail sur le tournage ?

Au moment où nous nous retrouvons sur le plateau, on est extrêmement préparé. Notre vision est très clairement définie alors il nous est possible de nous séparer pour plus d’efficacité, sans toutefois créer de confusion. Ainsi, tous les artisans savent qui aller trouver s’ils ont une question.Yoann est à la direction des acteurs. François, qui a une longue expérience en montage, sera avec la technique et avec le storyboard en main, s’assurera que nous avons tout pour que le montage soit cohérent. Anouk, aussi à la technique, gère l’ensemble en s’assurant que la vision soit respectée.

Le film circule dans différents festivals depuis des mois. Il y récolte de nombreux prix. Mais surtout, les fans se sont appropriés ce film, lequel semble être sur le chemin de devenir un phénomène à voir, à montrer, à projeter… J’imagine que ce n’était pas forcément votre intention, de faire « un objet de culte », même si c’est flatteur. Justement, quel effet cela fait, alors qu’il ne s’agit que de votre premier film, de voir votre film vous être « dépossédé » et totalement « récupéré » par des légions de fans de par le monde ?

C’est extrêmement valorisant. Bien sûr, quand on a fait Turbo Kid, on avait comme mission de faire le meilleur film possible avec les moyens et les restrictions qu’on avait. On espérait qu’il ait un bon parcours en festivals et qu’il soit apprécié du public. Bien qu’on souhaitait un succès, on ne pouvait pas s’imaginer l’ampleur de la réception que Turbo Kid a eue ! On en est très heureux et très reconnaissant. On a des fans hyper généreux qui nous partagent des fanarts, des tattoos et des cosplays. C’est assez incroyable !

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Des fans (Matthew Sperzel, James T Wulfgar, Steven K Smith et John Quade) costumés comme les personnages de « Turbo Kid » – © Facebook Turbo Kid

LES PROJETS

Il y a une vie après le film, déjà avec ce comic consacré à Apple et son « Aventure perdue ». Le film passe par la case comic pour prolonger l’aventure. Le film étant proche de l’esprit comic, c’est une suite logique non ?

C’est aussi une belle collaboration avec le Studio Lounak et l’artiste Jeik Dion, qui a dessiné la majorité des storyboards sur Turbo Kid. L’univers du film est tellement vaste et les possibilités d’aventures tellement variées, il fallait qu’on se lance. D’ailleurs, le deuxième volume, celui-ci mettant en vedette Skeletron, sortira le 4 janvier en librairie et en version numérique.

A la fin du film, le Kid part à la découverte des territoires perdus. C’est une invitation à une suite. Et vous avez déjà déclaré avoir des idées pour ce numéro 2… Alors : à quand cette suite ?

Justement, nous avons eu l’aval des institutions pour commencer l’écriture de la suite de Turbo Kid. Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario, c’est très excitant de reconnecter avec les personnages et l’univers que nous avons créés.

Nous sommes présentement à l’élaboration du scénario de « Turbo Kid 2 ».

Et vous avez aussi déclaré qu’une trilogie était possible, en fonction du succès… Est-ce toujours un projet qui vous plaît ?

Absolument. Nous avons toujours espéré faire de Turbo Kid une trilogie, comme c’était souvent le cas avec les films de notre enfance. L’univers que nous avons créé, se prête d’ailleurs parfaitement à être exploité de la sorte.

Vous avez également en projet un film sur une femme qui se venge. Au-delà de ce simple pitch, que pouvez-vous nous en dire ?

Nous avons déjà une version de scénario, mais nous avons dû momentanément le mettre de côté, car la demande pour Turbo Kid 2 était très forte. Cela dit, nous avons très hâte de nous y replonger. Nous avons également deux autres projets en chantier dont on peut parler. Une adaptation du comic book paru sous Les Humanoïds Associés « Les Zombies qui ont mangé le monde » par Jerry Frissen et Guy Davis et un film d’horreur assez dark. Les deux sont actuellement en casting.

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Couverture du 2ème comic dérivé : « Turbo Kid – Skeletron déchaîné » – © Studio Lounak

LE CINÉMA QUÉBÉCOIS

Les nominations au Gala du cinéma québécois vous ont-elles surpris ?

Oui et on peut également dire que ça nous a fait extrêmement plaisir de recevoir la reconnaissance de nos pairs.

Le cinéma du genre est rare au Québec. Il y a quelques tentatives ici et là, peut-être pas aussi déjantées que Turbo Kid. Pourtant, comme en France, je pense qu’il y a de la place et un public. Le pensez-vous aussi ?

Oui et on l’a toujours dit ! D’ailleurs, les succès des festivals tels que Fantasia en sont la preuve !

Quel est votre regard sur le cinéma québécois actuel ? Y a-t-il des cinéastes que vous suivez et/ou admirez particulièrement ?

On trouve qu’il semble y avoir finalement une ouverture pour un cinéma plus varié et ça fait du bien. Au Québec, nous faisons d’excellents films d’auteurs et de drames, mais nous avons également d’excellents créateurs de genre qui méritent tout autant leur chance ! Nous suivons bien sûr, avec fierté, le parcours impressionnant de Denis Villeneuve!

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements chaleureux à Anouk , Yoann-Karl et François

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Lire également les critiques de :

=> « Turbo Kid »

=> Comic « Turbo Kid – L’aventure perdue »

=> Court-métrage « Bagman, Profession meurtrier »

=> Court-métrage « Demonitron, la Sixième dimension »

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Interview – Jimmy Larouche : « J’ai trouvé ma place dans l’univers »

En à peine deux films, La cicatrice (2013) et Antoine et Marie (2015), Jimmy Larouche s’est imposé comme un cinéaste entier, sans concessions et aux convictions cinématographiques affirmées. Rencontre avec un metteur en scène passionné…

LE CINEASTE

Thomas Destouches : Que ce soit dans « La cicatrice » ou « Antoine et Marie », il y l’évocation d’un acte fondateur et traumatique pour vos personnages. Un événement à partir duquel un personnage se construit, ou vis-à-vis duquel il se rebelle. Est-ce que le cinéma est un art de la revanche ou de la survie ?

