Interview – Stéphane Bourguignon: « On était tous complètement sur le cul devant le succès de La Vie La Vie »

Stéphane Bourguignon, créateur des séries La Vie La Vie et Tout sur moi, est de retour avec Fatale Station. Diffusée sur la plateforme québécoise EXTRA d’ICI Tou.tv (avant une programmation sur Radio Canada) et présentée en France lors du Festival Séries Mania, cette série est un thriller sous haute influence western. Rencontre avec un auteur culte…

=> Cette interview a été publiée dans le numéro 64 du magazine Cinemateaser

Avant de devenir romancier et auteur de série, vous avez travaillé pour l’émission Surprise Sur Prise !

Oui ! C’est vrai. J’étais jeune et cela n’a pas duré bien longtemps. J’écrivais les interventions de l’animateur en plateau. Mais je n’étais pas très bon. En fait ce n’était pas vraiment pour moi. (rire) D’ailleurs durant les séances de brainstorming avec l’équipe, je n’étais pas très bon non plus. Cela ne me plaisait pas trop de réfléchir de cette manière à des blagues. Je n’ai pas le cerveau outillé pour ça. Bien évidemment j’aime bien faire des blagues mais la caméra cachée n’est pas trop mon truc.

Peut-être est-ce dû aussi au fait que votre écriture se libère clairement sur la durée. Vous avez besoin d’imaginer sur une fiction longue…

Oui c’est vrai, je m’y plais plus. Mais j’ai travaillé dans le monde de l’humour jusqu’à la sortie de mon premier roman, donc de 22 jusqu’à 30 ans. Après j’ai laissé tomber. J’écrivais pour des humoristes, pour des émissions de télé ou de radio… Ma première école, la plus formidable sans aucun doute, c’est une émission de radio enregistrée chaque semaine devant un public: le Festival de l’humour québécois. Elle existait depuis 10 ans avant que je l’intègre, mon père l’écoutait déjà quand j’étais plus jeune ! C’était une sorte de revue d’actualité. On écrivait toute la semaine et le lundi soir on la mettait en boîte devant un public. On voyait alors ce qui marchait ou pas. Et on recommençait la semaine d’après. J’ai fait ça pendant 4 ans. Dans mon expérience professionnelle, c’est la seule fois où j’ai pu avoir instantanément le résultat de mon travail. J’ai beaucoup appris, notamment à ressentir le public, à essayer d’anticiper. Cela m’a toujours servi par la suite.

Avec le Festival de l’humour québécois, j’ai beaucoup appris, notamment à ressentir le public, à essayer d’anticiper. Cela m’a toujours servi par la suite.

Mais ne faut-il pas justement se détacher de cette volonté d’anticiper pour se recentrer sur ce qu’on veut faire ?

Il ne s’agit pas de vouloir lui plaire mais de vouloir l’amener en promenade. De pouvoir lui prendre la main et de le guider à travers une émission, un roman. Si tu ne sais pas à qui tu as affaire, tu ne peux pas le guider convenablement.

Avant d’être auteur de série, vous êtes devenu romancier. Si je mets en relation vos livres avec vos séries, il y a une obsession qui se dégage : la description de ce qui anime l’être humain à se bouger…

Oui en effet. Je mets toujours en scène des personnages qui, d’une certaine manière, sont arrêtés, bloqués ou sur le point de tomber. Et ce qui leur arrive leur permet de comprendre, de continuer à avancer, à progresser. Dans le cas de Fatale Station, c’est ce moment qui va accélérer leur chute et les changer à jamais. J’aime beaucoup ces points de fixation où les personnages ne savent pas comment se dépêtrer d’un état, d’une façon d’être. C’était aussi le cas dans La Vie La Vie. On y voyait des personnages réussissant à se dépasser, à dénouer quelque chose.

J’aime beaucoup ces points de fixation où les personnages ne savent pas comment se dépêtrer d’un état, d’une façon d’être.

