Interview – François Pérusse, le génial artisan du rire de Pérusse Cité

Interview publiée sur le Daily Mars en janvier 2015
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© Radio Canada / Oasis Animation
© Radio Canada / Oasis Animation

Si comme nous, vous avez usé vos écouteurs en passant en boucle Les 2 minutes du peuple, vous connaissez forcément sa voix… ou plutôt ses voix. Le Québécois François Pérusse est un petit génie de la drôlerie, du détournement, du mot. Un véritable artisan de la fantaisie capable de vous foutre les larmes aux yeux… pour de rire.

Outre son programme radiophonique culte, diffusé d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, il a présidé durant 2 saisons à la destinée d’une série d’animation baptisée Pérusse Cité. Située dans son Québec natal, le dessin animé suit le ministre de l’Écologie Léopold Ouellet, spécialiste de la boulette médiatique mais véritable défenseur de l’environnement. Une série qui croque avec tendresse notre société moderne…

François Pérusse a répondu par clavier interposé à nos questions. Un conseil : avant d’entamer la lecture, écoutez un épisode des 2 minutes du peuple, son programme culte, histoire de garder au coin de l’oreille sa voix si particulière. Puis, après, foncez vers les DVD de Pérusse Cité !

Thomas Destouches : Comment est née « Pérusse Cité » ? Est-ce une envie de votre part, une sorte de challenge de sortir de votre zone de confort pour faire une série animée ?
François Pérusse : Un producteur de dessins animés de Montréal, Jacques Bilodeau, d’Oasis Animation, m’a proposé à plusieurs reprises pendant quelques années de créer une nouvelle série animée. Un jour, je me suis décidé à me lancer.

Au-delà de la farce, vraiment vraiment vraiment drôle, il y a un fond particulièrement acide dans « Pérusse Cité ». Ce n’est pas juste un enchaînement de blagues. C’est aussi ce qui fait l’intérêt de cette série animée !
Ça fait plaisir de se le faire dire ! Car c’est ce que j’ai aimé le plus dans l’expérience : pouvoir émettre une forme d’opinion, en restant calme…

Concernant la thématique principale, « Pérusse Cité » tient son discours jusqu’au bout. On aurait pu croire, comme dans beaucoup de séries, que le décor / discours sur l’écologie deviendrait à terme une simple toile de fond, mais non. L’écologie est un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?
Je comprends bien qu’il y a plusieurs enjeux sur la planète, et que ce n’est pas simple. Mais une chose est sûre : s’il n’y a plus de santé écologique, il n’y a plus rien ! Je ne suis pas un extrémiste en la matière, j’essaie de faire ma petite part, mais dans cette émission, le sujet m’a beaucoup plu…

Le Québec a une vraie tradition concernant la langue française et le « mot ». Comme dans Les 2 minutes du peuple, il y a cette volonté dans « Pérusse Cité » de pousser jusqu’à l’absurde le mot, pour créer quelque chose de purement drôle… et parfois signifiant. Pourquoi cette volonté de reconstruire les mots jusqu’à l’absurde ?
La communication verbale est riche et détaillée, et les erreurs issues de sa pratique sont savoureuses. Jouer avec les mots a toujours été présent chez moi. C’est depuis l’enfance… Et oui, il arrive que ça crée un sens !

Concernant la publicité, thématique que vous abordez dans la série, il y a un vrai amour du format mêlé à une envie d’en montrer les grosses ficelles à travers les spots de pub du personnage de Guy. Pourquoi avoir choisi de vous attaquer à la publicité ? Parce qu’elle fait désormais partie de l’univers politique ?
La publicité existe depuis toujours, elle est omniprésente et est un art qui englobe toutes les cotes de qualités… J’adore ce moyen de communication qui flirte souvent avec la poudre aux yeux, et qui ouvre la porte à toutes les blagues du monde. Il était essentiel que je traite de pub dans Pérusse Cité ! D’ailleurs, dans le passé, j’ai créé des pubs fantaisistes… dont une pour une société pétrolière canadienne ! (Bonsoir l’écologie !) J’ai arrêté d’un commun accord avec la société au moment des montées en flèche de prix à la pompe.