Jimmy Larouche : Un de mes anciens profs de cinéma m’a dit que je faisais des films orientés vers l’intérieur. Effectivement, j’aime bien plonger à l’intérieur de la psyché humaine et construire mes films à partir de ce que j’y trouve. Que ce soit à partir de recherches ou de mes souvenirs, des gens qui m’entourent, j’aime explorer l’être humain de l’intérieur. C’est si fascinant un être humain, non ? Et si pour moi le cinéma n’est absolument pas un art de la revanche, il est à 100% un art de la survie… Ou plutôt de la vie. J’adore le cinéma. C’est mon extrême passion. J’aime visionner des films, discuter cinéma et par-dessus tout en faire. J’ai eu plusieurs autres métiers avant d’occuper celui de cinéaste: livreur de pizza, laveur de vaisselle, barman, vendeur de jeans, vendeur de téléphone cellulaire, j’ai travaillé dans un centre d’appel, j’ai été marchand d’art, j’ai même été chauffeur de danseuses nues ! Avant de retourner aux études en cinéma à l’âge de 25 ans (à l’origine j’ai fait un bac en administration), je ne croyais pas qu’il était possible de réellement aimer le travail. Pour moi, le travail était question de survie, en ce sens que je travaillais pour pouvoir me nourrir, m’habiller et me loger. Depuis que je suis cinéaste, je ne travaille plus. Je m’amuse. C’est un immense privilège d’avoir la chance de gagner sa vie en s’amusant. C’est pour ça que pour moi le cinéma est l’art de la vie.

A propos de « survie » justement, vous avez réalisé « Antoine et Marie » avec très peu de moyens et sans aides gouvernementales. A l’image de vos personnages, vous donnez l’impression que vous pourriez faire du cinéma coûte-que-coûte, avec simplement votre énergie… que vous vivez le cinéma. Pourquoi est-ce que le cinéma est-il si important pour vous, cette chose absolument et résolument capitale ? Comment l’expliquez-vous ?

As-tu déjà eu l’impression de te sentir exactement au bon endroit et au bon moment? C’est ce que je ressens constamment depuis que je fais du cinéma. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma place dans l’univers. Honnêtement, je ne saurais pas vraiment t’expliquer pourquoi c’est comme ça. Pourquoi une pomme est une pomme ? Pourquoi je suis cinéaste ? Je n’ai pas vraiment de réponse. Je sais seulement que je suis à la bonne place. Et comme tu as pu le constater dans ma réponse précédente, j’ai essayé bien d’autres métiers avant de trouver le mien.

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Martine Francke dans « Antoine et Marie » – © Elephant Cinéma

« Antoine et Marie » use de longs plans rapprochés sur les visages des personnages, des visages qui se révèlent marqués par la tristesse, la lourdeur de la vie… A l’inverse, vous asséchez les dialogues au maximum. Quel était l’objectif de ce déséquilibre volontaire et flagrant entre l’image et le dialogue ?

Ça parle tellement un visage. Quand tu as la chance de travailler avec d’excellents comédiens, il y a bien des mots et bien des maux qui peuvent être expriméq sans l’usage de la parole. Pour moi, Antoine et Marie est un film impressionniste. D’ailleurs, il y a une citation de Claude Monet que j’aime beaucoup: « J’ai toujours eu horreur des théories… Je n’ai que le mérite d’avoir peint directement, devant la nature, en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs… ».

Il y a une volonté manifeste dans votre cinéma de transmettre des émotions mais de ne pas choisir la « facilité » pour le faire. Pas de musique pour porter l’émotion. Pas de « surjeu » même léger. L’émotion ne peut pas se jouer sur l’effet pour vous ?

L’émotion peut se jouer de bien des façons et c’est pour ça que je considère le cinéma comme un art. Un jour, Kadinsky a décidé de peindre une toile sans rien de figuratif. L’art abstrait venait de naître. Aujourd’hui, on peut acheter des toiles abstraites chez Ikea, mais pour moi ces toiles ne sont pas de l’art, c’est du business. Des peintres suivent une recette que d’autres ont créée avant eux et s’en servent pour gagner leur vie. C’est bien correct et c’est leur droit. Mais moi quand je fais un film, j’aime croire qu’il est encore possible d’innover. Et une des façons que j’ai trouvé de le faire, c’est par le son. Au cinéma, beaucoup de choses ont été essayées avec l’image, mais au son, on se contente souvent de répéter la même recette. Pour moi, le montage sonore d’Antoine et Marie est sa trame musicale. C’est en grande partie par lui qu’est générée l’émotion. Plusieurs scènes ont été écrites en pensant au son: la scène de la tondeuse, celle de la douche, du bain, Antoine qui pousse le chariot dans le garage etc… Je trouvais ça intéressant de donner accès à l’intériorité des personnages grâce à l’usage du son. Quand Antoine passe la tondeuse, il semble plutôt paisible, mais le bruit du moteur est pour moi le reflet de tout la colère que ce personnage cache en lui. Je pense savoir comment faire un film où les gens vont rire, vont pleurer, vont être fâchés. Je connais très bien le processus d’identification au personnage: le personnage est triste, le spectateur est triste. Mais ce n’est pas ce que j’avais envie de faire avec Antoine et Marie. J’avais envie que le film fasse ressentir l’immense mal-être qu’est celui d’une femme victime d’agression sexuelle. C’est un comme si au début du film, je mettais un peu de GHB (drogue du viol) dans le breuvage des spectateurs, et qu’à la fin du film, lorsqu’ils reprennent conscience, ils ne savent pas trop ce qui vient de les frapper.  Ils ont l’impression de s’être fait passer dessus par un camion. À l’image de ce que ressentent les victimes de la drogue du viol. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Antoine et Marie est un film difficile à aimer. Je ne fais pas vivre aux spectateurs des émotions par procuration, je leur fais vivre concrètement. Et ne se sentir pas bien pendant 85 minutes (et souvent longtemps après le visionnement du film), ce n’est pas évident pour un spectateur. Mais moi ça me donne l’impression de leur avoir fait vivre une expérience unique et ça me rend fier.