Dans La Vie La Vie justement, vous vous intéressez à des personnages trentenaires à un point de transition de la vie. Ils en ont suffisamment fait pour être sur des rails tout en ayant assez de temps devant eux pour encore changer…

Je voulais parler de moi, de mes amis, de ce que je voyais autour de moi. Mais je voulais surtout faire une série ! (rire) J’avais profondément envie d’essayer cette écriture-là. Le principe de La Vie La Vie est extrêmement simple : c’est l’histoire de 5 amis ! Je ne me suis pas cassé la tête. Mais j’ai beaucoup travaillé, essayé d’apprendre le plus possible cette écriture si particulière. Une fois la forme maîtrisée, j’ai commencé à explorer, à faire par exemple un épisode sans sous-intrigue, un autre uniquement centré sur un personnage… Pour moi, La Vie La Vie a vraiment été un travail très égoïste de perfectionnement de mon art, de mes techniques.

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Normand Daneau, Macha Limonchik, Julie McClemens, Patrick Labbé et Vincent Graton, les comédiens de la série « La Vie La Vie »

Cette volonté d’expérimenter s’est amplifiée avec Tout sur moi, votre série ultérieure. C’est une comédie, en apparence proche de l’autobiographie mais en réalité très fictionnelle, où les comédiens s’adressent aux téléspectateurs face caméra, où on a des numéros musicaux…

Tout sur moi est vraiment basé sur ces 3 personnages. J’entendais les histoires que ma femme Macha et ses deux meilleurs amis se racontaient et je me disais que cela n’avait tellement aucun sens que c’était déjà une sitcom ! A cette époque, j’essayais d’écrire un roman depuis 6 mois mais cela ne marchait pas. C’est alors que je leur ai dit qu’il fallait faire une comédie sur et avec eux. On s’est assis tous ensemble et je leur ai demandé de me raconter leurs pires affaires. Bien évidemment, sur les 65 épisodes de Tout sur moi, j’en ai également beaucoup inventé. Moi je m’ennuie très vite, c’est sans doute mon principal défaut. Il fallait donc que je trouve des affaires pour me distraire. En ce qui concerne l’épisode en comédie musicale, c’est en fait lié à aux téléspectateurs. A la fin de la seconde saison, le diffuseur Radio Canada a annoncé qu’il retirait des ondes Tout sur moi. La série était donc finie. La chaîne a alors commencé à recevoir des lettres, beaucoup de lettres, c’était très touchant d’ailleurs. Quelques jours plus tard, le président de Radio Canada a donc annoncé que la série allait revenir. Pour remercier les gens, d’une certaine manière, j’ai écrit cette comédie musicale pour le premier épisode de la saison suivante. Mais à part cela, la construction de Tout sur moi était relativement simple : Intrigue A, Intrigue B, Intrigue C… C’est une série ridicule, complètement ridicule mais on a pris tellement de plaisir à la faire ! Encore aujourd’hui on se dit régulièrement que c’est dommage de ne plus être à l’antenne. On était très libre. Malheureusement je pense que cette époque-là est finie. Après cela on a subi des coupures budgétaires, encore des coupures, toujours des coupures… Je me considère vraiment chanceux d’avoir pu faire Fatale Station.

Quel est l’état de la télévision québécoise aujourd’hui après toutes ces années de coupures et de repositionnement ?

Les budgets diminuent sans arrêt. Des producteurs arrivent à faire des miracles avec très peu d’argent. Mais cela se fait également au coût d’un épuisement professionnel des équipes. Cela crée aussi des précédents : si un show est suivi par un million de téléspectateurs alors qu’il n’a coûté que 400 000 dollars, on essaie de le reproduire… Dans ce contexte, il est difficile de tenter, d’explorer. Le danger c’est de prendre moins de risques. Tout sur moi ne faisait pas de grosses cotes d’écoute, il y avait en moyenne quelque chose comme 380 000 téléspectateurs par épisode. Aujourd’hui, on ne garderait pas en onde une série avec une telle audience. Mais Tout sur moi offrait une belle visibilité pour Radio Canada et elle attirait les jeunes. C’est important car les publicitaires cherchent à attirer ce public. Ce qui peut peut-être nous sauver c’est l’émergence de nouvelles plateformes.

