Interview – Chloé Robichaud : « Toute ma vie, j’ai écrit, filmé, raconté »

Avec Sarah préfère la course, présenté à Cannes en 2013 en section Un Certain Regard, Chloé Robichaud livre une première œuvre… déjà magistrale. Rencontre avec la réalisatrice, qui peaufine actuellement son 2ème film : Pays.

=> Lire la critique de « Sarah préfère la course »

A PROPOS DE « SARAH PREFERE LA COURSE »

Serait-il trop « évident » ou « faux  » de mettre en parallèle l’obsession absolue de Sarah pour la course avec la vôtre pour le cinéma ?

Bien que le personnage demeure un personnage de fiction, et que nous ne partageons pas nécessairement toutes les mêmes expériences de vie ou traits de personnalité, Sarah et moi avons des points en commun. Une grande part d’inconscient s’insère dans le processus d’écriture et ce n’est qu’avec le recul que je constate, oui, à quel point le film parle de mon obsession pour le cinéma, ou plutôt pour les histoires. Toute ma vie, j’ai écrit, filmé, raconté, à petite ou grande échelle. Parfois, je l’ai fait comme une fuite, pour m’évader de mes réels sentiments, entre autres à l’époque de mon adolescence où l’idée d’être homosexuelle m’effrayait. Parfois, c’était ma façon de me sentir en contrôle de mon destin. C’est pareil pour Sarah, et son rapport avec la course. Aujourd’hui, j’ai pris en maturité et je me connais beaucoup mieux. Je dirais maintenant que le cinéma m’offre beaucoup de liberté, je me sens choyée de pouvoir toucher les autres par les histoires et c’est aussi sans doute ma façon de transcender le passé.

Sarah n’intellectualise pas, et n’arrive même pas à verbaliser cette obsession. Au-delà de l’activité physique, c’était donc au corps de prendre le relais de cette expression et de ses émotions profondes, n’est-ce pas ?

Sarah n’a pas encore appris à écouter ses sentiments, sans doute parce qu’elle a très peur des conclusions qu’elle pourrait en tirer. Sarah communique ainsi par le corps, par l’activité physique. Les mots deviennent alors futiles. Le silence, dans la vie, est toujours si évocateur quand on prend le temps de l’écouter. Je me suis ainsi donnée comme défi, avec ce film, de parler avec le corps, les silences, les regards. On vit l’intériorité de Sarah à travers ses yeux. Il suffit d’être attentif et Sarah nous en dira beaucoup plus que si elle avait parlé pendant 90 minutes sans s’arrêter.

Je me suis ainsi donnée comme défi, avec ce film, de parler avec le corps, les silences, les regards.

De la même manière que Sarah ne montre pas ses émotions, elle a un rapport « difficile » avec son corps, ou plutôt avec le fait de le montrer (elle se change dans les toilettes, elle n’enlève pas son soutien-gorge pendant la scène de sexe…) et même de toucher (les nombreux plans où elle évite de toucher le sol directement avec sa peau en gardant ses chaussettes…). Pourquoi Sarah a un rapport aussi compliqué avec l’ »extérieur » et son exposition ? Est-ce qu’elle envisage cette exposition comme un risque de se dévoiler ?

Oui, Sarah a peur de se dévoiler aux autres, mais surtout à elle-même. Elle s’éveille tranquillement aux questions identitaires. C’est pourquoi, par exemple, elle ne regarde que les nuques des jeunes femmes nues dans les douches des vestiaires. Elle est pudique parce qu’elle n’est pas à l’aise avec sa propre sexualité. Elle se cherche aussi en tant que femme… Car qu’est-ce qu’être une femme ? Elle ne s’identifie pas aux codes sociaux, elle doit apprendre à se définir au-delà des normes. Je pense que son mal être s’explique beaucoup par cet inconfort face aux stéréotypes. Il peut être si ardu de se définir, quand rien ne semble nous correspondre. C’est un peu comme si tout était à faire. Certains, comme Sarah, se réfugie donc à l’intérieur d’eux-mêmes, seul endroit où ils peuvent se sentir en sécurité face au monde extérieur.

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Hélène Florent et Sophie Desmarais dans « Sarah préfère la course » – © Aramis Films

S’il y a bien une scène de sexe avec Antoine, elle est quasiment dénuée de sensualité ou de tendresse. Elle est abordée presque d’un point de vue « pratique ». La seule scène où on sent une certaine forme de vraie sensualité émanant ou plutôt touchant Sarah est celle où elle se trouve dans la chambre de sa collègue. Ce trouble ou cette indécision était-il une part importante de la définition en creux de Sarah ?

