Box office 2016 des films québécois

En 2007, le premier volet de la comédie Les 3 P’tits Cochons avait attiré près de 580 000 spectateurs. Près de 10 ans plus tard, désormais repris en main par le réalisateur Jean-François Pouliot, le second en rassemble un peu plus de 300 000. Un demi-succès ? Oui et non. La comédie réunit certes beaucoup moins de spectateurs dans les salles québécoises mais elle glane la première place de la production locale au box office. Et elle confirme la popularité du comédien Guillaume Lemay -Thivierge, présent au casting de 2 films du Top 10 (Les 3 P’tits Cochons 2 et Nitro Rush… deux suites !). A noter la très belle 3ème place de 1:54, le bouleversant film du jeune réalisateur Yan England… qui attire 40 000 spectateurs de plus que l’expérimenté (mais pas moins jeune) Xavier Dolan pour son adaptation de Juste la fin du monde. En 2014, son Mommy était le plus gros succès québécois avec plus de 370 000 spectateurs.

Voici ci-dessous le top 20 des plus grands succès de cette année 2016 au Québec :

  1. Les 3 P’Tits Cochons 2 : 306 399 entrées
  2. Votez Bougon : 270 390
  3. 1:54 : 127 296
  4. Juste la fin du monde : 87 204
  5. Les Mauvaises herbes : 60 862
  6. Chasse-galerie : 59 036
  7. Nitro Rush : 55 843
  8. 9 le film : 17 850
  9. King Dave : 15 917
  10. Embrasse-moi comme tu m’aimes : 14 246
  11. Two Lovers and a Bear : 8 640
  12. Avant les rues : 5 591
  13. Endorphine : 5 046
  14. Le Pacte des anges : 4 865
  15. Mon ami Dino : 4 352
  16. Pays : 3 909
  17. Montréal la Blanche : 2 986
  18. L’Origine des espèces : 2 279
  19. Boris sans Béatrice : 2 084
  20. Là où Atilla passe : 2 066

La bande-annonce de « Les 3 P’tits Cochons 2 » :

Interview – Marc-André Lussier: « La critique s’est pratiquement métamorphosée en guide d’achat pour le consommateur »

Chroniqueur cinéma à La Presse, auteur du livre « Le Meilleur de mon cinéma« , Marc-André Lussier est une des grandes plumes de la critique cinématographique… et pas seulement québécoise. Entrevue avec un monstre de cinéphilie !

 

MA VIE DE CINEPHILE

Quel est votre premier souvenir de spectateur ?

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© Walt Disney Pictures

Mary Poppins, lors de vacances familiales dans une station balnéaire du New Jersey. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Je ne comprenais pas un traître mot d’anglais mais le film avait quand même eu sur moi un bel effet. Mes parents m’ont souvent raconté à quel point j’avais été insistant à la sortie pour qu’ils m’achètent un parapluie !

Quel est le premier film qui vous a tiré une larme ?

Hum… Les critiques ont des cœurs de pierre, c’est bien connu. J’hésite entre Kramer vs. Kramer et Ordinary People…

C’est quoi un « bon film » ?

Vaste question. Pour laquelle il n’y a pas de réponse absolue. Je dirais simplement que j’inclus dans cette catégorie toute œuvre cinématographique qui, pour une raison ou une autre, laisse un bon souvenir ou une émotion tangible.

Quel est votre réalisateur préféré ? Et pourquoi ?

Difficile d’en choisir un mais j’ai toujours eu une affection particulière pour François Truffaut. Autant le cinéaste que l’homme. Beaucoup aimé le cinéma de Patrice Chéreau aussi. Parmi les cinéastes contemporains, il est clair que je ne raterais pour rien au monde les nouvelles offrandes d’Almodovar, Kechiche, Dolan ou Audiard.

Quel est votre acteur préféré ? Et pourquoi ?

Michael Fassbender. Sensible, polyvalent, intense et désinhibé. Et toujours juste. Chez les femmes, Catherine Deneuve. Pour l’ensemble de son œuvre et son insatiable curiosité.