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Image extraite de « La cicatrice » – © Elephant Cinéma

Quels cinéastes constituent des influences pour vous ?

Je sais pas s’ils sont tous des influences, mais parmi mes cinéastes préférés il y a Andreï Tarkovski, Ingmar Bergman, Paul Thomas Anderson, David Lynch, Jean-Claude Lauzon, les frères Coen et bien d’autres encore.

Est-ce qu’après deux drames aussi lourds, vous n’avez pas envie de vous lancer dans une comédie un peu plus légère ?

Mon troisième long-métrage, Mon ami Dino, est un film BEAUCOUP plus facile à aimer que mes deux précédents. On y rit, on y pleure. Là, j’utilise davantage le processus de l’identification au personnage pour générer de l’émotion. D’un point de vue narratif, c’est clairement mon film le plus traditionnel. C’est plutôt dans la manière de de le créer que j’ai cherché à innover.

Que pouvez-vous nous dire justement sur ce film que vous tournez avec l’immense Michel Côté et votre ami Dino Tavarone ?

Je peux vous dire que mon bon ami Dino Tavarone y livre une performance d’acteur incroyable. En mélangeant fiction et réalité, en nous donnant un accès privilégié et sans aucune censure à son intériorité, Dino a été d’une immense générosité et ça se sent tout au long du film à travers son jeu criant de vérité. Mon ami Dino, c’est notre film anarchiste à Dino et moi. En février dernier, environ à pareil date, on se saoulait ensemble dans un bar et à un certain moment, je me suis tourné vers Dino et je lui ai demandé: « On en fait un film ? », ce à quoi il a répondu « Oui ». Deux mois plus tard on tournait Mon ami Dino avec un budget de 15 000$… L’idée était de faire un film un peu comme quand j’avais 16 ans. Moi et mes amis empruntions la caméra de mon père pour faire de petits films dans le sous-sol chez mon ami Yves Martel. Notre seul objectif était de s’amuser. Éliminer le plus possible l’aspect « business » relié au fait de faire un film. Faire du cinéma seulement pour le plaisir de faire du cinéma.

Je sors un peu du thème mais on observe depuis quelques années un vrai intérêt pour les cinéastes québécois : Xavier Dolan, Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée et quelques autres sont plus que jamais demandés. Comment expliquez-vous ce succès grandissant pour les metteurs en scène québécois ?

C’est très simple, on fait de l’excellent cinéma au Québec. On à la chance d’avoir des institutions tel que la Sodec et Téléfilm Canada qui nous aident à produire des oeuvres de qualité, choisies en premier lieu pour leur pertinence et pas nécessairement leur potentiel commercial. On a un immense bassin de créateurs de talents au Québec, qui aspirent à un jour obtenir l’aide de ces deux institutions pour faire leur cinéma. Ils sont de plus en plus nombreux à faire comme moi et à se débrouiller autrement pour financer leurs films en espérant un jour obtenir l’aide de la Sodec et de Téléfilm. Pourquoi le Canada est une puissance au hockey ? Parce qu’il y a un immense bassin de jeunes joueurs de hockey qui aspirent à se rendre dans la ligue nationale. Plus les joueurs sont nombreux au bas de la pyramide, meilleurs seront ceux que l’on retrouvera au sommet. Pour moi c’est exactement la même chose pour le cinéma québécois et le cinéma en général.

Vous avez déclaré dans une interview à La Presse que, plus jeune, un cinéaste, c’était à « Hollywood, pas au Québec ». Est-ce que cette réflexion, les jeunes Québécois l’ont encore aujourd’hui selon vous ?

Malheureusement oui. Notre cinéma rayonne beaucoup plus à l’extérieur qu’en ses propres terres et c’est une des choses que l’on devrait essayer de changer. Il faut absolument donner envie au public québécois de s’intéresser à son propre cinéma.

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Dino Tavarone et Jimmy Larouche sur le tournage de « Mon ami Dino » – A découvrir sur la page Facebook officielle du film

LA POLEMIQUE JUTRA

Comment avez-vous réagi à la révélation des actes pédophiles de Claude Jutra ?

Au départ, je ne possédais pas assez d’informations pour condamner Claude Jutra, mais comme on dit chez nous, « Il n’y a jamais de fumée sans feu ». Ce matin, quand j’ai vu qu’une jeune victime avait confirmé au journal La Presse que Jutra avait abusé d’elle à un très jeune âge, pour moi c’était clair : cet homme ne mérite plus mon respect. Son oeuvre peut-être, mais pas lui.

Fallait-il renommer les prix Jutra, comme les organisateurs viennent de le confirmer ?

Selon moi c’était la chose à faire. Avoir gagné un Jutra, je l’aurais refusé. Mais bon… Je ne suis même pas nommé ! (Rires)

Cette révélation pose une nouvelle fois la question : est-il possible de séparer l’homme (aussi imparfait qu’il soit) et son oeuvre (aussi fantastique puisse-t-elle être) ?

Oui, selon moi c’est possible, mais il y a tellement de bon cinéma qui se fait, que c’est clair que je vais m’intéresser davantage à l’oeuvre d’autres créateurs qu’à celle de Jutra dorénavant.

Pensez-vous que l’on regardera « Mon Oncle Antoine » différemment à présent ?

Moi je pense que je l’écouterai tout simplement plus Mon Oncle Antoine. À la place, je suggère aux gens d’aller voir Mon ami Dino !

LES FILMS QUEBECOIS EN FRANCE

Ni « La cicatrice », ni « Antoine et Marie » n’ont eu droit à une sortie en salles en France. Plus globalement, mis à part quelques succès ici ou là, les films québécois sont peu visibles en France. A quoi attribuez-vous cette distribution assez inconséquente des films québécois en France ?