Il y a une limite parfois compliquée dans « Pérusse Cité », celle de l’incompétence des hommes politiques. Et je pense bien évidemment au ministre Ouellet. Lequel est souvent largué… mais toujours plein de bonnes intentions. Est-ce par la tendresse évidente envers ces personnages et surtout en les ramenant toujours à leurs qualités et défauts d’ »Homme » que vous déminez ce risque du « tous des incompétents » ?
Au départ, quoi qu’on en dise, il faut avoir un sacré courage (ou un sacré but) pour se lancer en politique et se prendre des claques au visage de l’opinion publique. Ce sont des personnes comme nous, nos dignitaires. Je n’ai pas l’étoffe d’un politicien, mais il en faut, des politiciens ! En ce sens, ils ont mon respect. Mais comme nous tous, je ne vais pas me gêner pour rire de ce métier ! Et Pérusse Cité a été la tribune parfaite pour ça…

Et il y a bien évidemment aussi une critique du journalisme télévisé. Pourquoi ne pas avoir abordé le journalisme écrit d’ailleurs ? Quelles sont pour vous les dérives ? Les raccourcis, la séduction de l’image spectacle… ?
Avec le temps, le journalisme a non seulement grandi, mais pris toute la place. Plus un geste n’est possible sans couverture… ou même enquête journalistique. Je crois encore que c’est une bonne chose, mais comme dans tout, les dérapages font partie du tableau. C’est vrai que dans la série, la presse écrite est moins présente, vous m’en faites prendre conscience ! L’électronique a eu prédominance… sans doute, comme vous le dites, pour l’image et le son.

Image extraite de la fausse publicité pour le « Fesses Resort Youpidaidou » © Radio Canada / Oasis Animation
Image extraite de la fausse publicité pour le « Fesses Resort Youpidaidou » © Radio Canada / Oasis Animation

Concernant le passage de l’audio à l’image animée, il vous a fallu aborder une autre manière de faire rire. Cette fois-ci, tout ne repose pas sur votre voix, les mots et le rythme de déclamation. Quels ont été les axes créatifs pour transformer votre style sonore en image animée ?
La première expérience fut avec Le Journul, un journal quotidien d’une minute par jour sur le réseau TVA, durant 4 ans, utilisant la technique de capture de mouvements. J’ai adoré. Puis La série du peuple, le format des 2 minutes du peuple en dessins animés, sur la même chaîne de télé, et sur Série Club en France. Et enfin Pérusse Cité. Pour être heureux en dessins animés, je dois me faire un brin contrôlant : pour Le Journul et Pérusse Cité, j’ai écrit chaque détail visuel à la seconde. C’est beaucoup plus exigeant de rendre ce que je désire à l’image qu’uniquement au son ! Ma clef : la folie que j’ai en tête doit être transmise à l’écran. Le son est toujours important bien sûr, mais il faut le marier avec le visuel… avec ce que cela implique comme « compromis » d’un mariage !

Est-ce que la notion de silence dans une scène est effrayante pour un auteur habitué à occuper le son ?
J’adore les silences significatifs, dans les deux cas ! Il est plus fréquent bien sûr sur une scène avec image.

Dans tous les cas le rythme de Pérusse Cité est étonnant. Vous laissez souvent le temps à un décor ou à une scène de s’installer, sans frénésie. Cela permet de créer une atmosphère mais aussi laisse la possibilité de laisser émerger une dimension comique par l’image… On doit rattacher cette réflexion au silence, abordée plus tôt. La rythmique est une nouvelle piste de création pour vous dans Pérusse Cité ?
Il m’a fallu m’adapter, réaliser que je ne pouvais pas mettre la même cadence avec l’image, car le spectateur doit prendre les 2 infos : son et image. Les scènes visuelles doivent être bien établies, et les contextes dans l’histoire aussi. J’ai dû apprendre à calculer ce temps.