Le film aborde différentes questions identitaires, et la question de l’orientation sexuelle en est une. Sarah est touchée par l’humanité et la sensibilité d’Antoine. Elle cherche à se comprendre, à décoder ses sentiments, en faisant l’amour avec lui. Rapidement, on comprend, tout comme elle, qu’elle n’y prend pas le plaisir espéré.

Le film aborde différentes questions identitaires, et la question de l’orientation sexuelle en est une.

Micheline Lanctôt, l’ »immense » Micheline Lanctôt devrais-je dire, joue le rôle de la coach de Sarah dans le film. Cette comédienne et réalisatrice a également joué un rôle déterminant dans votre formation de cinéaste. Quel est-il ?

J’ai eu le privilège d’avoir Micheline comme professeure à Concordia pendant une année. Elle m’a enseignée la direction d’acteurs. J’ai fait la rencontre d’une femme d’exception, qui n’a pas peur de ses opinions, qui prend sa place sans attendre qu’on la lui montre. Elle est d’une grande authenticité. J’aime sa force. Elle m’inspire beaucoup. Et en hommage à ce qu’elle est, pour le cinéma québécois, les réalisatrices et pour moi-même, j’ai envie de lui faire une place dans chacun de mes projets cinématographiques. Je dirais même que c’est une entente non-écrite entre nous deux !

Le film est parcouru de nombreuses formules que l’on peut retrouver dans les « fortune cookies » des restaurants asiatiques. Ce sont des clés pour comprendre le film, mais aussi des inspirations soufflées au spectateur. A ce titre, le dernier message est, à mon sens, capital : « La réponse n’est pas dans le biscuit ». Est-ce que l’on peut le comprendre comme le fait que c’est à Sarah de se prendre en mains, d’assumer pleinement ses choix… de dépasser la caméra et de continuer sa course comme dans le dernier plan ?

Moi-même, j’aimerais croire au destin, aux signes, parce qu’il serait plus facile d’accepter ce qui nous arrive, comme si nous ne pouvions, de toute façon, rien y faire. La vérité, c’est qu’il y a des conséquences à nos actes et que nous sommes bien souvent maîtres de nos actions. Sarah prend la décision de courir, peu importe le prix à payer. Ce n’est pas un biscuit qui va lui dire quoi faire. La réponse, la bonne, est en elle-même. À la fin, elle accepte enfin de s’écouter elle, de suivre son propre chemin. Certains trouvent d’ailleurs la fin plutôt pessimiste, alors que pour moi, elle est pleine d’espoir. Sarah fait maintenant des choix conscients.

A PROPOS DE « PAYS »

Racontez-nous de quoi va parler le film…

Le film aborde, entre autre, la conciliation travail-famille, en suivant le parcours de trois femmes. L’une est une jeune députée canadienne nouvellement élue (Nathalie Doummar), une autre est médiatrice internationale (Emily VanCamp) et l’autre est Présidente d’une Île qui doit faire face à une faillite imminente (Macha Grenon). Les trois se rencontrent justement pendant une médiation concernant l’exploitation minière de cette Île. Un peu comme pour la course avec Sarah, la politique sert ici de trame de fond, pour parler de la psychologie de ces femmes singulières. Le ton oscille entre le drame et la comédie. C’est un film particulier, autant dans son propos que dans sa forme… Pays est un objet assez unique en son genre et j’en suis très fière.

Et pour ce film, outre Emily VanCamp et Nathalie Doummar, vous retrouvez une nouvelle fois Micheline Lactôt. On sent une véritable volonté de votre part d’être fidèle à des collaborateurs, et pas seulement devant la caméra. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

La réponse est aussi clichée que vrai. Mes amis, mes collaborateurs de cinéma, sont ma famille. J’ai fait mon premier film à 17 ans, avec ma grande amie, Jessica Lee Gagné. Plus de dix ans plus tard, Jessica signe la direction photo de Pays, comme elle a signé plusieurs autres de mes projets. Ensemble, on grandit, on apprend, on s’améliore. Je pourrais dire la même chose de Fanny-Laure Malo, que j’ai rencontré à Concordia et qui produit nombre de mes projets. La complicité, c’est sans doute ce qui m’aura amenée si jeune à accomplir plusieurs de mes rêves. J’ai su, rapidement, voir le talent en d’autres et m’entourer d’humains formidables. Je suis chanceuse de les avoir croisés sur mon chemin. Je n’aime pas travailler avec des gens qui ne veulent, au fond, que leur chèque de paie. Je travaille avec ceux qui l’ont dans le ventre, qui, peu importe leur rôle, sont passionnés. Et autant devant que derrière la caméra, je dois être en mesure de développer une complicité de travail avec eux. Sinon, je réalise rapidement que ça ne marchera pas. Et puis je fais ce métier parce qu’il me rend heureuse, parce que j’ai du plaisir à être sur un plateau. L’esprit d’équipe est une priorité pour moi.

