Interview – Jimmy Larouche : « J’ai trouvé ma place dans l’univers »

En à peine deux films, La cicatrice (2013) et Antoine et Marie (2015), Jimmy Larouche s’est imposé comme un cinéaste entier, sans concessions et aux convictions cinématographiques affirmées. Rencontre avec un metteur en scène passionné…

LE CINEASTE

Thomas Destouches : Que ce soit dans « La cicatrice » ou « Antoine et Marie », il y l’évocation d’un acte fondateur et traumatique pour vos personnages. Un événement à partir duquel un personnage se construit, ou vis-à-vis duquel il se rebelle. Est-ce que le cinéma est un art de la revanche ou de la survie ?

Jimmy Larouche : Un de mes anciens profs de cinéma m’a dit que je faisais des films orientés vers l’intérieur. Effectivement, j’aime bien plonger à l’intérieur de la psyché humaine et construire mes films à partir de ce que j’y trouve. Que ce soit à partir de recherches ou de mes souvenirs, des gens qui m’entourent, j’aime explorer l’être humain de l’intérieur. C’est si fascinant un être humain, non ? Et si pour moi le cinéma n’est absolument pas un art de la revanche, il est à 100% un art de la survie… Ou plutôt de la vie. J’adore le cinéma. C’est mon extrême passion. J’aime visionner des films, discuter cinéma et par-dessus tout en faire. J’ai eu plusieurs autres métiers avant d’occuper celui de cinéaste: livreur de pizza, laveur de vaisselle, barman, vendeur de jeans, vendeur de téléphone cellulaire, j’ai travaillé dans un centre d’appel, j’ai été marchand d’art, j’ai même été chauffeur de danseuses nues ! Avant de retourner aux études en cinéma à l’âge de 25 ans (à l’origine j’ai fait un bac en administration), je ne croyais pas qu’il était possible de réellement aimer le travail. Pour moi, le travail était question de survie, en ce sens que je travaillais pour pouvoir me nourrir, m’habiller et me loger. Depuis que je suis cinéaste, je ne travaille plus. Je m’amuse. C’est un immense privilège d’avoir la chance de gagner sa vie en s’amusant. C’est pour ça que pour moi le cinéma est l’art de la vie.

A propos de « survie » justement, vous avez réalisé « Antoine et Marie » avec très peu de moyens et sans aides gouvernementales. A l’image de vos personnages, vous donnez l’impression que vous pourriez faire du cinéma coûte-que-coûte, avec simplement votre énergie… que vous vivez le cinéma. Pourquoi est-ce que le cinéma est-il si important pour vous, cette chose absolument et résolument capitale ? Comment l’expliquez-vous ?

As-tu déjà eu l’impression de te sentir exactement au bon endroit et au bon moment? C’est ce que je ressens constamment depuis que je fais du cinéma. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma place dans l’univers. Honnêtement, je ne saurais pas vraiment t’expliquer pourquoi c’est comme ça. Pourquoi une pomme est une pomme ? Pourquoi je suis cinéaste ? Je n’ai pas vraiment de réponse. Je sais seulement que je suis à la bonne place. Et comme tu as pu le constater dans ma réponse précédente, j’ai essayé bien d’autres métiers avant de trouver le mien.

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Martine Francke dans « Antoine et Marie » – © Elephant Cinéma

« Antoine et Marie » use de longs plans rapprochés sur les visages des personnages, des visages qui se révèlent marqués par la tristesse, la lourdeur de la vie… A l’inverse, vous asséchez les dialogues au maximum. Quel était l’objectif de ce déséquilibre volontaire et flagrant entre l’image et le dialogue ?

Ça parle tellement un visage. Quand tu as la chance de travailler avec d’excellents comédiens, il y a bien des mots et bien des maux qui peuvent être expriméq sans l’usage de la parole. Pour moi, Antoine et Marie est un film impressionniste. D’ailleurs, il y a une citation de Claude Monet que j’aime beaucoup: « J’ai toujours eu horreur des théories… Je n’ai que le mérite d’avoir peint directement, devant la nature, en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs… ».

Il y a une volonté manifeste dans votre cinéma de transmettre des émotions mais de ne pas choisir la « facilité » pour le faire. Pas de musique pour porter l’émotion. Pas de « surjeu » même léger. L’émotion ne peut pas se jouer sur l’effet pour vous ?