Combien de films vous voyez par an ?

Environ 250 longs métrages par an. Le taux hebdomadaire varie beaucoup.

Quel est le chef d’œuvre à côté duquel vous passez complètement ?

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. Jamais été capable de passer par dessus le jeu outrancier (à mon avis) de Daniel Day-Lewis.

Quel est votre plaisir coupable ?

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© Columbia Pictures

White Nights (Soleil de nuit) de Taylor Hackford. Je ne me lasse jamais des numéros de Mikhail Baryshnikov et Gregory Hines !

Quel est le dernier grand film que vous avez vu ?

Arrival (Premier contact) de Denis Villeneuve.

 

MA VIE DE CRITIQUE

Depuis un peu plus de 20 ans, vous êtes critique cinéma à La Presse. Est-ce que cet exercice critique a évolué depuis tout ce temps et si oui, en quoi ?

Beaucoup. Je dirais que la transformation majeure réside dans le fait que, compétition des blogues et réseaux sociaux obligent, la critique s’est pratiquement métamorphosée en guide d’achat pour le consommateur. C’est du moins le cas dans les médias grands publics. Ainsi, la rédaction d’une critique est moins liée à la pensée personnelle du critique qui la rédige, et davantage construite en fonction du public que le film pourrait intéresser.

Quel est votre rituel de critique ? Vous prenez des notes pendant la projection ? Vous écrivez juste après la projection ? Vous laissez le film reposer quelques jours avant de clore votre critique ?

Je prends très rarement des notes au cours d’une projection. Je le fais uniquement dans les occasions où, par exemple, un film québécois est présenté en primeur mondiale dans un festival international. Dans un contexte festivalier, nous n’avons évidemment pas le luxe de nous permettre de laisser reposer le film. Il faut écrire à chaud, souvent quelques minutes à peine après la fin de la projection. En temps normal, je préfère écrire quelques jours après la projection.

Durant toute votre carrière, y a-t-il une critique particulièrement dure à écrire et pourquoi ?
Nouvelle-France. Une production ambitieuse, la plus chère jamais produite au Québec, réalisée par Jean Beaudin, un des cinéastes les plus estimés au Québec (J.A. Martin photographe, Being at Home with Claude, la télésérie Les filles de Caleb). Film raté pour lequel j’ai mis deux bonnes journées à rédiger une critique sincère en tentant de trouver le ton juste. Le plus récent film de Carole Laure m’a aussi causé des maux de tête. En parlant de Love Project, la réalisatrice était si convaincante qu’on aurait aimé que le film soit à la hauteur de sa conviction et de sa sincérité. Ce n’était pas le cas.

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© Les Editions La Presse

Dans votre ouvrage « Le meilleur de mon cinéma », publié en 2013, vous êtes revenu sur certaines de vos critiques. Y en a-t-il une justement avec laquelle vous vous êtes aperçu que vous n’étiez plus du tout en accord en revenant dessus ?

C’est assez rare, mais oui, cela arrive parfois. Je me souviens avoir rédigé une critique beaucoup trop favorable de la comédie québécoise La vie après l’amour de Gabriel Pelletier. Que j’ai trouvée correcte, sans plus, au second visionnement…

Qui sont les critiques de cinéma qui vous ont le plus marqué, qui ont participé à votre formation de critique ?

Je ne pourrais pas fournir de noms précis, mais dès l’adolescence, je me suis senti des affinités avec des publications à vocation plus « populaire » comme Première, Studio, et La revue du cinéma (et Séquences au Québec), plutôt qu’avec les magazines plus spécialisés dans lesquels on pouvait lire des critiques écrites par de grands théoriciens du cinéma. J’ai appris à les apprécier aussi au fil du temps, bien sûr, mais aujourd’hui, j’avoue ne pas beaucoup lire les autres critiques.

 

LE CINEMA QUEBECOIS ACTUEL

Quelles sont les grandes problématiques auxquelles est confronté le cinéma québécois actuel ? La fréquentation « modeste » ? Son financement ?

