Critique série : Tu M’Aimes-Tu ? de Frédéric Blanchette et Steve Laplante (2012)

Critique publiée sur le Daily Mars en novembre 2014.

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copyright : Zone 3
copyright : Zone 3

Créateurs : Frédéric Blanchette et Steve Laplante

Distribution : Sébastien Huberdeau, Magalie Lépine-Blondeau, Steve Laplante, Bianca Gervais, Eric Bruneau…

Synopsis : Fred est en perdition depuis deux mois. Depuis que Valérie l’a plaqué. Il la voit partout, tout le temps, elle le hante. Et les apparitions de l’amour de sa vie le détruisent peu à peu… Mélanie est la voisine du dessus de Fred. Elle s’est installée depuis peu dans cet appartement. Elle s’y cache, fuyant ses anciennes conquêtes. Eperdus et éconduits par la belle, ils ne comprennent pas sa fuite. Une fuite en avant : incapable de ressentir le moindre sentiment, elle préfère quitter plutôt que de construire… David est le meilleur ami de Fred. Et son exact opposé : marié et père de famille, il vit une vie modeste et épanouie. Mais l’amour va lui jouer des tours. L’amour paternel n’est pas le plus facile à appréhender, surtout avec un père comme le sien, une figure paternelle distante, violente… et mourante. Tu m’aimes-tu ? est l’histoire de ces 3 accidentés de la vie en prise avec l’Amour. En détresse, en chair et en mots, ou en creux…

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Critique :

Branchée sur le pouls de ses personnages, aussi délicate que dure, euphorique lorsque Fred, Mélanie et Dave ressentent un bonheur même fugace, elle fout les larmes aux yeux quand ces mêmes Fred, Mélanie et Dave sont terrassés par un mot, un geste, une situation, même simple. La moindre variation de leurs émotions provoque une terrible réplique, disproportionnée, déraisonnable de l’autre côté de l’écran.

Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai

Tu M’Aimes-Tu suit trois personnages cabossés par l’Amour passé, présent et futur. Trois personnages à la croisée des chemins sentimentaux, effrayés par la peur de la perte, de l’épreuve et de l’inconnu amoureux. Fred est brisé par le départ de Valérie, Dave est conscient qu’il lui reste peu de temps pour enfin ressentir un amour paternel, Mélanie est épouvantée par la possibilité de ressentir… Cette mosaïque compose une fresque intimiste et universelle.

Avec un tel postulat de départ, la série pourrait tomber dans la niaiserie ou le misérabilisme selon les circonstances. Mais les incohérences et les défauts de Fred, Dave et Mélanie, leur égoïsme aussi, sont salutairement et régulièrement soulignés et éprouvés, parfois directement par les personnages entre eux. Quand Fred « refait » l’histoire de son couple, c’est Dave, son meilleur ami, qui le remet à sa place, lui rappelant opportunément que sa propension à s’effacer derrière Valérie est à l’origine de la rupture. Un dialogue montrant toute la lucidité des personnages, la franchise qui régit leurs relations mais aussi, et surtout, la trop humaine mauvaise foi de personnages qui, du même coup, gagnent instantanément en réalisme et en profondeur. Comme dans la « vraie » vie, on a toujours un ami pour nous soutenir quand on ne va pas bien… et nous rappeler quand on déconne. Ce regard critique interne à la narration de la série est déterminant dans Tu M’Aimes-Tu ?

Fred ou le deuil

Ayant laissé entendre à Mélanie que son ex Valérie est décédée – ou plutôt n’ayant pas vraiment voulu dissiper ce malentendu – l’homme blessé Fred se rend sur les conseils de cette dernière dans un groupe de soutien à des personnes endeuillées. Cette mise en place scénaristique se révèle un formidable système de mesure de l’état d’avancement psychologique de Fred, un vecteur d’émotions et une bombe à retardement dramatique. Semaine après semaine, Fred progresse dans l’acceptation de son « deuil », suivant les étapes comme ses camarades d’infortune. On le voit avancer, trébucher, prendre superficiellement confiance, croire qu’il va mieux pour mieux réaliser qu’il est encore loin du compte, reprendre espoir par l’écoute (la sienne et celle des autres). Rire aussi. Les scénaristes évitent en effet d’appliquer une teinte émotionnelle monochrome à la trajectoire de Fred : au sein de ce groupe on pleure, on échange, on se fait pleurer, on s’impatiente, on se moque aussi… Certaines scènes du groupe sont peut-être d’ailleurs parmi les plus drôles de toute la série. Mais, le malentendu originel est aussi une bombe à retardement émotionnelle. On le sait depuis que Fred a déclaré lors de sa première intervention qu’il avait perdu Valérie : le jour viendra où le groupe apprendra que sa blonde est « simplement » partie. Un suspense dramatique bienvenu dont l’issue est redoutée par Fred, conscient qu’à terme il en souffrira et surtout fera souffrir ses compagnons, avec lesquels il a créé des liens fragiles et sensibles.