Ce qui peut peut-être nous sauver c’est l’émergence de nouvelles plateformes.

Dans votre carrière d’auteur de série, Fatale Station représente une vraie cassure. On n’est plus dans la fiction générationnelle comme La Vie La Vie ou dans la comédie pure comme Tout sur moi. On est dans une série proche de la structure dramatique du western…

Mon parcours en télévision est réalité enchevêtré avec mon parcours de romancier. Mon premier roman, L’Avaleur de sable, était précurseur de La Vie La Vie. Un peu de fatigue correspond à une période où j’étais tanné d’organiser à l’extrême mon écriture. Mon roman Sonde ton cœur se déroulait dans le Midwest américain, dans un petit village, Swan Valley, peuplé de 263 habitants. Je suis allé faire des repérages là-bas et l’ambiance m’est toujours restée. Après avoir fait une belle pause après Tout sur moi, comme j’aime toujours alterner des projets drôles et d’autres plus dramatiques, pour changer d’air, j’avais envie d’un truc plus dramatique. Et cet univers-là s’est imposé tout de suite. Tout était là, y compris cette ambiance de western. Pour moi, Fatale Station a un vrai prolongement avec ce roman. Là où je vois une différence, c’est dans l’écriture, dans les dialogues. La série contient des dialogues qui sont très théâtraux, ce que je ne faisais jamais avant. Il y a des envolées, de la poésie, c’est quelque chose de nouveau pour moi. Je vais beaucoup au théâtre, aussi parce que ma femme est actrice (ndlr : Macha Limonchik, la comédienne principale de Fatale Station). J’avais envie de m’amuser avec des notions plus théâtrales dans le dialogue.

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Macha Limonchik

Fatale Station raconte aussi la vie de cette ville. Pour la faire exister à l’écran, il faut que les habitants existent, une multitude d’habitants. Y avait-il la volonté de se confronter à la gestion de cette multitude de personnages, ce qui est nouveau aussi pour vous ?

En effet c’est la première fois que je travaillais avec autant de personnages. A l’origine il devait même y avoir un personnage régulier supplémentaire. Mais j’ai dû le couper lorsqu’on m’a annoncé que le budget était réduit de 100 000 dollars par épisode ! Quand tu veux parler d’un village, il faut tout de même qu’il y ait une brochette relativement imposante de personnages. En prenant un village isolé, tu peux créer des choses et tu n’es pas obligé d’être si près que cela de la réalité, de la vérité. La police vient le vendredi après-midi ? C’est moi qui l’ai inventé, cela n’existe pas au Québec ! Jouer comme cela subtilement avec la réalité me donne toutes les permissions d’une certaine manière. Tu crées les personnages que tu veux.

Jouer comme cela subtilement avec la réalité me donne toutes les permissions d’une certaine manière. Tu crées les personnages que tu veux.

La série arrive en France à l’automne sur Arte. Est-ce qu’à ce moment-là on saura s’il y a une saison 2 ?

Il n’est pas supposé y avoir une saison 2. Le diffuseur n’a jamais voulu en faire une. Ce n’est pas une question de qualité mais de planning. Il voyait la série ainsi… à moins bien évidemment que l’on connaisse un immense succès. On verra au printemps 2018, lorsque la série sera disponible chez nous à la télévision, et non plus seulement sur la plateforme de streaming de notre diffuseur. Mais je ne sais pas dans quel état d’esprit je serai à ce moment-là. Un an d’écriture ensuite le tournage… Au mieux, il se sera écoulé 3 ans entre les deux saisons. Je ne sais pas si c’est réaliste ou souhaitable.