Financement, baisse d’affection du public, clivage entre cinéma d’auteur voué à un rayonnement international et cinéma commercial au rayonnement très limité, sinon nul. Plus de 55 longs métrages par an pour un pays de huit millions d’habitants, c’est peut-être trop…

Comment expliquez-vous que nombre de réalisateurs québécois (Villeneuve, Falardeau, Vallée…) soient « recrutés » par Hollywood ?

Outre les talents indéniables de ces cinéastes, le fait qu’ils soient étrangers, mais quand même de culture nord-américaine, constitue assurément un atout. Les Américains disent souvent à propos de ces cinéastes « French Canadian » qu’ils ont un œil différent.

Je n’aime pas résumer « un cinéma » à « un réalisateur » mais on ne peut passer à côté du phénomène Xavier Dolan, le représentant le plus médiatique de la cinématographie québécoise. Il a signé 6 films. C’est une œuvre jeune, en mutation et, je dirais même, à un point de jonction, mais déjà une œuvre. Quelle est votre vision de son cinéma ?

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© Les Films Séville

À mes yeux, il a cette capacité de faire un cinéma très personnel, très distinctif, même quand il s’attaque à l’univers d’un autre. Lors d’une rencontre de presse à Paris, un journaliste français lui disait justement que Juste la fin du monde était un film dans lequel il y avait tout de Lagarce, mais tout de Dolan aussi. Je crois que ça résume assez bien.

Quels sont, selon vous, les jeunes réalisateurs québécois à suivre avec attention ? Et pourquoi ?

De jeunes réalisatrices sont en train de s’imposer et l’on ne peut que s’en réjouir. À la tête de ce mouvement, Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Pays) et Anne Émond (Les êtres chers, Nellie). Une nouvelle génération de scénaristes et de cinéastes se fait aussi valoir, notamment dans le film Prank de Vincent Biron. Yan England est à surveiller également. Après avoir réalisé Henry, un court métrage qui s’est rendu jusqu’aux Oscars, il a offert cet automne 1 :54, un film qui connaît beaucoup de succès présentement au Québec.

Le cinéma québécois n’est pas à part. Il est touché, comme tous les pays, par la crise économique et les tragiques événements. Comment est-ce qu’il traduit notre monde torturé ?

Le cinéma d’auteur québécois a souvent eu la réputation d’être très gris. Cette accumulation de thèmes plus déprimants y est d’ailleurs pour beaucoup dans la désaffection du public envers son cinéma. Le Québec étant une « petite » société, les cinéastes d’ici auront tendance à aborder les enjeux sociaux en passant par des histoires intimes au cœur desquelles se trouve une quête d’identité personnelle ou collective. Le mal être du « mâle » québécois est aussi l’un des thèmes récurrents du cinéma québécois. On laisse généralement aux autres le soin d’évoquer les grands enjeux internationaux…

Quels sont les films québécois à venir cette année que vous attendez avec une impatience particulière ?

Nous arrivons pratiquement à la fin de l’année. Je n’ai pas encore vu Pays. Et j’ai très hâte de voir la comédie Votez Bougon !, tirée d’une série à l’humour très grinçant, qui a connu un immense succès à la télé québécoise il y a 10 ans.

Le cinéma québécois, hors quelques succès exceptionnels (Starbuck, Mommy…), a beaucoup de mal à s’imposer, ou même s’exporter, en France. Regrettez-vous cette absence ? Est-ce que la « langue » est la seule barrière à cette absence ?

En principe, la France devrait être une alliée naturelle pour le cinéma québécois mais force est de constater que ce n’est pas le cas. Et je crois que la langue – et l’accent – y est pour beaucoup dans ce déséquilibre. Je sais que des Québécois s’offusquent quand ils apprennent que certains de nos films sont sous-titrés lors de leur présentation en France, mais ce n’est pas mon cas. Et s’il faut sous-titrer tous nos films, qu’on le fasse !