On à de la difficulté à remplir les salles de cinéma au Québec avec nos propres films, alors je vais sûrement pas en vouloir à la France de ne pas s’intéresser davantage à notre cinéma…  Il faudrait qu’on commence par  aller voir nos films chez nous. Quand le box-office sera au rendez-vous, les programmateurs des salles françaises verront davantage le potentiel de nos oeuvres. En plus, il y a de l’excellent cinéma qui se fait en France et je suis persuadé que plusieurs films français ne se retrouvent même pas sur vos écrans de cinéma. Le nombre de places est limité et la seule chose que l’on contrôle en tant que créateur, c’est la qualité des oeuvres que l’on produit.

La sélection d’ « Antoine et Marie » au sein de la première édition du film québécois de Biscarrosse est, en ce sens, une bonne occasion de le montrer au public français et, plus généralement, d’offrir une meilleure visibilité aux films de la Province. On va dans le bon sens ?

Moi je trouve que c’est une excellente initiative de la part de Biscarrosse et je crois qu’on devrait faire la même chose au Québec, un festival du film de France, où d’excellentes oeuvres n’ayant pas été projetés en salle au Québec, serait pour la première fois présentés. Peut-être un truc mettant de l’avant les jeunes réalisateurs français, pour nous faire découvrir ce qui ce fait de nouveaux chez vous.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 18 février 2016

=> Lire la critique du film « Antoine et Marie »

=> Pour plus d’informations sur le Festival du Cinéma Québécois de Biscarrosse, rendez-vous sur le site officiel !

La bande-annonce d' »Antoine et Marie » :

Interview – André Béraud, directeur de la fiction de Radio Canada: « La clé, ce sont les auteurs »

Directeur des émissions dramatiques et longs métrages à Radio Canada, André Béraud était de passage à Paris en ce mois de février 2016 pour la présentation de la série dramatique québécoise 19-2, lancée le 30 mars sur le réseau TV5. En charge de la fiction pour le diffuseur canadien depuis 2009, Béraud a supervisé et lancé à l’antenne Unité 9, Tu M’Aimes-Tu ?, Série Noire et bien d’autres feuilletons qui ont dessiné un savoir-faire exigeant, éclectique et populaire. Rencontre avec un des plus fins connaisseurs du petit écran canadien-français…

Thomas Destouches : J’ai découvert « 19-2 » avec le premier épisode de la saison 2. Un épisode marquant à plus d’un titre, et notamment pour ce plan séquence de la fusillade dans le lycée, un tour de force du réalisateur Podz. Inoubliable. C’est très rare sur le petit comme sur le grand écran. C’était un peu fou non ?

phpThumb_generated_thumbnailAndré Béraud : La proposition qu’on a acceptée, ce n’était pas nécessairement de faire un plan séquence de 13 minutes mais plutôt un épisode intégralement autour d’une fusillade. Le plan séquence est un « heureux » dommage collatéral. C’était facile à accepter finalement. On avait déjà eu une première saison, soit 10 épisodes. On savait de quoi la série parlait, on savait que cette situation ne serait pas exploitée mais plutôt que la série allait tenter d’expliquer l’inexplicable. Heureusement il y a peu d’événements de ce genre au Québec mais nous en avons tout de même eu. Il était important de montrer pourquoi il est si difficile d’intervenir rapidement dans ce type de situation. L’épisode expose en outre plusieurs cas de figures auxquels les policiers doivent faire face dans ces cas-là. Sans être didactique, c’est un épisode porteur, qui donne des clés aux gens pour qu’ils puissent mieux comprendre, non pas accepter mais mieux comprendre le pourquoi. Et c’est aussi pour cette raison qu’il était important pour nous de le faire. Il s’agissait aussi du premier épisode de la deuxième saison et c’était un événement catalyseur pour tous les personnages pour relancer l’exploration de la série, laquelle montre ce que vivent les policiers.

A la tête de la fiction chez Radio Canada, vous avez lancé ou chapeauté un nombre absolument fou de séries: « 19-2 », « Unité 9 », « 30 Vies », « Les Rescapés », « Série noire », « Nouvelle Adresse », « Mémoires vives »… Il y a une variété de fictions ahurissante. C’est quoi le savoir-faire de la fiction québécoise ?

La clé de notre fiction, ce sont les auteurs. Nous ne sommes pas parfaits mais nous essayons vraiment de rester à leur écoute et à l’écoute de l’imaginaire, des univers qu’ils nous offrent. Ils ont quelque chose à communiquer et à mettre en image. Lorsque c’est probant, cela nous permet d’aller dans des directions de fiction insoupçonnées. On ne savait pas qu’on avait besoin d’Unité 9 par exemple, une série sur des femmes en prison imaginée bien avant Orange is the New Black. On ne savait pas qu’on avait besoin de cette série-là avant que sa créatrice Danielle Trottier vienne nous en parler et nous décrive sa passion, ce qu’elle voulait dire sur les femmes. Car ce n’est pas une série racontant des aventures en prison mais plutôt un feuilleton sur la condition de la femme. Quand on a entendu ce pitch, l’évidence de le mettre en développement était là. C’est ainsi que notre télévision s’aventure et grandit, avec cette force de création. Et je crois aussi que l’un attire l’autre. De telles émissions inspirent des gens à venir développer leur propre univers. On a des auteurs comme Serge Boucher ou Stéphane Bourguignon (NDR : le créateur de « La Vie La Vie ») qui proposent des projets parce qu’ils voient qu’à la télévision on peut concrétiser leurs univers.

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« Pérusse Cité », un des plus grands regrets d’André Béraud à la tête de la fiction de Radio Canada

Sous votre direction de nombreuses séries ont été lancées. Certaines ont marché, d’autres non. Dans la catégorie des échecs, malheureusement, je retiendrais la magnifique « Tu M’Aimes-Tu ? » Quel est votre plus grand regret ?