L’émotion peut se jouer de bien des façons et c’est pour ça que je considère le cinéma comme un art. Un jour, Kadinsky a décidé de peindre une toile sans rien de figuratif. L’art abstrait venait de naître. Aujourd’hui, on peut acheter des toiles abstraites chez Ikea, mais pour moi ces toiles ne sont pas de l’art, c’est du business. Des peintres suivent une recette que d’autres ont créée avant eux et s’en servent pour gagner leur vie. C’est bien correct et c’est leur droit. Mais moi quand je fais un film, j’aime croire qu’il est encore possible d’innover. Et une des façons que j’ai trouvé de le faire, c’est par le son. Au cinéma, beaucoup de choses ont été essayées avec l’image, mais au son, on se contente souvent de répéter la même recette. Pour moi, le montage sonore d’Antoine et Marie est sa trame musicale. C’est en grande partie par lui qu’est générée l’émotion. Plusieurs scènes ont été écrites en pensant au son: la scène de la tondeuse, celle de la douche, du bain, Antoine qui pousse le chariot dans le garage etc… Je trouvais ça intéressant de donner accès à l’intériorité des personnages grâce à l’usage du son. Quand Antoine passe la tondeuse, il semble plutôt paisible, mais le bruit du moteur est pour moi le reflet de tout la colère que ce personnage cache en lui. Je pense savoir comment faire un film où les gens vont rire, vont pleurer, vont être fâchés. Je connais très bien le processus d’identification au personnage: le personnage est triste, le spectateur est triste. Mais ce n’est pas ce que j’avais envie de faire avec Antoine et Marie. J’avais envie que le film fasse ressentir l’immense mal-être qu’est celui d’une femme victime d’agression sexuelle. C’est un comme si au début du film, je mettais un peu de GHB (drogue du viol) dans le breuvage des spectateurs, et qu’à la fin du film, lorsqu’ils reprennent conscience, ils ne savent pas trop ce qui vient de les frapper.  Ils ont l’impression de s’être fait passer dessus par un camion. À l’image de ce que ressentent les victimes de la drogue du viol. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Antoine et Marie est un film difficile à aimer. Je ne fais pas vivre aux spectateurs des émotions par procuration, je leur fais vivre concrètement. Et ne se sentir pas bien pendant 85 minutes (et souvent longtemps après le visionnement du film), ce n’est pas évident pour un spectateur. Mais moi ça me donne l’impression de leur avoir fait vivre une expérience unique et ça me rend fier.

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Image extraite de « La cicatrice » – © Elephant Cinéma

Quels cinéastes constituent des influences pour vous ?

Je sais pas s’ils sont tous des influences, mais parmi mes cinéastes préférés il y a Andreï Tarkovski, Ingmar Bergman, Paul Thomas Anderson, David Lynch, Jean-Claude Lauzon, les frères Coen et bien d’autres encore.

Est-ce qu’après deux drames aussi lourds, vous n’avez pas envie de vous lancer dans une comédie un peu plus légère ?

Mon troisième long-métrage, Mon ami Dino, est un film BEAUCOUP plus facile à aimer que mes deux précédents. On y rit, on y pleure. Là, j’utilise davantage le processus de l’identification au personnage pour générer de l’émotion. D’un point de vue narratif, c’est clairement mon film le plus traditionnel. C’est plutôt dans la manière de de le créer que j’ai cherché à innover.

Que pouvez-vous nous dire justement sur ce film que vous tournez avec l’immense Michel Côté et votre ami Dino Tavarone ?

Je peux vous dire que mon bon ami Dino Tavarone y livre une performance d’acteur incroyable. En mélangeant fiction et réalité, en nous donnant un accès privilégié et sans aucune censure à son intériorité, Dino a été d’une immense générosité et ça se sent tout au long du film à travers son jeu criant de vérité. Mon ami Dino, c’est notre film anarchiste à Dino et moi. En février dernier, environ à pareil date, on se saoulait ensemble dans un bar et à un certain moment, je me suis tourné vers Dino et je lui ai demandé: « On en fait un film ? », ce à quoi il a répondu « Oui ». Deux mois plus tard on tournait Mon ami Dino avec un budget de 15 000$… L’idée était de faire un film un peu comme quand j’avais 16 ans. Moi et mes amis empruntions la caméra de mon père pour faire de petits films dans le sous-sol chez mon ami Yves Martel. Notre seul objectif était de s’amuser. Éliminer le plus possible l’aspect « business » relié au fait de faire un film. Faire du cinéma seulement pour le plaisir de faire du cinéma.

Je sors un peu du thème mais on observe depuis quelques années un vrai intérêt pour les cinéastes québécois : Xavier Dolan, Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée et quelques autres sont plus que jamais demandés. Comment expliquez-vous ce succès grandissant pour les metteurs en scène québécois ?