J’ai interviewé Vincent Graton à propos de La Vie La Vie. A une question sur votre style d’écriture, il répondait ceci : « Pour un acteur, quand les mots de l’auteur sortent de sa bouche avec fluidité, il y a une part de talent (rires), mais surtout, cela confirme que l’écriture est là. Les textes de Bourguignon, nous n’avions qu’à être là et tout allait de soi. Il n’y a rien de trop dans son écriture. Pas d’utilisation exagérée de qualificatifs. Il y a une précision. Nous avons fait 39 épisodes de La Vie la vie, un autre auteur aurait surfé sur le succès et en aurait fait le double. Pas Bourguignon. Il a un jugement extraordinaire. Une capacité de se regarder en face pour identifier le superflu et l’éliminer. » Question donc : est-ce qu’une des forces de votre écriture c’est cette « précision » dont il parle ? Ce besoin d’aller à l’essentiel ?

Mes scénarios sont excessivement précis. Parfois les réalisateurs me disent même que je suis fatigant car ils voudraient faire autrement… mais le scénario fonctionne ! Ce n’est pas par envie de contrôle mais parce que dans ma tête l’action se déroule très précisément. Je me dis toujours que les scénarios ne sont pas uniquement lus par les réalisateurs et les acteurs. Il y a toute la chaîne de production : les producteurs, la chaîne, le diffuseur, les maquilleurs… Dans tout ce processus, il y a des gens qui ont de l’imagination, d’autres moins. Comme je le fais dans mes romans, je fais en sorte dans mes scénarios d’amener ces gens dans un voyage de lecture, qui leur donne la meilleure idée possible de ce que je veux faire. Même la costumière a des détails, l’ambiance… C’est un document qui se lit presque comme un roman. Cela donne un mouvement, on part tous sur la même page, avec une impression de ce qu’est la série, qui ne devient pas vivant juste au tournage. Elle l’est dès le scénario.

Pour continuer sur La Vie La Vie, la série a été un immense succès. Vous l’aviez dès le départ imaginé en 3 saisons. Mais face au succès, vous auriez pu facilement prolonger cette série…

C’est sûr, j’aurais pu continuer. Mais j’aurais dû inventer de nouveaux… Mes personnages doivent toujours dépasser quelque chose. Là ils avaient justement dénoué leur affaire au terme des 3 saisons. Il aurait fallu que je leur invente de nouveaux nœuds ? Je n’en avais aucune envie. Et puis la série avait eu une belle carrière, inespérée même. On était tous complètement sur le cul devant ce succès. C’est aussi pour cela que c’était le meilleur moment pour arrêter. Je n’aurais pu que décevoir. Si cette série est devenue mythique, c’est aussi parce qu’on s’est arrêté.

Si La Vie La Vie est devenue mythique, c’est aussi parce qu’on s’est arrêté.

A l’époque de Tout sur moi, vous évoquiez un scénario de film que vous vouliez réaliser pour compléter cet « exercice d’écriture » que vous évoquez parfois. A ce jour, vous n’êtes pas passé derrière la caméra…

Le scénario dont vous parlez, je l’ai écrit à un moment où je n’avais pas de travail. J’ai demandé une bourse, que j’ai obtenue, et je l’ai écrit. Je voulais le vendre le plus vite possible. Je l’ai donc proposé à une productrice au Québec. Elle m’a dit oui mais à la condition que je le réalise. J’ai réfléchi et je me suis demandé pourquoi je devais passer à côté de cette occasion. Je ne suis pas plus bête qu’un autre, je peux apprendre à réaliser. On a travaillé comme des fous sur ce projet pendant 3 ans sans jamais réussir à obtenir le financement. Depuis j’ai écrit un autre long métrage mais je ne pense pas que je vais tenter de le réaliser. Je suis curieux car la réalisation m’obligerait à rentrer dans les mots d’une façon nouvelle pendant le tournage.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 22 avril 2017


La bande-annonce de « Fatale Station » :

=> Lire l’interview de Vincent Graton

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