C’est dur à dire. J’ai eu des beaux succès et des beaux échecs. On croit à toutes les séries qu’on met en diffusion et on espère qu’elles vont faire le plein du public. Mon plus grand regret, et c’est peut-être parce qu’on n’a pas la chaîne pour diffuser de l’animation, c’est Pérusse Cité (NDR : Lire l’interview de François Pérusse). A chaque fois que je revois le petit ministre Ouellet… (Rires) En citant celle-là, je vais peut-être rendre d’autres personnes jalouses mais à chaque fois qu’une série ne décroche pas plusieurs saisons, c’est un petit regret, parce qu’elles avaient toutes du potentiel. On vient d’arrêter La Théorie du KO, qui n’était peut-être pas notre meilleur titre mais que je trouvais top. Là aussi c’est un regret.

Aujourd’hui vous présentez « 19-2 » qui va être lancée sur TV5 Monde. « Les Parent » est diffusée sur Gulli. Ce sont deux exemples de séries québécoises ayant réussi à atteindre la France, mais elles sont rares. Pourquoi une telle difficulté d’exportation en France ? La langue ?

La langue en effet, je pense. C’est peut-être également lié au nombre d’épisodes de ces feuilletons. On le voit avec les séries américaines : elles remplissent beaucoup d’heures de diffusion. Et bien évidemment la langue, qui est un frein à l’exportation de manière générale et pas seulement vers la France. Je pense que la version anglophone de 19-2 risque de voyager davantage. Cela me désole. C’est un chantier sur lequel il va falloir travailler vraiment.

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Claude Legault et Réal Bossé, les créateurs et interprètes de la série « 19-2 »

 

 

Où en est Radio Canada après quelques années un peu difficiles, notamment dans un contexte de très nette réduction budgétaire ?

Le premier budget va sortir bientôt donc on va le savoir… On a traversé des périodes d’austérité et de transformation. Le numérique a désormais pris beaucoup de place, or c’est avec un seul budget qu’il faut tout mener de front: les nouvelles avenues numériques, les chaînes spécialisées… Nous sommes donc face à une logique de vase communicant. On a tout de même réussi à tirer notre épingle du jeu et à rester probant et pertinent en prime time. Comment résumer cela ? On est résilient. Cela a toujours été le cas avec le Canada francophone : on est résilient.

Votre concurrent TVA a lancé une série intégralement en ligne, « Blue Moon ». Est-ce une piste que vous menez à Radio Canada ?

On a lancé la seconde saison de Série noire en streaming. Naturellement on sait que l’industrie évolue vers cela. On est en réflexion pour savoir comment être toujours à la page.

La série « 30 Vies » va s’achever dans peu de temps. Elle sera remplacée par la nouveauté « District 31 ». Que pouvez-vous nous en dire ?

Je ne peux pas vraiment en parler. La nouvelle a été éventée trop tôt. Je n’ai pas d’informations à partager pour l’instant.

Quelles seraient les 5 séries de votre panthéon de téléspectateur ?

Il y aurait Ma Sorcière bien aimée. C’est la série qui m’a décidé à faire de la télévision. Je citerais également Ally McBeal. Ensuite cela va sembler tout à fait niaiseux : Côte Ouest. 14 saisons de leçons de narration ! Ce qu’ils ont fait et ont été capables de faire, c’est hallucinant. Je dirais ensuite Les Craquantes. Enfin pour citer une série dramatique, Hill Street Blues, qui a révolutionné la série policière.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 9 février 2016

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La série 19-2 est diffusée à partir du 30 mars sur le réseau TV5 Monde

 

Interview – Sylvie Payette: Chambres en ville, le téléroman d’une société

Interview publiée dans le 2ème numéro du mook Soap.

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Il existe des dizaines de séries cultes dans chaque pays. Elles sont nettement moins nombreuses à avoir été la caisse de résonance d’une génération. C’est le cas de Chambres en Ville, téléroman de Sylvie Payette « lancé en ondes » en septembre 1989 sur le réseau québécois TVA. Près de 20 ans après son arrêt, et malgré les injustes attaques du temps, elle est encore présente dans bien des esprits de la « Province ». Une postérité que l’on doit aussi bien à sa qualité intrinsèque qu’au souvenir prégnant des témoins télévisuels de l’époque. La présence au générique de la série de comédiens à la notoriété aujourd’hui internationale – Anne Dorval, Pascale Bussières et Marie-Josée Croze pour ne citer qu’elles – constitue aussi une forme de reconnaissance rétroactive pour l’œuvre de Payette. Une œuvre à l’imagerie forcément très « marquée » années 90, dont un visionnage avec nos yeux de sériephiles contemporains diminue sans doute logiquement l’impact…

Chambres en Ville se déroule principalement dans une résidence pour étudiants tenue par Louise Leblanc, incarnée par Louise Deschâtelets, qui héberge des jeunes gens venus d’horizons divers. Obligés de cohabiter ensemble au quotidien, Lola, Pete, Geneviève, Julien, Caroline…se découvrent, s’aiment, se détestent. Un apprentissage de la vie souvent brutal à une époque charnière de leur existence.

Une matrice dramatique élémentaire qui ne laisse pas supposer, à première lecture, l’incroyable retentissement que va avoir Chambres en Ville dans les années 90 au Québec. La série de Sylvie Payette, fille de Lise Payette, journaliste, auteure et figure du féminisme, y devient un phénomène sociétal, dépassant parfois les 60% de part d’audience. Le feuilleton réussit dans son ambition première de s’adresser à des jeunes, qui se détournent alors d’une « télévision de papa » qui ne leur est plus destinée et leur dresse un portrait déprimant et caricatural. Le téléroman aborde les inquiétudes quotidiennes et les grands bouleversements de l’époque, répondant à l’actualité tout en réinjectant dans les rues des sujets de société parfois très sensibles. Résolument optimiste, la série avance sur un fil ténu, évitant manichéisme et démagogie, tout en ne négligeant pas sa nature de divertissement, plein d’amour, d’humour et de folie.