Depuis sa rupture, Fred est assailli d’apparitions de Valérie. Ces irruptions imaginées débarquent dans des moments de doute, de choix ou de prise de conscience, l’interrogeant sur son bien-être, lui rappelant le passé pour mieux réaliser le présent… et se lamenter aussi. Après tout, le fantôme est une émanation de la douleur prégnante de Fred. Conscient de ce mécanisme de son inconscient, Fred se dit que le fantôme disparaitra quand il sera guéri. Logique sans doute. Mais terriblement cruel : plus d’une fois le fantôme, doté d’un timing des plus amers, va foudroyer les espoirs naissants de Fred…

Dave ou l’entre-deux

Dave n’a pas tout pour être heureux mais suffisamment pour être épanoui. Une femme aimante, drôle et attentionnée. Des enfants bien vivants. Un boulot. Une vie rangée certes mais dont la monotonie est chassée par la chaleur du foyer et la charge de l’humour au quotidien.

Le retour de son père, mourant, avec lequel les relations ont toujours été au mieux distantes, au pire conflictuelles, va chambouler sa vie. Et lui révéler des priorités refoulées. A la différence de Fred, Dave est conscient de la perte à venir. Le fait de savoir rend-t-elle la chose plus acceptable pour autant ? Certes non. Mais elle laisse la possibilité de régler les conflits et de poser les mots « avant ». Et c’est dans cet interstice infernal que naît toute la dynamique émotionnelle du personnage de Dave. Un homme pressé par le manque de temps mais surtout de mots entre son père et lui.

Une perte annoncée qui va l’aider à mieux se définir…

Mélanie ou le vide

La scène fondatrice pour Mélanie est celle de la lecture de la lettre de Fred – un exercice imposé par son groupe d’entraide. Mélanie s’aperçoit alors qu’elle n’a jamais ressenti « ça ». Ces émotions plus grandes que le corps, celles qui transcendent la raison. Une prise de conscience violente pour la jeune femme, confrontée au vide émotionnel de son existence.

Elle a multiplié les conquêtes, assouvi ses envies physiques, victime inconsciente de sa peur de s’engager. Débute dès lors pour elle sa « quête ». Non pas d’un homme ou de l’Homme mais bien d’une émotion vraie, profonde, celle capable de lui faire oublier sa peur. Une quête désordonnée, effrayante et déstabilisante, qui lui fait commettre bien des erreurs.

Mais c’est ainsi cabossée par les émotions qu’elle va finalement prendre forme.

La caresse de Podz

Ecrite avec une délicatesse de dentelliers par Frédéric Blanchette et Steve Laplante, Tu M’Aimes-Tu ? se devait d’être mise en scène avec une douceur équivalente. Podz y a ajouté de la bienveillance pour les personnages, restant toujours à proximité des émotions, sans cynisme, ne pervertissant jamais leur vérité par une mise en scène intrusive, lourdingue ou superficielle. Pour autant on reconnaît sa patte : en véritable auteur qu’il est, Podz impose ses choix, parfois très audacieux (comme cet incroyable plan séquence circulaire dans l’appartement de Fred et Valérie), mais toujours au service des mots (parfois littéralement), des émotions (souvent impulsives) et des personnages, sa mise en scène les accompagne sans jamais les devancer. Aimante et légère, la caméra de Podz est une caresse posée sur la joue de Fred, recueillant la larme naissante au coin de ses yeux ou révélant la fossette de son sourire.

La lettre

Une fois la saison achevée, une scène me reste en tête. Celle de la « lettre ». Elle cristallise à elle seule toute la réussite de Tu M’Aimes-Tu ?

Comme évoquée plus haut, pour avancer dans sa thérapie du deuil, Fred doit écrire une lettre à sa chère « disparue » puis la lire à un proche. Sa rédaction est une épreuve. Sa lecture va se révéler encore plus pénible pour Fred. Naturellement ce dernier souhaite la lire à Dave. Mais les circonstances l’en empêchent. Appelée à la rescousse, Mélanie se révèle un témoin encore plus réfractaire. Après bien des péripéties, poussé dans ses retranchements, un Fred au bord de la rupture se retrouve à la lire finalement à Judith, la femme de Dave…

Cet enchaînement intenable est une épreuve pour le téléspectateur, conscient de l’importance de cette lettre pour Fred. Essoufflé et fébrile comme le protagoniste, il a alors droit à ce coup de grâce de la déclaration d’un homme éperdu d’amour pour sa femme disparue. Les mots sont puissants. Les comédiens bouleversants. Le lien entre ces personnages de fiction tellement sincère. La mise en scène pudique. L’Amour, passé, présent et futur, bien réel. Cette lettre est un des trucs les plus émouvants qui m’ait été donné de voir.

Tu M’Aimes-Tu ? La réponse est oui. Passionnément.

Note : 4 sur 5

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Diffusée de septembre à décembre 2012 sur Radio Canada

1 saison de 13 épisodes (25 minutes)

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