Propos recueillis par Thomas Destouches

Remerciements très chaleureux à Marc-André Lussier pour sa disponibilité

 

Chloé Robichaud : son top 5 des films québécois

Auteur du formidable Sarah préfère la course (Lire la critique), la jeune réalisatrice Chloé Robichaud livre ses 5 films québécois préférés…

 

3Le Déclin de l’empire américain, de Denys Arcand (1986)

Commentaire de Chloé Robichaud : « J’aime ce film de tout mon cœur, surtout pour la force de ses dialogues. Tout, ou presque, se passe autour d’une table et on ne s’ennuie jamais. Un tour de force. »

Synopsis : Sur fond de campagne, quatre hommes, professeurs à la faculté d’histoire, préparent un repas gastronomique… et parlent des femmes. Sur fond de ville, quatre femmes, amies ou compagnes de ces hommes, s’entraînent à la musculation esthétique… et parlent des hommes. (Source : Eléphant Cinéma)

 

1Les Invasions barbares, de Denys Arcand (2003)

Commentaire de Chloé Robichaud : « C’est intelligent. Son propos social est fort. C’est à la fois amusant et touchant, plein d’humanité. Les acteurs y sont brillants. Une grande œuvre. »

Synopsis : À peine parvenu à la cinquantaine, Rémy apprend qu’il est atteint d’un mal incurable. Son ex-femme appelle leur fils à son chevet et prévient famille et entourage. L’heure du bilan a sonné. Denys Arcand aborde, comme dans le Déclin de l’empire américain, des thématiques qui exigent un début de maturité. (Source : ONF)

 

5Emporte-moi, de Léa Pool (1999)

Commentaire de Chloé Robichaud : « D’une immense beauté et vérité. Un film révélateur pour moi, que j’ai vu à un moment clé de ma jeune adolescence. Je pense que c’était la première fois que je prenais conscience que je regardais un film québécois réalisé par une femme. Léa Pool aura été pour moi une grande inspiration à poursuivre mon rêve. »

Synopsis : Au début des années 60, à l’aube de la Révolution Tranquille au Québec, le parcours d’Hanna, une jeune fille de 13 ans qui se cherche. Elle va trouver certaines réponses dans un film de Jean-Luc Godard, Vivre sa vie, et dans sa comédienne principale, Anna Karina…

 

4Réjeanne Padovani, de Denys Arcand (1973)

Commentaire de Chloé Robichaud : « Le cinéma de Denys Arcand me plait, sans doute pour son regard politique et social. J’ai écouté ce film plusieurs fois dans les dernières années et tout ce qu’il dépeint, est encore très actuel. »

Synopsis : À la veille de l’inauguration d’une autoroute, un entrepreneur mafieux reçoit des amis, dont le ministre de la Voirie et le maire de la ville. Par ailleurs plane l’ombre de sa femme Réjeanne. (Source : Eléphant Cinéma)

 

2C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée (2005)

Commentaire de Chloé Robichaud : « Une œuvre riche, en images, en couleurs, en musique, en son. Une mise en scène autant soignée qu’éclatée. »

Synopsis : Une chronique familiale dans les années 70 au Québec et plus particulièrement la relation entre un père et son fils qui n’arrivent pas à se comprendre…

 

Propos recueillis par Thomas Destouches

Interview – Chloé Robichaud : « Toute ma vie, j’ai écrit, filmé, raconté »

Avec Sarah préfère la course, présenté à Cannes en 2013 en section Un Certain Regard, Chloé Robichaud livre une première œuvre… déjà magistrale. Rencontre avec la réalisatrice, qui peaufine actuellement son 2ème film : Pays.

=> Lire la critique de « Sarah préfère la course »

A PROPOS DE « SARAH PREFERE LA COURSE »

Serait-il trop « évident » ou « faux  » de mettre en parallèle l’obsession absolue de Sarah pour la course avec la vôtre pour le cinéma ?