Juste avant la toute première diffusion, le 7 septembre 1989, Sylvie Payette « tremble de peur » et « se demande si elle ne s’est pas trompée « . La suite lui donnera tort. Chambres en Ville est sur le point de devenir un point de fixation de la fiction québécoise et un véritable téléroman sociétal. Retour avec elle sur ce phénomène…

 

Thomas Destouches : Votre téléroman a abordé des thèmes forts et risqués, y compris pour l’époque : l’alcoolisme, le sexe, le Sida… Certains sont même présents dès le premier épisode. Ce discours en prise avec la société était-il une constituante obligatoire pour « Chambres en ville » ?

Sylvie PayetteSylvie Payette : Cela faisait plutôt partie des intérêts des jeunes de cette époque. J’avais aussi envie de leur présenter des situations plus complexes pour les amener à réfléchir et à en discuter. C’est donc un mélange des deux. J’ai tenté d’offrir deux points de vue pour chaque problème pour ne pas faire de morale.

A quoi ressemblait la jeunesse québécoise à l’époque de « Chambres en Ville » ?

Si les gens m’en parlent encore tous les jours après 25 ans, c’est que l’image de cette génération y était particulièrement bien reproduite. Les jeunes d’alors ne voulaient pas commettre les mêmes erreurs que leurs parents, surtout au niveau de l’écologie, mais ne voulaient pas non plus tout transformer au plan social comme leurs aînés des années 60. Cependant, le Sida venait de faire une entrée fracassante dans leur vie. L’ajustement n’était pas facile pour eux, surtout après la génération précédente pour qui l’amour libre était si important. Et, tout s’est mis à aller beaucoup plus vite. Pour le feuilleton, j’ai doublé le nombre de scènes par rapport à ce qu’on voyait à l’époque. Les vidéo clips avaient apporté la vitesse, en une image on comprenait l’idée d’ensemble. Même les relations amoureuses ne duraient plus aussi longtemps. C’était l’arrivée et l’explosion du fast food. Les jeunes ne supportaient plus de perdre leur temps devant des scènes interminables à la télé ou au cinéma.

L’époque a changé. Mais les peurs des jeunes adultes sont restées…

Les peurs restent les mêmes. Elles sont là depuis toujours et pour longtemps. Ce sont les préoccupations quotidiennes et les intérêts qui changent. Après Chambres en ville, une génération de jeunes davantage centrés sur eux-mêmes a suivi, avec sa musique, son plaisir, son argent. Puis une autre génération, plus impliquée politiquement.

A la même époque en France, le feuilleton populaire « Hélène et les Garçons » suivait lui aussi un groupe à cet âge charnière. Mais conçu pour un public différent, il montrait une jeunesse acidulée, on y buvait du jus d’orange et on s’embrassait « gentiment ». Sans tomber dans la comparaison stérile, l’audace de « Chambres en Ville » est étonnante.

Chambres en Ville était à l’antenne en 1989, avant Hélène et les Garçons. J’en ai vu quelques épisodes lors de voyages en France et le rythme lent, les intrigues sirupeuses n’auraient pas pu intéresser des jeunes de 17-24 ans au Québec. Elle aurait peut-être plus intéressé les 9 à 13 ans. Je ne sais pas qui était le public de cette série. Il y avait aussi une collection de la même maison de production qui s’intitulait Le Miel et les abeilles. J’avais été attirée par le prénom de son héroïne Lola, tout de même peu commun à cette époque, et que portait aussi mon personnage principal. J’avais trouvé amusant de découvrir que son ami s’appelait Johnny, nous n’étions pas loin de Lola et Pete (NDR : le couple phare de Chambres en Ville), mais là s’arrêtait toute ressemblance.

Y a-t-il eu un sujet qui a posé problème avec TVA ?

TVA a toujours été d’accord avec mes demandes. Les deux scènes les plus délicates étaient celles où on montrait comment installer un condon (NDR : un préservatif). Mais TVA était tout à fait raccord avec ce volet éducatif que j’utilisais peu, mais les taux d’audience très élevés me permettaient de passer des messages à une grande partie de la population. J’entends encore des hommes me dire qu’ils y ont appris à se servir d’un condon.

Quelle est l’intrigue de « Chambres en Ville » dont vous êtes la plus fière ?

Avoir réussi à amener le personnage de Caroline qui, au début, dérangeait beaucoup par ses propos cinglants, à devenir aimée de tous. Quand elle a attrapé le Sida, elle était dans une période plus sombre de sa vie. Tout le monde a découvert par la suite la jeune femme formidable qu’elle était. Cette affection pour le personnage a permis à plusieurs sidéens de se faire accepter par leur famille. Certains d’eux m’en parlent et me remercient encore aujourd’hui. Ces messages me touchent au plus haut point. Le public se souvient de Lola et Pete, mais ils me parlent toujours de Caroline et combien sa mort les a bouleversés.

Une série a-t-elle justement un rôle sociétal à jouer ?

Toute série, tout film a un rôle sociétal. Que ce soit un effet miroir rempli d’humour ou pour une question plus profonde, il y a toujours un regard sur nous-mêmes dans toute œuvre.

L’autre versant de cette thématique, c’est justement l’impact de « Chambres en Ville » sur la société québécoise. Il s’agissait d’un vrai phénomène de société.

Nous frôlions souvent les 60% d’audience et parfois les dépassions. Certains cours d’université ou pour adultes étaient carrément annulés par manque d’inscriptions. On m’a raconté que dans les cours d’école, les enfants jouaient à Chambres en ville, ils se distribuaient les rôles et inventaient des scénarios. Même les urgences étaient moins occupées les soirs de diffusion. Cependant, je crois que le plus grand effet s’est fait sentir du côté des psychologues et psychiatres, qui m’ont souvent dit que les patients faisaient référence aux personnages et que par conséquent ils devaient la regarder pour comprendre des références telles que : « Moi je suis comme untel dans Chambres en ville. » La série a été au cœur de discussions, tant dans les familles que dans les écoles. Et elle a été, je le souligne à nouveau, souvent donnée en exemple quand on parlait de Sida.