C’est très simple, on fait de l’excellent cinéma au Québec. On à la chance d’avoir des institutions tel que la Sodec et Téléfilm Canada qui nous aident à produire des oeuvres de qualité, choisies en premier lieu pour leur pertinence et pas nécessairement leur potentiel commercial. On a un immense bassin de créateurs de talents au Québec, qui aspirent à un jour obtenir l’aide de ces deux institutions pour faire leur cinéma. Ils sont de plus en plus nombreux à faire comme moi et à se débrouiller autrement pour financer leurs films en espérant un jour obtenir l’aide de la Sodec et de Téléfilm. Pourquoi le Canada est une puissance au hockey ? Parce qu’il y a un immense bassin de jeunes joueurs de hockey qui aspirent à se rendre dans la ligue nationale. Plus les joueurs sont nombreux au bas de la pyramide, meilleurs seront ceux que l’on retrouvera au sommet. Pour moi c’est exactement la même chose pour le cinéma québécois et le cinéma en général.

Vous avez déclaré dans une interview à La Presse que, plus jeune, un cinéaste, c’était à « Hollywood, pas au Québec ». Est-ce que cette réflexion, les jeunes Québécois l’ont encore aujourd’hui selon vous ?

Malheureusement oui. Notre cinéma rayonne beaucoup plus à l’extérieur qu’en ses propres terres et c’est une des choses que l’on devrait essayer de changer. Il faut absolument donner envie au public québécois de s’intéresser à son propre cinéma.

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Dino Tavarone et Jimmy Larouche sur le tournage de « Mon ami Dino » – A découvrir sur la page Facebook officielle du film

LA POLEMIQUE JUTRA

Comment avez-vous réagi à la révélation des actes pédophiles de Claude Jutra ?

Au départ, je ne possédais pas assez d’informations pour condamner Claude Jutra, mais comme on dit chez nous, « Il n’y a jamais de fumée sans feu ». Ce matin, quand j’ai vu qu’une jeune victime avait confirmé au journal La Presse que Jutra avait abusé d’elle à un très jeune âge, pour moi c’était clair : cet homme ne mérite plus mon respect. Son oeuvre peut-être, mais pas lui.

Fallait-il renommer les prix Jutra, comme les organisateurs viennent de le confirmer ?

Selon moi c’était la chose à faire. Avoir gagné un Jutra, je l’aurais refusé. Mais bon… Je ne suis même pas nommé ! (Rires)

Cette révélation pose une nouvelle fois la question : est-il possible de séparer l’homme (aussi imparfait qu’il soit) et son oeuvre (aussi fantastique puisse-t-elle être) ?

Oui, selon moi c’est possible, mais il y a tellement de bon cinéma qui se fait, que c’est clair que je vais m’intéresser davantage à l’oeuvre d’autres créateurs qu’à celle de Jutra dorénavant.

Pensez-vous que l’on regardera « Mon Oncle Antoine » différemment à présent ?

Moi je pense que je l’écouterai tout simplement plus Mon Oncle Antoine. À la place, je suggère aux gens d’aller voir Mon ami Dino !

LES FILMS QUEBECOIS EN FRANCE

Ni « La cicatrice », ni « Antoine et Marie » n’ont eu droit à une sortie en salles en France. Plus globalement, mis à part quelques succès ici ou là, les films québécois sont peu visibles en France. A quoi attribuez-vous cette distribution assez inconséquente des films québécois en France ?

On à de la difficulté à remplir les salles de cinéma au Québec avec nos propres films, alors je vais sûrement pas en vouloir à la France de ne pas s’intéresser davantage à notre cinéma…  Il faudrait qu’on commence par  aller voir nos films chez nous. Quand le box-office sera au rendez-vous, les programmateurs des salles françaises verront davantage le potentiel de nos oeuvres. En plus, il y a de l’excellent cinéma qui se fait en France et je suis persuadé que plusieurs films français ne se retrouvent même pas sur vos écrans de cinéma. Le nombre de places est limité et la seule chose que l’on contrôle en tant que créateur, c’est la qualité des oeuvres que l’on produit.

La sélection d’ « Antoine et Marie » au sein de la première édition du film québécois de Biscarrosse est, en ce sens, une bonne occasion de le montrer au public français et, plus généralement, d’offrir une meilleure visibilité aux films de la Province. On va dans le bon sens ?

Moi je trouve que c’est une excellente initiative de la part de Biscarrosse et je crois qu’on devrait faire la même chose au Québec, un festival du film de France, où d’excellentes oeuvres n’ayant pas été projetés en salle au Québec, serait pour la première fois présentés. Peut-être un truc mettant de l’avant les jeunes réalisateurs français, pour nous faire découvrir ce qui ce fait de nouveaux chez vous.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 18 février 2016

=> Lire la critique du film « Antoine et Marie »

=> Pour plus d’informations sur le Festival du Cinéma Québécois de Biscarrosse, rendez-vous sur le site officiel !

La bande-annonce d' »Antoine et Marie » :

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