Bien que le personnage demeure un personnage de fiction, et que nous ne partageons pas nécessairement toutes les mêmes expériences de vie ou traits de personnalité, Sarah et moi avons des points en commun. Une grande part d’inconscient s’insère dans le processus d’écriture et ce n’est qu’avec le recul que je constate, oui, à quel point le film parle de mon obsession pour le cinéma, ou plutôt pour les histoires. Toute ma vie, j’ai écrit, filmé, raconté, à petite ou grande échelle. Parfois, je l’ai fait comme une fuite, pour m’évader de mes réels sentiments, entre autres à l’époque de mon adolescence où l’idée d’être homosexuelle m’effrayait. Parfois, c’était ma façon de me sentir en contrôle de mon destin. C’est pareil pour Sarah, et son rapport avec la course. Aujourd’hui, j’ai pris en maturité et je me connais beaucoup mieux. Je dirais maintenant que le cinéma m’offre beaucoup de liberté, je me sens choyée de pouvoir toucher les autres par les histoires et c’est aussi sans doute ma façon de transcender le passé.

Sarah n’intellectualise pas, et n’arrive même pas à verbaliser cette obsession. Au-delà de l’activité physique, c’était donc au corps de prendre le relais de cette expression et de ses émotions profondes, n’est-ce pas ?

Sarah n’a pas encore appris à écouter ses sentiments, sans doute parce qu’elle a très peur des conclusions qu’elle pourrait en tirer. Sarah communique ainsi par le corps, par l’activité physique. Les mots deviennent alors futiles. Le silence, dans la vie, est toujours si évocateur quand on prend le temps de l’écouter. Je me suis ainsi donnée comme défi, avec ce film, de parler avec le corps, les silences, les regards. On vit l’intériorité de Sarah à travers ses yeux. Il suffit d’être attentif et Sarah nous en dira beaucoup plus que si elle avait parlé pendant 90 minutes sans s’arrêter.

Je me suis ainsi donnée comme défi, avec ce film, de parler avec le corps, les silences, les regards.

De la même manière que Sarah ne montre pas ses émotions, elle a un rapport « difficile » avec son corps, ou plutôt avec le fait de le montrer (elle se change dans les toilettes, elle n’enlève pas son soutien-gorge pendant la scène de sexe…) et même de toucher (les nombreux plans où elle évite de toucher le sol directement avec sa peau en gardant ses chaussettes…). Pourquoi Sarah a un rapport aussi compliqué avec l’ »extérieur » et son exposition ? Est-ce qu’elle envisage cette exposition comme un risque de se dévoiler ?

Oui, Sarah a peur de se dévoiler aux autres, mais surtout à elle-même. Elle s’éveille tranquillement aux questions identitaires. C’est pourquoi, par exemple, elle ne regarde que les nuques des jeunes femmes nues dans les douches des vestiaires. Elle est pudique parce qu’elle n’est pas à l’aise avec sa propre sexualité. Elle se cherche aussi en tant que femme… Car qu’est-ce qu’être une femme ? Elle ne s’identifie pas aux codes sociaux, elle doit apprendre à se définir au-delà des normes. Je pense que son mal être s’explique beaucoup par cet inconfort face aux stéréotypes. Il peut être si ardu de se définir, quand rien ne semble nous correspondre. C’est un peu comme si tout était à faire. Certains, comme Sarah, se réfugie donc à l’intérieur d’eux-mêmes, seul endroit où ils peuvent se sentir en sécurité face au monde extérieur.

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Hélène Florent et Sophie Desmarais dans « Sarah préfère la course » – © Aramis Films

S’il y a bien une scène de sexe avec Antoine, elle est quasiment dénuée de sensualité ou de tendresse. Elle est abordée presque d’un point de vue « pratique ». La seule scène où on sent une certaine forme de vraie sensualité émanant ou plutôt touchant Sarah est celle où elle se trouve dans la chambre de sa collègue. Ce trouble ou cette indécision était-il une part importante de la définition en creux de Sarah ?

Le film aborde différentes questions identitaires, et la question de l’orientation sexuelle en est une. Sarah est touchée par l’humanité et la sensibilité d’Antoine. Elle cherche à se comprendre, à décoder ses sentiments, en faisant l’amour avec lui. Rapidement, on comprend, tout comme elle, qu’elle n’y prend pas le plaisir espéré.