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Lola et Pete (Anne Dorval et Francis Reddy), le couple star de « Chambres en ville »

Dans « Chambres en Ville », les femmes ne sont pas des « plantes vertes », pas définies par leurs « hormones », pas « dépendantes » des hommes. Votre téléroman a joué un rôle dans leur perception à la télévision québécoise. Il y a un avant et un après…

Oui vraiment. Jusqu’à l’apparition de Lola, les personnages féminins de téléroman, même féministes, n’avaient pas son caractère fort, voire presque rebelle. Elle était une jeune femme qui disait ce qu’elle pensait et ne subissait rien qu’elle ne voulait pas. Elle avançait vers ses rêves. D’un autre côté, elle était terriblement et profondément amoureuse de Pete. Pour moi, il était essentiel de montrer que l’amour et le couple ne sont pas exclus de la vie d’une féministe. Lola se considérait comme telle parce qu’elle se voyait tout à fait égale aux hommes. Si un homme avait voulu la traiter comme inférieure, elle n’aurait pas supporté plus de 10 secondes. C’était une image moderne. Grâce à la série, une génération de femmes s’est affirmée. Les hommes ont aussi vu qu’ils pouvaient être sensibles sans honte.

Votre mère, Lise Payette, auteure pour la télévision, figure de la politique et du féminisme au Québec, a forcément eu une influence sur cette volonté. « Chambres en Ville » est aussi en partie son héritage de Lise Payette…

Évidemment puisque cette femme m’a élevée comme elle pensait que je devais l’être. À la maison, nous étions tous égaux. Nous avons grandi dans un foyer rempli d’amour, ma mère vivait une très grande histoire avec mon beau-père. Nous avons vu comment le féminisme et la vie de couple pouvaient vivre en harmonie. J’ai pu imaginer un univers téléromanesque où tous les gens étaient égaux, mais où chacun développait ses propres rêves. Le respect, les corvées partagées, la solidarité étaient présentes dans la série et je crois avoir participé un petit peu à l’évolution du Québec à ce niveau.

Y a-t-il un thème abordé dans « Chambres en Ville » dont vous estimez avec le recul qu’il n’a pas été traité avec le bon angle ?

Le racisme. Dans Chambres en ville nous avions le premier couple mixte noir-blanc à la télévision Nord-Américaine. J’ai eu du mal à traiter ce sujet car la chimie entre les comédiens n’était pas bonne. Pas qu’ils ne s’aimaient pas, mais ils n’arrivaient pas trouver un ton juste ensemble. L’homosexualité aussi, je n’arrivais pas à trouver de comédiens prêts à interpréter ce type de rôle. J’ai tout de même pu en parler un peu à travers Charlotte, qui était amoureuse de Lola. Mais j’aurais voulu en parler plus.

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Anne Dorval, révélée par le téléroman « Chambres en ville »

De nombreux comédiens célèbres aujourd’hui ont fait leurs classes dans « Chambres en ville » : Anne Dorval, la « Mommy » de Xavier Dolan, Marie-Josée Croze et Pascale Bussières… Comment expliquez-vous que votre téléroman ait été une telle pépinière ?

La série a été pour eux une véritable école. Nous n’avions pas d’argent, il fallait tourner vite, réagir rapidement. Elle a permis de les faire connaître, leur ouvrant certaines portes. Je crois aussi que mes différentes expériences m’ont permis de développer un  don pour découvrir les talents. L’émission a créé beaucoup de vedettes : des acteurs, mais aussi des animateurs et des chanteurs, comme par exemple Grégory Charles (NDR : l’interprète de Julien). Quand d’anciens comédiens remportent du succès, je suis vraiment heureuse pour eux. Je les connais bien, je les aime beaucoup. Nous avons vécu tant de choses ensemble. Nous sommes toujours tellement contents de nous retrouver et de prendre des nouvelles. Mais je ne suis pas nostalgique. Nous sommes tous tournés vers l’avenir. J’avoue tout de même avoir crié de joie lorsque j’ai vu Marie-Josée obtenir la Palme à Cannes (NDR : en 2003 pour son interprétation dans Les Invasions Barbares).

Aujourd’hui, est-ce qu’un téléroman pourrait aborder les thèmes balayés par « Chambres en Ville » ? On a parfois une impression de régression de la liberté de parler et de créer.

Aujourd’hui, beaucoup plus de gens interviennent lors des décisions et chaque fois qu’on parle d’une émission originale sortant des sentiers battus, les différents intervenants ont peur. Pourtant il faut oser. Les gens attendent d’être divertis, renseignés, amusés, emportés par une histoire. Mais trop de gens en poste dans le système télévisuel font des calculs prudents, n’osent plus prendre de risques. Chambres en ville en était justement un. Malheureusement je ne pense pas qu’une série comme celle-là soit imaginable aujourd’hui, mais je me trompe peut-être et, en fait, j’espère faire erreur.

A quoi ressemblent la télévision les séries québécoises aujourd’hui ? Quelques exemples viennent jusqu’à nous, notamment grâce aux festivals (« Unité 9 ») ou à des diffuseurs (« Les Parent »), mais finalement c’est une image partielle…

Unité 9 est justement un bon exemple qu’il arrive parfois qu’un diffuseur prenne des risques. La population en général aime de plus en plus regarder les séries en rafale, préférant attendre la fin d’une saison pour voir tous les épisodes. La télévision québécoise offre aujourd’hui plus souvent des séries inspirées du style américain. Les jeunes ne sont plus aussi présents qu’à l’époque de Chambres en ville, laquelle avait justement amené les diffuseurs à faire des émissions portant sur eux. Il manque aussi un espace pour le fantastique. Internet et la téléréalité ont modifié notre télévision.

En quoi la téléréalité a changé notre perception ?