Je travaille avec ceux qui l’ont dans le ventre, qui, peu importe leur rôle, sont passionnés. Et autant devant que derrière la caméra, je dois être en mesure de développer une complicité de travail avec eux.

A quelle étape de production êtes-vous ?

Nous venons tout juste de compléter la post production du film en mai dernier. Je suis en ce moment en plein brainstorm pour le matériel publicitaire, auquel je trouve primordial de participer. Le film sera sans doute lancé quelque part dans le monde à l’automne. Je lui souhaite évidemment une belle vie. Je pense que le film a quelque chose à dire et j’espère simplement qu’il aura la chance d’être vu et entendu. Après, le reste ne m’appartient plus.

Pourquoi avoir insisté de tourner ce film en 35 mm ?

Je pense qu’il faut voir le film pour comprendre pourquoi le 35mm était non seulement important, mais primordial dans ma mise en scène. Le film se passe sur une Île, qu’on sent figée dans le temps, comme s’il y avait eu un boom économique dans les années 70 et puis après, plus rien. L’enjeu du film est que cette île puisse enfin entrer dans la modernité. Et je dois dire aussi que le grain, la douceur de la pellicule, s’harmonise parfaitement au climat et aux paysages de Terre-Neuve, territoire pittoresque et aride de notre tournage.

En quoi ce format de tournage est une condition sine que non de votre intention de départ pour Pays : faire « un film de cinéma avec un grand C » ? Et c’est quoi d’ailleurs pour vous le « cinéma avec un grand C » ?

C’est le cinéma de mon enfance, le cinéma de l’enfance de mes parents. C’est celui de la pellicule. Je suis parfois très nostalgique d’une époque que je n’ai même pas connue ! J’ai fait mon éducation cinématographique en regardant les films de la Nouvelle Vague, les Bergman, les Woody allen, etc. Je pense qu’il est normal que j’aie aujourd’hui envie de travailler avec le même médium qu’eux, que ceux et celles qui m’ont inspirée comme cinéaste. Et puis j’aime que chaque prise soit comptée quand on tourne en pellicule. Tout devient important. Chaque « 3, 2, 1, Action » est significatif. Je trouve que ça se ressent à l’image. Le climat n’est pas le même sur le plateau parce que tout le monde prend soin de chaque instant. C’est magique …

J’aime que chaque prise soit comptée quand on tourne en pellicule. Tout devient important. Chaque « 3, 2, 1, Action » est significatif.

Et justement, parce que je vous sais toujours impatiente d’écrire, de tourner, de monter et de préparer le prochain film, Quelle est l’étape suivante ? Avez-vous toujours cette envie de réaliser un biopic sur Jackie Kennedy ?

Si on me donne cette chance un jour, oui, j’adorerais raconter l’histoire de Jackie Kennedy. Elle me fascine. Reste que pour l’instant, j’ai d’autres projets en route. Je me relance dans l’écriture de mon troisième film, que j’avais entamé l’année dernière. Puis je cogite l’idée d’un prochain, un quatrième. Il y a aussi la saison 2 de Féminin/Féminin qu’on espère tourner très prochainement. Il m’arrive de penser à l’écriture d’une pièce de théâtre… On verra comment les choses décident de se placer. Je sais juste que je vais continuer de travailler très fort sur les projets qui m’interpellent. Pour le reste, on verra.

A PROPOS DU CINEMA QUEBECOIS

Les cinéastes québécois s’exportent beaucoup depuis quelques années à Hollywood (Jean-Marc Vallée, Denis Villeneuve…) et d’autres, une sorte de « nouvelle génération », explosent (vous, Xavier Dolan, Martin Villeneuve, Louise Archambault, Sébastien Pilote, le collectif RKSS, Maxime Giroux, Rafaël Ouellet, Denis Côté, François Delisle…). Peut-être est-ce une vision de l’ »extérieur », mais j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose autour du cinéma québécois. Quel est votre constat du cinéma de votre Province actuellement ?

C’est extrêmement inspirant. Je pense que le succès de chacun crée un merveilleux effet domino. Le cinéma québécois a très belle réputation oui, à l’étranger, ce n’est pas juste une impression. C’est dommage ceci dit que le public ne soit pas autant au rendez-vous une fois nos films à l’affiche dans nos propres salles. On pourrait en parler longtemps, c’est un autre débat… Mais je suis fière de notre cinéma. On fait des œuvres très fortes, pertinentes, de grande qualité. Et nous sommes extrêmement créatifs et débrouillards. Je suis flattée quand on me dit que j’ai ma place parmi tous ces talents québécois. Je les admire tous beaucoup, chacun pour différentes raisons.

Propos recueillis par Thomas Destouches

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