Le film aborde différentes questions identitaires, et la question de l’orientation sexuelle en est une.

Micheline Lanctôt, l’ »immense » Micheline Lanctôt devrais-je dire, joue le rôle de la coach de Sarah dans le film. Cette comédienne et réalisatrice a également joué un rôle déterminant dans votre formation de cinéaste. Quel est-il ?

J’ai eu le privilège d’avoir Micheline comme professeure à Concordia pendant une année. Elle m’a enseignée la direction d’acteurs. J’ai fait la rencontre d’une femme d’exception, qui n’a pas peur de ses opinions, qui prend sa place sans attendre qu’on la lui montre. Elle est d’une grande authenticité. J’aime sa force. Elle m’inspire beaucoup. Et en hommage à ce qu’elle est, pour le cinéma québécois, les réalisatrices et pour moi-même, j’ai envie de lui faire une place dans chacun de mes projets cinématographiques. Je dirais même que c’est une entente non-écrite entre nous deux !

Le film est parcouru de nombreuses formules que l’on peut retrouver dans les « fortune cookies » des restaurants asiatiques. Ce sont des clés pour comprendre le film, mais aussi des inspirations soufflées au spectateur. A ce titre, le dernier message est, à mon sens, capital : « La réponse n’est pas dans le biscuit ». Est-ce que l’on peut le comprendre comme le fait que c’est à Sarah de se prendre en mains, d’assumer pleinement ses choix… de dépasser la caméra et de continuer sa course comme dans le dernier plan ?

Moi-même, j’aimerais croire au destin, aux signes, parce qu’il serait plus facile d’accepter ce qui nous arrive, comme si nous ne pouvions, de toute façon, rien y faire. La vérité, c’est qu’il y a des conséquences à nos actes et que nous sommes bien souvent maîtres de nos actions. Sarah prend la décision de courir, peu importe le prix à payer. Ce n’est pas un biscuit qui va lui dire quoi faire. La réponse, la bonne, est en elle-même. À la fin, elle accepte enfin de s’écouter elle, de suivre son propre chemin. Certains trouvent d’ailleurs la fin plutôt pessimiste, alors que pour moi, elle est pleine d’espoir. Sarah fait maintenant des choix conscients.

A PROPOS DE « PAYS »

Racontez-nous de quoi va parler le film…

Le film aborde, entre autre, la conciliation travail-famille, en suivant le parcours de trois femmes. L’une est une jeune députée canadienne nouvellement élue (Nathalie Doummar), une autre est médiatrice internationale (Emily VanCamp) et l’autre est Présidente d’une Île qui doit faire face à une faillite imminente (Macha Grenon). Les trois se rencontrent justement pendant une médiation concernant l’exploitation minière de cette Île. Un peu comme pour la course avec Sarah, la politique sert ici de trame de fond, pour parler de la psychologie de ces femmes singulières. Le ton oscille entre le drame et la comédie. C’est un film particulier, autant dans son propos que dans sa forme… Pays est un objet assez unique en son genre et j’en suis très fière.

Et pour ce film, outre Emily VanCamp et Nathalie Doummar, vous retrouvez une nouvelle fois Micheline Lactôt. On sent une véritable volonté de votre part d’être fidèle à des collaborateurs, et pas seulement devant la caméra. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

La réponse est aussi clichée que vrai. Mes amis, mes collaborateurs de cinéma, sont ma famille. J’ai fait mon premier film à 17 ans, avec ma grande amie, Jessica Lee Gagné. Plus de dix ans plus tard, Jessica signe la direction photo de Pays, comme elle a signé plusieurs autres de mes projets. Ensemble, on grandit, on apprend, on s’améliore. Je pourrais dire la même chose de Fanny-Laure Malo, que j’ai rencontré à Concordia et qui produit nombre de mes projets. La complicité, c’est sans doute ce qui m’aura amenée si jeune à accomplir plusieurs de mes rêves. J’ai su, rapidement, voir le talent en d’autres et m’entourer d’humains formidables. Je suis chanceuse de les avoir croisés sur mon chemin. Je n’aime pas travailler avec des gens qui ne veulent, au fond, que leur chèque de paie. Je travaille avec ceux qui l’ont dans le ventre, qui, peu importe leur rôle, sont passionnés. Et autant devant que derrière la caméra, je dois être en mesure de développer une complicité de travail avec eux. Sinon, je réalise rapidement que ça ne marchera pas. Et puis je fais ce métier parce qu’il me rend heureuse, parce que j’ai du plaisir à être sur un plateau. L’esprit d’équipe est une priorité pour moi.