Êtes-vous déçu que Radio-Canada ait décidé de ne pas poursuivre l’aventure après la saison 2 ? Convaincu par l’argument selon lequel le dessin animé n’était pas « l’avenue que le diffuseur voulait privilégier pour son développement » ? Cela signifie aussi d’ailleurs que Pérusse Cité était, pour Radio Canada comme pour vous, une expérimentation…
Tout à fait. J’apprécie que SRC ait tenté le coup. De toute évidence, si le « cartoon » destiné à tous âges a un franc succès aux États-Unis, il n’en est pas de même au Québec pour l’instant. L’aspect « dessin » peut nous enlever automatiquement une tranche de 40% d’audience, sans exagération. La Société Radio-Canada est toujours en contact pour de futurs projets… On me demande d’envisager des acteurs humains !

Avez-vous envie de revenir sur le chemin de la fiction audiovisuelle ? À travers une série live ou un dessin animé ?
J’ai envie de tout ! À condition qu’on rigole. Je crois que c’est mon rôle dans cette vie !

C’est par le biais des 2 minutes du peuple que j’ai découvert votre travail il y a une grosse dizaine d’années. Le programme a 25 ans ! Quel regard portez-vous sur cette aventure d’un quart de siècle ?
Il m’arrive encore souvent d’avoir du mal à croire que j’ai le privilège d’avoir une place dans ce métier. Et la grande chance d’avoir le soutien de mes grands cousins français ! Ça, c’est vraiment plaisant.

Est-ce l’amusement, votre amusement, qui est le carburant de cette aventure qui continue ?
C’est lui qui décide ! Tant qu’il sera là, j’aurai la force de tout faire pour continuer, même à plus petite échelle. (Je tape d’une main cette réponse en touchant du bois pour qu’elle ne soit pas trop petite.)

Depuis septembre 2014, vous réalisez « La Tite Chambre ». Là encore, on en revient à votre voix. Et il s’agit d’un détournement. Quel en est le principe ?
Je fais du doublage fantaisiste, en utilisant des panels de commentateurs et journalistes sportifs présentés sur la chaîne RDS. Je leur fais dire autre chose que ce qu’ils ont dit… En respectant au poil le mouvement labial. Ils se prêtent tous au jeu… C’est tellement éclaté… La réponse à la télé et sur le web est excellente, et je ris beaucoup en le faisant !

Vous changez le timbre de votre voix, vous la triturez en la remixant… Vous arrive-t-il encore de trouver de nouvelles voix ?
J’avoue que c’est difficile, ce sont plutôt de nouvelles attitudes que je joue !

Comment on trouve une voix ? Via des essais, des accidents, des intuitions… ?
Ça se fait en imaginant le personnage et sa situation… Il y a un mélange de vécu et d’imaginaire !

Connaissez-vous un peu le travail de certains francophones sur le « mot » ? Je pense notamment au belge Stéphane de Groodt, lequel réussit également à pousser le mot en « absurdie », comme il l’appelle. Y a-t-il d’autres artistes francophones dont vous suivez le travail ?
Sans suivre de près des artistes, je suis un grand admirateur en général, j’apprécie le travail de beaucoup d’artistes en musique, humour, cinéma, dessins, média… Tant du côté professionnel qu’ailleurs… Je suis très bon public et n’ai pas de frontières de style. Ça rend difficile la tâche de dire qui je préfère… Cette planète est remplie de bijoux ! Et on grandit en nombre… On n’a pas terminé d’être épaté…. !!

Propos recueillis par Thomas Destouches le 28 janvier 2015

Remerciements chaleureux à Marie Barcelo (Zéro Musique) et François Pérusse

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