La téléréalité nous fait découvrir des gens plus grands que nature et parfois plus forts que les personnages de série télévisée. Même après les émissions, on continue de suivre leurs péripéties. Amour, tentatives de suicide… Ce genre nous oblige à donner plus de dimensions, de finesse et d’envergure aux personnages que nous créons. Pour ça, Lola était déjà avant son temps. La situation actuelle de la télévision québécoise est préoccupante. Les restructurations à Radio-Canada, le diffuseur officiel, en sont un exemple criant… Le gouvernement Canadien sabre dans le budget du diffuseur officiel et surtout dans le secteur francophone. Les emplois sont supprimés, les émissions journalistiques survivent à peine. La télévision anglophone existe assez peu, car les Canadiens anglais sont très amateurs de programmes américains et ont accès à des dizaines de diffuseurs. Mais au Québec, nous avons une télévision très productive avec nos émissions de fictions, nos chanteurs, nos journalistes. Nous avons l’impression que c’est dans notre culture que les Anglophones tentent de réaliser des économies. Dernièrement, nous avons appris que le département des costumes de Radio-Canada allait fermer ses portes, victime des nouvelles restrictions budgétaires. Il est le plus important en Amérique et contient des tenues de toutes les époques. Des costumes d’émissions pour enfants vont également disparaître. Imaginez si, tout à coup, Tintin était jeté aux oubliettes ? Alors, on tente de faire comprendre au gouvernement qu’il sape notre culture, mais c’est une tâche difficile quand, pour les responsables politiques, la culture est souvent plus associée à celle des États-Unis. Pourtant il faut que les Français d’Amérique puissent survivre, il ne faut pas leur arracher leur culture et leur moyen de transmission.

 

Chambres en Ville quitte l’antenne de TVA en 1996. Le final, un événement national, rassemble plus de 3 millions de québécois, un score que peu de programmes ont réalisé jusque-là et depuis. Et pourtant, quelques années plus tard, les archives de la série sont sommairement promises à la benne. Prévenue à la dernière minute, Sylvie Payette réussit à sauver les masters. Ce monument de la télévision québécoise, menacé de disparition, est miraculeusement sauvegardé et réhabilité avec les sorties DVD dont la production est supervisée par la propre fille de Sylvie Payette, Flavie Payette-Renouf.

Poussée par un public en demande, Sylvie Payette, auteure de la totalité des 188 épisodes que compte la série, tente de la relancer via une suite. Mais les atermoiements des responsables de la chaîne, demandant des versions successives et corrections parfois contradictoires, finissent par épuiser le projet. Payette n’abandonne pas et publie en novembre 2011 le roman Chambres en Ville La Suite, avant d’inventer des aventures à Savannah, la fille de Lola et Pete, dans une série de romans destinés à la jeunesse. L’héritage de Chambres en Ville est donc bien vivant. Il est en même au tome 8…

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En bonus : Les souvenirs de Louise DesChâtelets, l’interprète de Louise…

Dans Chambres en Ville, elle incarnait Louise Leblanc, la propriétaire de la résidence pour étudiants. Aujourd’hui collaboratrice au Journal de Montréal, pour lequel elle répond au Courrier des Lecteurs, Louise DesChâtelets se souvient…

La série abordait frontalement des thématiques fortes mais n’en oubliait pas pour autant sa nature profonde de divertissement. C’était ça la « patte » de l’auteure Sylvie Payette ?

Louise Deschatelets.jpgLouise DesChâtelets : Ça tient à cela, mais aussi à l’écriture de Sylvie Payette qui réglait vite les situations amorcées, se positionnant ainsi dans l’air d’un temps où on voyait les humains et les choses changer à un rythme de plus en plus accéléré en comparaison des générations précédentes. Avant on comptait en décennies pour entreprendre une modification d’habitudes de vie, alors que dans les années 90, cet espace de temps a commencé à se réduire à sept, puis à cinq, puis à trois ans.

Quel souvenir vous revient en premier lorsqu’on vous parle de « Chambres en Ville » ?

Il y en a deux. Le premier concerne l’intimité de nos jours de tournage. Ayant été une des rares adultes sur le plateau, et la seule présente dans la quasi totalité des épisodes, j’ai le souvenir du bruit créé par cette bande de jeunes dans la salle de maquillage et les loges dès 6h jusqu’à 23h. Je n’avais jamais connu un plateau aussi animé. C’était la vie multipliée par cent. Ça tenait le cœur jeune ! Le deuxième est plus personnel. Malgré le fait que j’étais très connue à l’époque, contrairement aux autres acteurs de la série, le public n’a vite fait qu’UN entre moi et Louise. J’étais devenue dans son esprit « la Québécoise qui comprenait le mieux les jeunes et qui détenait le secret de la bonne entente avec eux ». Il m’a donc fallu à de nombreuses reprises dire: « Ça c’est Louise Leblanc qui le dit ou qui le fait. Ce n’est pas moi Louise DesChâtelets ».

Pouvez-vous nous ramener sur le tournage de la série avec une petite anecdote ?

Lors d’un des derniers tournages, Caroline, la sœur de Pete morte du Sida, devait réapparaître en rêve à Louise. La société québécoise a toujours été marquée du sceau de la religion catholique mais à la fin des années 70, les jeunes, ayant jeté la religion par-dessus bord, ont cessé pour partie de faire baptiser leurs enfants. Les parents de Julie Deslauriers, l’interprète de Caroline étant de ceux-là, cette dernière n’avait reçu aucune éducation religieuse. Dans les didascalies de l’épisode, Sylvie mentionnait : « Caroline apparaît en rêve à Louise alors qu’elle se promène dans les limbes », Julie qui n’avait aucune idée de la signification du mot « limbes » est venue me voir pour que je lui explique. Une fois revenue de ma stupéfaction, je fus obligée de retourner dans mes souvenirs pour lui expliquer, ce qui était une évidence pour les gens de ma génération, que les non baptisés n’avaient pas accès au ciel et devaient séjourner pour un temps de pénitence dans cet espace entre ciel et enfer, les « limbes ».

Propos recueillis par Thomas Destouches les 23, 24 et 25 novembre 2014

Remerciements chaleureux à Sylvie Payette et Louise DesChâtelets