Je travaille avec ceux qui l’ont dans le ventre, qui, peu importe leur rôle, sont passionnés. Et autant devant que derrière la caméra, je dois être en mesure de développer une complicité de travail avec eux.

A quelle étape de production êtes-vous ?

Nous venons tout juste de compléter la post production du film en mai dernier. Je suis en ce moment en plein brainstorm pour le matériel publicitaire, auquel je trouve primordial de participer. Le film sera sans doute lancé quelque part dans le monde à l’automne. Je lui souhaite évidemment une belle vie. Je pense que le film a quelque chose à dire et j’espère simplement qu’il aura la chance d’être vu et entendu. Après, le reste ne m’appartient plus.

Pourquoi avoir insisté de tourner ce film en 35 mm ?

Je pense qu’il faut voir le film pour comprendre pourquoi le 35mm était non seulement important, mais primordial dans ma mise en scène. Le film se passe sur une Île, qu’on sent figée dans le temps, comme s’il y avait eu un boom économique dans les années 70 et puis après, plus rien. L’enjeu du film est que cette île puisse enfin entrer dans la modernité. Et je dois dire aussi que le grain, la douceur de la pellicule, s’harmonise parfaitement au climat et aux paysages de Terre-Neuve, territoire pittoresque et aride de notre tournage.

En quoi ce format de tournage est une condition sine que non de votre intention de départ pour Pays : faire « un film de cinéma avec un grand C » ? Et c’est quoi d’ailleurs pour vous le « cinéma avec un grand C » ?

C’est le cinéma de mon enfance, le cinéma de l’enfance de mes parents. C’est celui de la pellicule. Je suis parfois très nostalgique d’une époque que je n’ai même pas connue ! J’ai fait mon éducation cinématographique en regardant les films de la Nouvelle Vague, les Bergman, les Woody allen, etc. Je pense qu’il est normal que j’aie aujourd’hui envie de travailler avec le même médium qu’eux, que ceux et celles qui m’ont inspirée comme cinéaste. Et puis j’aime que chaque prise soit comptée quand on tourne en pellicule. Tout devient important. Chaque « 3, 2, 1, Action » est significatif. Je trouve que ça se ressent à l’image. Le climat n’est pas le même sur le plateau parce que tout le monde prend soin de chaque instant. C’est magique …

J’aime que chaque prise soit comptée quand on tourne en pellicule. Tout devient important. Chaque « 3, 2, 1, Action » est significatif.

Et justement, parce que je vous sais toujours impatiente d’écrire, de tourner, de monter et de préparer le prochain film, Quelle est l’étape suivante ? Avez-vous toujours cette envie de réaliser un biopic sur Jackie Kennedy ?

Si on me donne cette chance un jour, oui, j’adorerais raconter l’histoire de Jackie Kennedy. Elle me fascine. Reste que pour l’instant, j’ai d’autres projets en route. Je me relance dans l’écriture de mon troisième film, que j’avais entamé l’année dernière. Puis je cogite l’idée d’un prochain, un quatrième. Il y a aussi la saison 2 de Féminin/Féminin qu’on espère tourner très prochainement. Il m’arrive de penser à l’écriture d’une pièce de théâtre… On verra comment les choses décident de se placer. Je sais juste que je vais continuer de travailler très fort sur les projets qui m’interpellent. Pour le reste, on verra.

A PROPOS DU CINEMA QUEBECOIS

Les cinéastes québécois s’exportent beaucoup depuis quelques années à Hollywood (Jean-Marc Vallée, Denis Villeneuve…) et d’autres, une sorte de « nouvelle génération », explosent (vous, Xavier Dolan, Martin Villeneuve, Louise Archambault, Sébastien Pilote, le collectif RKSS, Maxime Giroux, Rafaël Ouellet, Denis Côté, François Delisle…). Peut-être est-ce une vision de l’ »extérieur », mais j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose autour du cinéma québécois. Quel est votre constat du cinéma de votre Province actuellement ?

C’est extrêmement inspirant. Je pense que le succès de chacun crée un merveilleux effet domino. Le cinéma québécois a très belle réputation oui, à l’étranger, ce n’est pas juste une impression. C’est dommage ceci dit que le public ne soit pas autant au rendez-vous une fois nos films à l’affiche dans nos propres salles. On pourrait en parler longtemps, c’est un autre débat… Mais je suis fière de notre cinéma. On fait des œuvres très fortes, pertinentes, de grande qualité. Et nous sommes extrêmement créatifs et débrouillards. Je suis flattée quand on me dit que j’ai ma place parmi tous ces talents québécois. Je les admire tous beaucoup, chacun pour différentes raisons.

Propos recueillis par Thomas Destouches

Critique film : Sarah préfère la course, de Chloé Robichaud (2013)

1Réalisation et scénario : Chloé Robichaud

Distribution : Sophie Desmarais, Jean-Sébastien Courchesne, Geneviève Boivin-Roussy, Hélène Florent, Micheline Lanctôt…

Synopsis : Sarah décide de quitter la maison familiale pour intégrer le club d’athlétisme de l’université McGill à Montréal. Ne pouvant bénéficier du soutien financier de ses parents, elle emménage avec son ami Antoine et de se marier avec lui pour bénéficier d’une bourse. Obnubilée par la course, Sarah en vient à négliger son nouveau mari. Et des douleurs à la poitrine viennent instiller le malaise…

Durée : 1h36

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Critique

Pour son premier long métrage, présenté en section Un Certain Regard à Cannes en 2013, la réalisatrice québécoise Chloé Robichaud réussit une œuvre magistrale. Et un film insaisissable, à l’image de son héroïne Sarah, dont le premier regard vers le spectateur déstabilise autant qu’il fascine. Il est difficile de le soutenir et pourtant on prend conscience instantanément qu’il nous a pris au piège…

Sarah est animée par cette obsession de la course, une idée fixe qu’elle est incapable d’intellectualiser et même de verbaliser, rendant encore plus poignante et insondable cette course sans fin qui se joue dans sa tête. Abrupte et mue d’une invariable détermination,  elle n’en est pas moins dénuée d’émotions. Si le masque de son visage est efficient, ses yeux la trahissent lorsqu’elle se fait oublier. Elle n’est pas cet animal sans conscience exclusivement obnubilé par la piste. On sent sa souffrance, non pas à ne pas ressentir, mais justement à refuser ou à ne pas savoir exprimer ses émois que l’on soupçonne intenses. Sa fission émotionnelle à l’écoute de la chanson « Un jour il viendra », inexplicable en apparence et mise en scène avec la plus grande des délicatesses, n’en est que plus bouleversante. On perçoit sans cesse le trouble de Sarah, ou plutôt ses troubles, tant la jeune femme  semble désaxée sur la piste de sa propre vie, contrairement à la ligne qu’elle suit dans le stade avec une obstination sans doute dangereuse pour elle-même.

Sarah préfère la course s’achève comme il avait débuté. Avec cette jeune femme en pleine course, mais dépassant cette fois-ci la caméra, doublant le spectateur, avec ce nébuleux regard pointé vers la foulée d’après, à présent fuyant, et que Sarah nous refuse. Ce regard qui nous hante désormais…

Note : 4 sur 5

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Date de sortie : 7 juin 2013

Box office : 19 167 spectateurs

Budget : 1,2 millions de dollars

Disponible en DVD